‹ La chronique d'Enguerran de Monstrelet (volume 2)Chapitre 54 sur 124 · EN L'AN MIL IIIF XVI · texte numérisé non relu

EN L'AN MIL IIIF XVI

Vint le roy des Rommains en France et fu à Paris, où il fu bien receuz et conjoiz du duc de Berry et du conte d'Armignac, et y séjourna environ XV jours, et de là s'en alla en Engleterre devers le roy, où il fu longuement, en pourçachant le paix des deux roys et royaumes de France et d'Engleterre. Mais il n'y pot riens besongnier et s'en retourna en son pais d'Alemaingne sans riens faire. Et donna aux Liégois pluiseurs franchises et libertez. Et fist en ce voiage de la conté de Savoie une duchié. Et est vray que quant le Roy des Rommains party d'Alemaingne pour aller en France et en Engleterre, il estoit et avoit toujours esté tenant le party contraire du duc de Bourgongne, par le moien du duc Loys de Bavière, frère de la roynne de France, des cardinaulxde Cambray et de saint March, maistre Jehan Garson et autres commis ambaxadeurs du roy de France, par le moien des gouverneurs du royaume. Mais quant ledit roy des Rommains retourna en son dit pais , il estoit tout tourné de la partie dudit duc de Bourgongne parce que il avait veu et oy en sondit voiage où ledit de Bourgongne enist puissance, car le conte d'Armignac luy avoit dit que se il passoit parmy le pays d'Artois ne ailleurs sur les marches du pays d'iceluy duc de Bourgongne, il le feroit prendre et emprisonner et le tendroit en sa subgection.

En cel an le XIIIe jour du mois de septembre, à heure de vespres, s'esmurent et rebellèrent ceux de Napples contre le roy Jacques, et prirent la royne sa femme en ladicte ville de Napples, et menèrent grosse guerre audit roy et à ceux qui tenoient son party. Et fu prins son connestable et le seigneur de saint Meuriss, beaupère dudit connestable. Et pour mieulx asseur se fist ledit roy mener par ung bringuantin en mer au chastel de l'Euf, et laissa de

ses gens en garnison au chastel de Neuf. Et dura celle guerre jusques au XXVIIe jour d'octobre ensievant, que la paix se fist moiennant ce que tous les François estans audit royaume, aians estât ou offices en icelui, s'en partiroient et s'en retourneroient chacun en son pais , excepté ceulx qui seroient commis à servir le corps dudit roy, en bien petit nombre. Et après celle paix faicte retourna ledit roy au chastel Neuf et la royne aussi. Auquel chastel lui fu de tous le serement renouvelé de le tenir pour leur roy toute sa vie, sans ce qu'il deuist avoir nul gouvernement dudit royaume, et lui fu son estât ordonné pour sa personne de gens, de chevaulx et d'aultres choses, tout au plaisir d'iceulx Napolitains.

Au jour que le roy Jacques arriva au chastel Neuf, après ladicte paix faicte, firent ceulx de Napples grant joie parmy la ville, et abîmèrent feux et chandeilles parmy les rues et sur les terraces des maisons. Et lendemain, furent les dames et demoiselles de Napples dansser et mener joie audit chastel. Mais au tierch jour fu ledit roy si court tenu que nul ne pooit parler à lui, sinon en la présence de ceux qui l'a voient en ce gouvernement, et ne porrent les gentilz hommes de France prendre congié à luy. Et tantost après mirent la royne en ce party, pour doubte que eulx deulx ensemble ne fussent maistres desdis gouverneurs. Et toutesfois, pour leur serement acquitter, ils tinrent l'un et l'autre pour leur roy et royne, mais ils les gouvernoient eulx et leur royaume du tout à leur volenté. Et fu le chief de tous les rebelles et traytours, un anchien homme de la plus riche et puissante lignié de Napples, nommé Hennequin Mourmil, qui estoit celuy en qui le roy avoit la plus grant fiance de tous les Ytaliens. Et fu chieulx roi en ce point détenus par grande espace de tamps. Enfin leur eschappa et fu conduis par mer au pais deTarente, qui luy estoit donnés, et puis s'en party et fu du tout déboutez dudit royaume. Et y alla depuis luy, le duc d'Ango, filz dudit roy Loys darrenièrement trespassé. Et fu receuz en la cité d'Averse, mais il n'y eubt mie esté longuement quand il l'en convient partir. Et fu ençachiés par le roy d'Arragon.

En cel an moru le duc de Rerry en la cité de Paris, et fu menez et enterrés en la ville de Bourges. Et par ainsi demoura le duc d'Armignac gouverneur du royaume de France.

L'AN MLI IIIIC XVII.

Party le conte de Haynau de son pais pour mener leDaulphin de Vienne devers le roy son père, et le mena jusques à Compiengne et là le laissa en la garde de ses gens ; et ledit conte s'en alla à Senlis devers la royne de France et depuis à Paris, pour trouver les moyens et manière de amener ledit Daulphin audit lieu de Paris. Et en ce tamps allèrent pluiseurs chevalliers et escuiers devers icelui Daulphin audit lieu de Compiengne, faignans de lui faire révérence et honneur. Et tant y en alla et si près le approchèrent, que il moru bien hastivement, ainchois que ledit conte de Haynau retournast audit lieu de Compiengne. Et luy furent les nouvelles portées audit lieu de Paris. Dont il se party incontinent, très dolant et courouchié, et s'en retourna en son pais de Haynau, auquel il moru bien prochainement après. Et fu commune renommée que ils furent tous deux empoisonnez desdis Armignas. Et adont ne demeura au roy de France que ung seul filz qui estoit rnoult josnes, et fu nommés Charles , conte de Pontieu. Lequel estoit à Paris et demoura au gouvernement d'iceulx Armignas, dont moult de maulx avindrent depuis en France.

En ce tamps ce mouteplia la puissance du conte d'Armignac, et portèrent les damoiselles de Paris, en grant sollempnité, la bende aux festes et ducasses de Paris, et les faisoient traviser parmy les rties tant les faisoient longues etplentiveuses, et fist-on à ce tamps si grand feste de ladicte bende que on le donnoit à porter à pluiseurs ymages es églises de Paris, qui estoit merveilleuse chose à veir à faire porter aux ymages représentans les sains de Paradis et au roy de France, la bende du conte d'Armignac, laquelle bende fu jadis donnée à ung sien devanchier, conte d'Armignac, par condempnacion et pugnicion du pappe, à le porter à tous jours mais, luy et ses hoirs, en signe d'amendise du fourfait que il avoit lors commis; et encores lui fist on grâce, car la condempnacion fut de porter une hart au col, laquelle fu couverte en une bende par la prière d'aucuns princes et seigneurs. Et elle fu à ce tamps si fort augmentée que on la donnoit à porter aux sains et aux saintes et au roy de France.

Après le trespas du Daulfin et du conte de Hainau, fist le duc de Bourgongne ung grant mandement de gens d'armes par tous

ses pays, à assambler au moix d'aoust entour Amiens et Corbie. Et le tamps durant que ses gens se ordonnoient et appareilloient pour le servir, ledit duc s'en alla devers le roy d'Engleterre à Calaix pour aucunes choses secrètes qui point ne vindrent à congnoissance de communes gens. Et pour la seureté de sa personne fu la manière de son allée telle, que au partir de sa ville de Saint- Omer il avoit avoec luy le conte de Charoloix, son filz, et grand plenté de chevalliers et escuiers en armes, et chevaucha en belle ordonnance jusques à une yauue qui queurt entre Saint-Omer et Calaix. Et par de là ladicte yauue estoit le seigneur de Glochestre, frère au roy d'Engleterre, lequel estoit très bien accompaignié de gens d'armes et illec attendoit le duc de Bourgongne. Et au passer ladicte yauue, lesdiz ducqs de Bourgongne et de Glochestre se mirent l'un contre l'autre, le duc de Bourgongne pour aller à Calaix, et le duc de Glochestre pour aller à Saint-Omer. Et droit au my lieu de ladicte yauue firent la révérence lezungs à l'autre, et en ce faisant se arrestèrent ung peu en ladicte yauue et puis passèrent oultres,chascuns à tout son estât tant seulement. Et s'en alla le duc de Bourgongne en la compaignie desdis Engloix audit lieu de Calaix. Et le duc de Glochestre s'en alla en la compaignie dudit conte de Charoloix audit lieu de Saint-Omer, comme ostagier pour la seureté de la personne dudit duc de Bourgongne. Et quant le consseil fu finéz à Calaix, et que iceluy duc de Bourgongne fust disposé de retourner en son pais d'Artoix, on le fist savoir au duc de Glochestre, et retournèrent ces deux princes en la manière que ilz estoient venus chascuns en son lieu.

Après le retour du duc de Bourgongne en son pais d'Artoix, icelui duc fist ung grant mandement pour haster les barons et gentilz hommes de Bourgongne, et en les actendant s'en alla à Corbie et à Amiens. Esquelles il fu grandement receuz et honnorez, et luy livrèrent iceulx de ladicte ville d'Amiens arbalestriers et paviseurs pour les mener par tout où il lui plairoit, à leurs proppres despens. Et pareillement firent ceulx des bonnes villes de Arras, Béthune, Lille et Douay et pluiseurs autres. Et actendy les Bourguignons audit lieu de Corbie, luy estant logié en l'abbéie de Saint-Pierre audit lieu.

En la fin du moix d'aoust arrivèrent à Corbie les seigneurs et barons de Bourgongne en moult noble et grande compaignie. Et incontinent après leur venure se party le duc de Bourgongne du-

dit lieu de Corbie par ung dimence après disner et se loga celle nuit en plains champs emprès le cbastel de Demuin à deux lieuwes près dudit Corbie. Lequel chastel de Demuin estoit nouvellement mis en l'obéissance du Roy et du duc de Bourgongne. Auquel logis arrivèrent ce jour pluiseurs estandars et cappitaines dudit de Bourgongne. Lesquelx s'en partirent à lendemain et prirent le chemin devers Beauvaix. Et furent adonc les Bourguignons commis à mener l'avant garde devers Beauvaiz. Laquelle ville et l'évesque d'icelle leur firent obéissance, et y entra le duc à toute sa puissance, et y séjourna bien huyt jours, et y fist mettre jus tous subsides, IIIIes, imposicions et gabelles de sel et autres marchandises. Et tantost après son département de Beauvaiz, retourna la dame du chastel de Demuin en son premier point, et mist grant garnison d'Armignas en sondit chastel. Laquelle garnison fist moult de maulx audit pais de Corbie.

En la compaignie du duc de Bourgongne estoient en ce voyage les seigneurs barons et cappitaines cy-après nommez.

Et premiers, les noms des barons et gentilz hommes des pais de Bourgogne et de Savoie :

Le mareschal de Bourgongne, seigneur de Vregy, Loys de Ghâlon, seigneur d'Arguel, filz au prince d'Orenge, le seigneur de Sallenoue, le seigneur de Jonvelle, frère au seigneur de La Trimouille, messire Régnier Pot, les seigneurs de Montagu, de Neufchastel, de Chasteauvillain, de Chasteauviez, de Thy, de Coltebrune, d'Ancre, de Toulongpn, de Champdivers, de Chastelus et de Digonne, messire Anrhoine de Thoulongon et Andrieu son frère, escuier, le Viau de Bar, Baillieu d'Aussoix, Henry de Champdivers, Gauchier de Ruppes, Andrieu de Salin% Regnault de Montcommun, Anthoine de La Marche, Anthoine de Vergy Jacques de Courtiamble, le seigneur de Saint-Liébault, Pierre de Fontenay, seigneur de Ransse, Pierre de Digongne, Pierre de Bauffremont et Chasteluisa, chevalier, Jehan de Gingin, Jehan du Clau, Clavin du Clau, Emar de Vienne, escuiers et pluiseurs autres.

Les noms des gentilz hommes de Picardie : Messire Jehan de Luxembourcq, les seigneurs d'Anthoing, de Fosseux, de Longueval, de Noielle, d'Inchy, de Cohem, de Ville-

Adan, de Humbercourt, de Picquegny, de Sorel, de Saint-Légier, deR.ollecourt et de Belleferière, Athis et Daviod de Brimeu, frères, Paien de Beaufort, Guillaume de Bonnières, Hue de Lannoy et Ghilbert son frère, Maurroy de Saint-Légier, Charles de Lens, Jennet de Poix et Robinet de Mailly, chevaliers, Hector et Philippes de Saveuses, frères, Jacotin, Collinet, Jehan et Robert de Brimeu, Jehan de Fosseux, Regnault de Longheval , Jehan ele Horne, Davyot de Poix, Coppin Gauvain et Maillet de La Viesville, Camuset de Ligny, Tramet de la Tramerie, Jehan d'Obigny, le bastard de Thian et Charles Labbé, escuiers, et pluiseurs aultres.

Les noms des gentilz hommes du pais de Flandres : Le souverain bailli de Flandres , le seigneur d'Esteenhuse , les seigneurs de Le Vexte, Gruthuse , Commines et de Roubais, Robert et Victor de Flandres, frères, bastars de feu le conte Loys de Flandres, et Victor de Rabecque , chevaliers, Robert de Masmines, Henry de Dixmude, Hector de Beuroult, le bastard de Colscamp, escuiers, et autres.

Les noms d'aucuns seigneurs de l'ostel dudit duc de Bourgongne :

Le josne conte de Saint-Pol , son nepveu, filz de feu le duc de Brabant , lequel conte n'avoit que XVII ans d'éage et fu sa première armée et n'estoit que escuier, les seigneurs de Briauté et de Courcelles , ung autre chevallier d'Alemaingne et Elion , seigneur de Jacleville, chevaliers, Chariot de Dully, lorrain, Pierre Stewart , alemant , et pluiseurs autres.

Laquelle oost fu nombrée à XXXVIe hommes d'armes et plus de IIm archiers. Et y trouva on pour ung jour IIe mille personnes, et bien C et Lm chevaulx, parmy le carroy, qui estoit moult grant et tenant plus de deux grosses lieuwes loings en cheminant, lesquelx estoient chargiés de tous habillemens que oneques mais pour ung seul prince ne fu plus belle oost veue de ses subjeetz.

En la ville de Beauvaix fist le duc de Bourgongne copper les hatteriaulx de III laronceaux qui estoient venus espier et empoisonner son oost et les yawes des puis. Et au partir d'icelle ville il commist l'avantgarde au seigneur de Jacleville et à Hector de Saveuses. Lesquelx prirent leur chemin à Chambely le Haubregier emprès Beaumont sur Oise, et pillèrent et fustèrent toute la ville,

et puis allèrent en l'église d'icelle et brisèrent et effondrèrent tous les escrins et coffres appartenais aux gens dudit village , et emportèrent tout ce qu'ilz trouvèrent dedens sans y riens laissier. Et puis s'en allèrent à Beaumont et livrèrent grant assault es tours dessus le pont, par terre et par yawe, et fu ledit pont gaignié par ledit assault et ossy fu la ville. Mais les Armignas se retrairent au chastel, lequel chastel de tous costés fu assiégés, et y allèrent pluiseurs seigneurs des pais de Bourgongne, lesquelx prirent leur logis es maisons de la ville et pendirent leurs estandars dehors. Mais pour ce ne se volrent ceulx rendre qui dedens ledit chastel s'estoient boutés. Et pour celle cause fist le duc de Bourgongne séjourner ses gens environ ladicte ville et fist asseoir ses plus gros engins et bombardes en grant nombre devant ladicte forteresse en une belle praierye sur le bort de la rivière. Et durant ledit siège, le duc de Bourgongne dessusdit se loga en ladicte ville de Chambely et son oost es villages d'entour. Et dura cedit siège environ VIII jours, et puis se rendirent ceulx dudit chastel à la volenté dudit duc par ce que ilz ne se porrent plus tenir. Car ilz furent telement batus desdis engiens que leurs barrières et murailles furent en pluiseurs lieux domagiés et abatues. Et y furent trouvées LII personnes de gens d'armes, desquel x y en y eubt IX hommes décolez et les autres furent mis à raenchon. Et à ce siège arriva le seigneur de Pille-Adam en la compaignie dudit duc de Bourgongne.

Après la prise du chastel de Beaumont, se party l'ost du duc de Bourgongne en deux parties, et s'en allèrent mectre siège devant la ville de Pontoise. C'estassavoîr l'oost des Bourguignons, du costé de l'abbéie de Maubuisson ; et le duc de Bourgongne et son ost de Piccars et Flamens passa la rivière d'Oise audit lieu de Beaumont et mist le siège du costé devers la justice. Auquel siège mectre arrivèrent les deux oosts tout en ung tamps et à une meisme heure devant ladicte ville, et y eubt grande escarmuche de ceulx de ladicte ville au siège mectre contre ceulx de l'avant garde de l'ost dudit duc. Et fu celle escarmuche faicte à l'entrée des faubours de ladicte ville là où il y eubt pluiseurs navrés et occis d'un costé et d'aultre. Mais en fin furent les fourboux gaingniés et furent les Armignas reboutés dedans la ville. Esquelx fourbours se logèrent Piccars et Flamens jusques aux portes d'icelle. Et furent les engiens assis droit devant lesdictes portes au dessus

de la grande église et au plus près d'icelle église, qui n'estoit point lors fermée. Et se loga le duc et ses gens en une belle plaine et y fist tendre tentes et pavillons, et puis fist faire tous les apparaulx qu'il appartenoit pour grever ladicte ville. Mais ceulx qui dedens estoient en garnison apperchurent lesdiz apparaulx. Hz commenchèrent à parlementer et tant, que dedens chincq jours après ilz se rendirent leurs vies et biens saulfz et livrèrent ladicte ville audit duc de Bourgongne, et s'en allèrent sauvement à Paris moiennant que ilz promirent à icelui duc d'eulx non armer contre luy jusques au jour du Noël prochain a venir passé. Et estoient III cappitaines portant estandars, c'est assavoir le bastard de Sainte Terre, Tromagon et Marragon, natifz du pais de Gascongne. Mais quelque serement que ilz feissent, ossi tost que ilz furent à Paris ilz se armèrent comme devant.

Le siège de Ponthoise durant, envoièrent ceulx de la ville de Senlis aucuns de leurs bourgois devers le duc de Bourgongne, îesquelz bourgeois luy rendirent ladicte ville de Senlis en l'obéissance du roy de France et de luy. Et il les rechupt à ce moult volentiers et leur promist de les conforter et aider, et d'eulx bail— lier bon cappitaine pour eulx garder et deffendre se ilz enavoient besoing. Et celle reddicion se fist par le moien dudit de Luxembourg, qui fu commis d'aller audit Senlis et es pais d'entour pour mectre les fortresses en l'obéissance du Roy et dudit duc de Bourgongne.

Quant les Armignas furent partis dudit lieu de Ponthoise, le duc de Bourgongne, à bien pau de gens, alla visiter ladicte ville et les bonnes gens d'icelle, lesquelx il amoit moult, car il y avoit aultreffois esté bien receuz et obéis. Et ne soulïry lors que les gens d'armes y entrassent affin que on ne leur ostasts leurs provisions et leurs vivres. Et fu toujours la ville fremée, tant que l'oost s'en fust partie.

Au département de Pontoise, mena Castelinba l'avant-garde au pont de Meuîan,où il ne trouva nulle deffense,car toute la garnison s'en estoit partie et allée avoec ceulx de Ponthoise qui avoient passé parmy ladicte fortresse. Et au-dehors de la ville, sur le costé de Vignolles, se loga l'ost du duc de Bourgongne une nuitée, et lendemain s'en party. Et quant toute l'oost fut passée le pont et que le duc se vit en plains champs en une belle plaine de terre au desoulz d'une mon taigne et avant qu'il passast icelle, il fist arrester

sa bataille et fist mectre tous ses gens d'armes d'icelle en ordonnance de bataille pour savoir comment ilz estoient habilliés. Et là trouva une moult noble compagnie de gentillesche et de gens de trait bien montés et armés, chascuns selon luy. Et si estoit son avant-garde devant, à toutIÏIIc hommes d'armes, et son estendart de fourrie, à tout LX hommes d'armes, et en l'arrière-garde estoit demeurés Castelinba et ses gens, environ C hommes d'armes.

Là se tint le duc de Bourgongne très-content de toutes ses gens, et fu moult joieux de les veoir en telle ordonnance, et party d'icelle place en prenant son chemin devers Paris. Et lendemain envoia ledit de Luxembourg et autres cappitaines de Piccardie au nombre de III1C hommes d'armes ou environ, mettre le siège devant la tour de Saint-Clau. Et se logèrent dedens la ville, et firent asseoir leurs engiens sur le bord de la rivière devant ladicte tour. Et le duc de Bourgongne s'en alla devant Paris et se logea au Mont rouge, et y fist tendre tentes, trefz et pavillons, et ossi firent les seigneurs de son oost. Et sambloit une bien grosse ville à veoir leurs logis, combien que la plus grant partie de ses gens se logèrent es villages à une lieue et à deux arrière de luy.

Endementiers 'que le duc de Bourgongne estoit sur le Mont rouge, messire de Mauroy de Saint-Légier passa la rivière de Saine et les gens desoubz son estandart avec luy, et allèrent ardoir et destruire les fours et les molins de Saint-Brisse, et puis retournèrent saulvement en l'oost dudit duc de Bourgongne par l'autre lez de ladicte rivière.

Quand le duc de Bourgongne eubt esté huyt jours au Mont rouge devant Paris, il fist deslogier son oost et s'en allalogieren une aultre montaigne à une lieue près dudit Mont rouge en approchant Paris, et là se loga et fist mettre son estandart sur ung arbre secq estant sur ladicte montaigne et pour ce fu ce logis, apellé le logis du Secq Arbre. Et là furent ledit duc et ses gens logiés plus d'une sepmaine. Et durant le temps de ces deux logis, furent pluiseurs escarmuches faictes au dehors de Paris de ceulx qui estoient de la garnison dudit lieu et des gens d'icelui duc de Bourgongne logiés es villages plus prochains de Paris. Mais il n'y eubt gaires de perte d'un costé ne d'aultre, ne chose faicte qui fâche raconter. Car ceulx de Paris n'eslongnoient point leur ville, et rentroient dedens icelle si tost que il veoient gens plus fors d'eulx.

Ce tamps durant furent moult asprement gectés les gros engins

assins devant Saint-Clau, et dommagèrent moult ladiete grosse tour de deux costés, et par espécial par le costé devers la ville, là où le trait fu fait si grant que ung homme armé sur son cheval fust passé parmy. Et fu ladiete tour tout estonnée, perchiée en pluiseurs lieux et presque toute gastée. Mais elle demoura en estant et ne fu point gaignié, car tous les jours y venoient nouvelles gens de Paris. Et firent logis en terre où ilz se tenoient, car en ladiete tour ilz ne se osoient, ne se povoient tenir. Et fu la première petite tour prinse d'assault et le feu bouté dedens, par quoy elle fu presque toute arse, et les molins qui estoient desoulz furent ars et destruis. Mais il n'y eubt aultre chose fait, et demeurèrent les Armignas maistres du pont et de ladiete tour par ce que le duc de Bourgongne et son oost partirent de Paris, et ossi firent ceulx de Saint- Clau, lesquelx retournèrent en l'oost d'iceluy et allèrent mectre le siège devant Mont-le-Héry.

Le jour que le duc de Bourgongne se deslogea de devant Paris, il fist très-lait tamps et ne cessa de plouvoir. Et furent les Bourguignons ce jour en bataille devant Paris, jusques à tant que toute l'oost fut partie, charroy et tout, et y furent bien sept heures, et puis en partirent en faisant l'arrière-garde. Et celle nuit se loga le duc à Longjumeau, et les Bourguignons qui faisoient le arrière-garde, par le commandement d'iceluy duc, passèrent tout parmy le village de Longjumeau et allèrent logier deux lieues oultre, en faisant l'avantgarde. Et lendemain fu le siège mis devant le chastel de Mont-le- Héry et se loga le duc de Bourgongne dedens le village dudit Mont-le-Héry, et ses gens se logèrent es villages d'entour, et y furent les engiens assis tout entour le chastel, es vignobles et ailleurs. Et fu l'appareil fait moult grant devant la barrière dudit chastel, et y furent trois gros engins menez. Lesquelx engins devant ladiete barrière assiz, furent une vesprée gectés en si grand radeur que ceulx de la fortresse en furent tous esbahis. Et lendemain furent mandés gens d'armes de chascun estandart et grand nombre d'arbalestriers pour assaillir la fortresse. Et fu conelud que tous lesdis engins seroient ensamble gectés de tous costés. Mais quant ceulx dudit chastel apperchurent ces apparaulx, ilz commenchèrent à parlementer, et, par saulf conduit, allèrent aucuns des plus notables d'iceuk parler au duc de Bourgongne. Et en fin furent d'accord de rendre la fortresse de Mont-le-Héry en l'obéissance d'icelui duc de Bourgongne dedens huyt jour après ensievans, ou cas que de-

dens icelui terme ilz ne seroient secourus de secours si puissant que pour faire partir ledit de Bourgongne et sa puissance. Et ce pendant laissèrent devers icelui duc des hostages souffisans,dontil se tint pour contens. Et ce siège durant de Mont-le-Héry, se rendirent ceulx de Marcoussi, et s'en partirent salvement. Et ceulx de Mont-le-Héry envoyèrent devers le conte d'Armignac pour avoir secours de luy et des siens dedens ledit jour de VIII jours, ou se ce non ilz renderoient ladicte fortresse.

Durant le siège de Mont-le-Héry, le seigneur de Jacleville, Jehan de Gingin, Jehan d'Obigny, Jehan et Clavin du Clau, à toute leur puissance, furent envoiiéz à Chartres pour faire mectre la ville de Chartres et le pais d'entour en l'obéissance du Roy et du duc de Bourgongne. Auquel voiage firent tant les dessus nommés que à eulx, el nom que dit est, se rendirent les villes et forteresses d'Estampes, de Chartres, de Gaillardon et autres au pais de Chartrain. Et de tout ce pais fu commis gouverneur ledit de Jacleville.

Par défaulte de secours fu rendue es mains du duc de Bourgongne la forteresse de Mont-le-Héry et y fu mise garnison de par iceluy duc. Et pareillement fu fait à Marcoussi. Et puis alla le duc de Bourgongne mectre siège à Corbueil. Lequel siège ne se polt tenir longtemps pour deux causes, l'une pour la saison d'iver qui estoit venue, et pour les grandes pluies qui furent à ce tamps si merveilleuses que pluiseurs y prinrent très griesves maladies dont ilz morurent. Et y commença la mortalité moult grande, laquelle se parfina en la ville de Chartres après ce que le duc de Bourgongne y fu arrivé. L'autre cause fu pour ce que la royne de France manda hastivement. icelui duc pour aller devers elle à Tours, en Touraine, où elle se tenoit pour lors ; et avoit esté toute desrobée de son trésor et de ses joiauix. Et par ce, se party le duc de Bourgongne de son siège de Corbeuil, bien pau devant la Toussains, et prinst son chemin à Chartres, où il ne séjourna gaires, mais s'en alla de tire, à tout une partie de ses gens, audit lieu de Tours, et passa par Vendosme et à Bonneval. Et au jour que la Royne luy avoit fait savoir, il arriva devers elle à l'abhéie de Saint- Laurens, au dehors de Tours, par ung matin que on disoit la messe à ladicte abbéie. Et illec parlèrent longuement ensamble, et puis fist la Royne tant, que la ville de Tours fu ouverte et mise en l'obéissance d'icelui duc au nom du roy de France. Et quant le duc s'en party en la compaignie de ladicte Royne, et y laissa

garnison, et en fu Charles Labbé, cappitaine. Lequel Charles la rendi depuis, environ ung an après, en l'obéissance des Armignas, et en demoura luy meisme cappitaine comme devant. Mais tant fist-il de bien, que à ceulx de sa compaignie qui volrent retourner en la compaignie du duc de Bourgongne, il bailla saulf-conduit et les laissa partir sauvement sans eulx rien hoster ne prendre, et les fist conduire hors des périls.

Endementiers que le duc de Bourgongne fist le voiage de Tours et que la plus grant partie de ses gens estoient demourés et logiés es villages d'entour Chartres, saillirent une nuit les Armignas estans en garnison à Dreux et à Dourdan, sur le point du jour; effondrèrent en ung village nommé Sours, à deux lieues près dudit lieu de Chartres. Auquel village estoil logiés le bastard de Thian, gouverneur de l'estandart du seigneur d'Incy, lequel seigneur d'Incy estoit logiés declens la ville de Chartres pour la seureté de son corps. Lesquelx Armignas firent moult de maulx audit village et y prirent moult de gens en leurs lis, et en demoura pau que tous ne fussent pris. Et tout ce qu'on y trouva de leurs chevaulx/harnas et aultres choses, que riens n'y laissèrent. Et prirent l'estandart dudit seigneur d'Incy et l'emportèrent avoec eulx.

Or fu l'avanture telle que le frère dudit seigneur d'Incy et ledit bastard ne furent point prins, mais après le département desdis Armignas fist icelui bastard sonner sa trompette pour rassambler les fuyans de sondit logis, et tant fist que il se trouva environ xx chevauîx. Et lors jura que jamais ne retourneroit se saroit quelx gens c'estoient qui emportoient Festendart de son seigneur. Et commença à chevauchier de tire après eulx tousjours sa trompette sonnant. A celle heure avoit es villages prochains dudit logis destroussé, pluiseurs hommes d'armes des gens d' aultres seigneurs de Picardie illec logiés, comme les gens dudit de Luxembourg, du seigneur d'Anthoing et autres, lesquelx estoient sur leur garde et s'estoient levez et esveilliez par la noise que lesdis Armignas avoient fait, et bien apperchurent ledit bastart chevauchier après eulx. Dont pluiseurs d'iceuïx furent meuz de le sievir, et montèrent à cheval appellans ly ungs l'autre. Et tant que ledit bastard se trouva assés fors pour assaillir ceulx qui l'avoient destroussé. Et chevauça si asprement,luy et ceulx de sa compaignie, que ilz rataindrent leurs anemis et les assaillirent tèlement que il les desconfirent tous, et rescourent le lust de leur estandart, et ses gens

que pau en eschappa, lesquelx furent depuis mis à raenchon, et l'estandart du bastard de Sainte-Terre, cappitaine d'iceulx Armignas, fu mis et portés dedens l'église, et devant l'ymage de Nostre- Dame de Chartres, où il pendy moult longuement.

Quant le duc de Bourgogne party de Tours il amena la Roinne de France à Chartres, et durant le tamps de leur séjour audit lieu, le duc de Bourgongne rechut lettres d'aucuns de ses amis de Paris, lesquelles contenoient que il alast hastivement à toute puissance devers ladicte ville, et que à certain jour par eulx devisé esdictes lettres, ilz lui feraient ouverture de ladicte ville. Et pour ce faire party ledit duc et mena ses gens devant la porte par laquelle il devoit avoir ouverture. Mais son département de Chartres et son emprise sur ce, fut sçeuepar les gouverneurs de Paris, et par tant fu la ville gardée tèlement que point n'y entra. Et quant il vit que il estoit déceuz, il s'en ala à Mont-le-Héry et là donna congié aux Piccars et aux Flamens de eulx en retourner en leurs pais, et il s'en retourna à Chartres avoec les Bourguignons. Et audit lieu de Monf-le-Hery fu commis de par ledit duc, le bastard de Thian à garder, et estoit capitaine général de la ville de Senlis, pour ce que icelui duc avoit intencion de s'en aller à Troies en Champaigne et eslongier ladicte ville de Senlis.

Ainchois que le duc de Bourgongne alast devant Paris ceste dernière foix, Hector de Saveuses, lui xne, avoit prins dedens l'église de Nostre-Dame de Chartres, Elion, seigneur de Jacleville, et pour aucunes rancunes et parolles qu'ilz avoient eu ensamble, icelui Hector fist porter ledit de Jacleville hors d'icelle église et mettre jus emprès l'ostel de Tévesque, et là le mist en tel point à l'aide de ses gens, que il fu du tout affollés et deshonnourés. Et si estoit l'un des plus raddes chevaliers qui fust à ce jour en l'ost d'icelui duc et très grandement en sa grâce. Et après ce fait ledit Hector monta à cheval et ses gens avoec luy, et se party bien hastivement de Chartres, et s'en alla où son estandart estoit logiés, à deux lieuwes près de ladicte ville. Et ledit de Jacleville se fist porter en l'ostel et en la présence du duc de Bourgongne, et là prinst moult pieusement congié de luy. Car il sentoit bien que il ne povoit vivre longuement. Et le duc fu si courouchié de ce fait que il fist armer toutes ses gens parmy la ville et luy meismes se arma pour se poursievir ledit Hector, et fist fremer les portes, et chevauca parmy ladicte ville en armes à très grande compaignie

et alla jusques à la porte par où ledit Hector estoit passé, ainchois que elle euyst esté close. Et par tant s'en retourna icelui duc en son hostel moult courouchié. Mais la paixfu assés tost aprez faicte, pour ce que iceluy duc eubt mestier d'estre acompaigniez et servis audit voiage de Paris dudit Hector et d'autres ses parens et amis.

Quant le duc de Bourgongne se deubt partir de Chartres pour aller àTroyes,il commist gouverneur dudit lieule nepveu dudit de Jacleville,pource que son oncle empiroit de jour en jour. Et morn bien tost après. Et prist ledit nepveu les gens de son oncle et garda Chartres une espace de tamps. Et depuis y fu commis Charles de Lens, chevallier, lequel avoit lors ung grant rengne entour ledit duc de Bourgongne, et estoit gavenier de Cambrésis,et depuis fu amiral de France.

Au raoix.de décembre partirent de Chartres la royne de France et le duc de Bourgongne, et avoec eulx le josne conte de Saint-Pol, et prirent leur chemin pour aller à Joingny. Et entre Chartres et Joingny ils furent costoyez et poursuys du conte d'Armignac et de toute sa puissance, en nombre de seize estandars. Et quant la Roine et ledit de Bourgongne furent arrivez audit lieu de Joingny, aucuns des cappitaines de la compaignie dudit conte d'Armignac se frappèrent es logis du seigneur deBrégy, de Montagu, et de Chas- Villain, tout d'un train, et y tirent grant huée et escharpiel en esrachant jus lanches et estandars, et coururent jusques aux portes de Joingny, et esmurent toute l'ost dudit duc de Bourgongne aux champs et en la ville. Et y eubt pluiseurs cappitaines d'icelle oost qui se mirent sus et poursuirent lesdis Armignas très radement, Et fu le seigneur de Chasteau Villain le premier de tous et celuy qui plus longuement le poursuivy. Mais quant il apperchut la puissance dudit conte d'Armignac mise etarrestée en belle bataille et à laquelle bataille retournèrent lesdis coureurs Armignas, ledit» de Chasteauvillain et les aultres poursuivans Bourguignons retournèrent chascuns en son logis. Car ilz n'estoient point fors assez contre telle puissance.

En la ville de Joingny séjournèrent la Royne et le duc de Bourgongne environ chincq jours, et puis s'en partirent et allèrent à Auspierre, où ils séjournèrent une sepmaine ou environ. Et après s'en allèrent à Troyes, où ils arrivèrent la vigille de Noël au disner. Et furent les officiers et bourgois de la ville au devant d'eulx,

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combien que à celle heure et tout cedit jour il plouvoit très-fort. Et fu la grant cloche sonnée pour la grant joie de leur venure. Là donna congié,le duc de Bourgongne, à ses gens d'armes, lesquelx en retournèrent en leurs pays. Et desdonc en y avoit pluiseurs retournez sans congié prendre, et s'en estoient les aucuns partis dès la ville de Chasteaulandon.

A ce tamps furent commis en pluiseurs fortresses les gens de Jehan d'Obigny, de Jehan et Clavin dii Clau et autres, pour tenir frontière et garder le pais contre pluiseurs Armignas tenans villes et fortresses au pais de Champaigne, affin que vivres et marchandises ne fussent empeschiés à venir audit lieu de Troyes. Auquel lieu de ïroies la Roine et le duc de Bourgongne séjournèrent tout l'iver jusques aprez Pasques.

En cel an moru le mareschal de Bourgongne bien tost aprez ce que il fu arrivez en Bourgongne, et en son lieu fu fait mareschal le seigneur de Cottebrune, bel et radde chevalier et grand cappitaine de gens d'armes.

En cel an fu l'union en sainte Eglise, et fu pontiffié le pape Martin. Lequel assés, tost après son pontiffiement, fist mectre hors de prison le pappe Jehan, qui se mist du tout en sa mercy et en son obéissance. Et lors en eubt le pappe pité et le fist cardinal. Et ne vesquy gaires depuis.

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