‹ La Chronique de France (volume 2)Chapitre 3 sur 31 · LA POLITIQUE INTÉRIEURE EN · texte numérisé non relu

LA POLITIQUE INTÉRIEURE EN

L'année courante (novembre 1899 à novembre 1900), n'a vu ni crise ministérielle, ni élections législatives. La Chambre des Députés élue en 1898 a continué d'exercer son mandat ainsi que le cabinet formé en juin 1899, sous la présidence de M. Waldeck-Rousseau. Par contre, une moitié des membres du Sénat ont été renouvelés en Janvier 1900 conformément à la loi constitutionnelle et les conseils municipaux des 36.000 communes de France ont été également renouvelés au mois de mai suivant (i).

I . Le Sénat est élu par moitié tous les trois ans en sorte que chaque sénateur siège pendant 6 ans; il reste encore quelques sénateurs inamovibles institués par la constitution de 1875 et supprimés ensuite.

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I. On doit tenir contpu' df. inllunuL^. Uv.dcs qui font qu'un grand propneiairc es: yAViou cW p.n dos .Moctours qui ne partagent pa.s e.\acic!\ictit ht^ opinunjs.

avec une plus forte majorité que Tannée précédente.

Les élections sénatoriales du 28 Janvier, bien que coïncidant avec le procès qui se plaidait devant le Sénat érigé en Haute-Cour de Justice, n'eurent pas de signification très marquée. On nota le succès dans la Loire-Inférieure du général Mercier et l'insuccès à Paris d'un radical bien connu, M. Ranc, qui avait certainement des titres à la fidélité de ses électeurs. Dès ce moment se préparait, dans la capitale, le triomphe des nationalistes, triomphe si complet qu'au sein du nouveau conseil municipal élu le 6 Mai, ils se trouvèrent jouir d'une majorité considérable. Ce résultat imprévu qui rappelait la fameuse élection du général Boulangeren Janvier 1889, causa naturellement une grande sensation dans le pays. Il ne parut pas cependant qu'en cette circonstance Paris eût été l'avant-garde de la France. Le parti nationaliste avait évidemment affirmé sa force un peu partout, mais plutôt par le nombre des suffrages groupés sur ses candidats, que par celui des sièges conquis. Plus heureux, les socialistes conservaient leurs positions et en occupaient de nouvelles sur divers points du territoire. De tout cela rien de

très net ne se dégagea qui permit de dire si la majorité de l'opinion était ou n'était pas en faveur du cabinet.

Lt cabinet Waldeck-Rousseau.

Après la chute du cabinet Dupuy (juin 1899), le Président de la République éprouva quelque difficulté à trouver de nouveaux ministres.

M. Waldeck-Rousseau, sénateur de la Loire, auquel il s'était adressé dès le début de la crise, avait, après de nombreux pourparlers, renoncé à former un ministère. Quelques jours plus tard^ on apprit que M. Poincaré, député de la Meuse, et ancien ministre de l'Instruction Publique, à qui M. Loubet avait fait appel ensuite, venait d'échouer également. Les journaux, dévoués à M. Méline, lequel, on s'en souvient, avait été le concurrent malheureux de M. Emile Loubet à la Présidence (février 1899), firent grand bruit de cette double aventure et s'en réjouirent bruyamment : il semble que leurs commentaires ' désobligeants aient piqué au vif M. Waldeck-Rousseau et surtout son entourage.

Ancien collaborateur de Gambetta, avocat

de grand renom, M. Waldeck-Rousseau n'est pas seulement un homme d'une rare intelligence; ce qui le distingue avant tout, c'est une résolution froide, une capacité de persévérance qui, une fois mises en jeu, ne cèdent devant aucun obstacle. Non seulement il n'avait pas désiré le pouvoir ministériel, mais il avait, en 1895, tnontré peu de zèle à recueillir la succession de M. Casimir Périer pour laquelle, aussitôt connue la démission du chef de l'Etat, beaucoup de sénateurs et de députés avaient mis son nom en avant.

Cette fois, son attitude fut différente. Rappelé à l'Elysée et fermement résolu à donner un démenti à ceux qui le mettaient au défi d'aboutir, il constitua rapidement un cabinet dont les membres entrèrent aussitôt en fonctions.

L'étonnement causé par la composition de ce cabinet fut intense ; M. Waldeck-Rousseau, jusqu'alors opportuniste et modéré, y exerçait la présidence du Conseil avec le portefeuille de l'Intérieur; M. Millerand, l'un des chefs du parti socialiste, détenait celui du Commerce : le général marquis de Gallifet qui avait toujours passé pour un monarchiste ou un césarien impénitent, était à la Guerre ; M. de Lanessan, un radical avancé,

A> LA O-HROXIQCK

i 11 Mariae ; M. CaiLaus. fik d'un ancien minisirc ci>n>rr\ awiiT, jux Fïninces,,,, ei ainâ de siûîe: h b^t:imjre èuîi conipîcie, A part le choix àa généra! de Gr,l::ei, d'ailleurs très habile, et qui sVsp'-quii: par Texistcnce entre lui et le Présidenî du CoDsti!, Je ;:^ns d'une vive amitié, un groupenierît si étnr^e ne pouvait se Intimer q'je par une nécessité de saîut public. Quand la maison brùîe, on ne discute pas les titres des pompiers volontaires qui s'oflrent à éteindre

k- feu. Mais la maison brùlait-elle ? M, Wal-

deck-Rousseau n'en parut pas douter ; il le proclama en toute circonstance : ce furent l'alpha et l'oniff;.-! de son programme et la raison d'être de son ministère qui se fit appeler dès lors : le gouvernement de défense républicaine. Le pays n'avait aucun motif de ne pas ajouter foi à cequ'on lui disait, touchant le péril couru par la République ; c'est pourquoi sans plus s'inquiéter des vues divergentes des ministres — M, Millerand i Lille et M. Caillaux à la Ferté-Bernard, venaient d'énoncer des idées absolument contradictoires — il attendit les résultats du procès de la Haute Cour.

Le procès de la Haute Cour,

La constitution prévoit que le Sénat peut être érigé en Haute Cour de justice pour connaître des crimes commis contre la sûreté de l'Etat. C'est en cette qualité qu'il condamna jadis le général Boulanger. Il y eut cette fois, une querelle assez oiseuse au sujet de la compétence, les défenseurs des accusés prétendant établir une distinction entre le complot et l'attentat : le Sénat, disaientils, peut juger les attentats, non les complots; les sénateurs n'admirent pas cette thèse et passèrent outre. Ils avaient devant eux 15 accusés. C'était peu, étant donné les 70 arrestations bruyamment opérées. Il fallait donc admettre que 55 des personnes arrêtées l'avaient été à la légère, sans présomptions suffisantes; du moins on était en droit de penser que la culpabilité de celles qui se trouvaient retenues après l'instruction de l'affaire, ne serait guère discutable ; mais le réquisitoire du procureur général fit, à cet égard, une fâcheuse impression ; l'accusation parut dénuée de fondements sérieux : les débats n'apportèrent aucun fait nouveau ; on entendit avec surprise la lecture d'un

rapport de police, où il y avait de tout, excepté des faits précis; la plupart des dépositions à charge rappelaient par leur puérilité et l'inanité des preuves alléguées, certains épisodes du procès de Rennes. Finalement, le procureur général dut encore abandonner la poursuite contre six des accusés ; il en resta neuf dont il réclama le châtiment. Parmi ceux-là se trouvaient Paul Déroulède et Jules Guérin; ce dernier avait couronné ses exploits d'agitateur par la ridicule aventure du « Fort Chabrol » (i); quant à Déroulède, le jour des obsèques du Président Félix Faure (23 février 1899), il avait saisi par la bride le cheval du général Roget et avait tenté de le détourner de son devoir, en l'excitant à marcher avec ses troupes sur l'Elysée; par malheur, poursuivi de ce chef devant les tribunaux ordinaires par le cabinet

(i). Le Fort Chabrol était une simple maison de la rue de Chabrol à Paris, transformée secrètement en une véritable forteresse et dans laquelle, se sachant sur le point d'être arrêté, Guérin s'enferma avec quelques amis : la maison était abondamment pourvue d'armes et de munitions, dont on craignait qu'il ne fût fait usage, au détriment des paisibles habitants du quartier; ayant épuisé les vivres dont il disposait, Guérin finit par se rendre.

Dupuy, Déroulède avait bénéficié de l'indulgence du jury ; la justice la plus rudimentaire exigeait dès lors qu'il ne fut plus inquiété à nouveau pour le même fait. Les sénateurs jugèrent toutefois qu'en dehors de cet incident, la vie politique de Paul Déroulède n'était qu'une conspiration ininterrompue contre la sûreté de l'Etat ; ils le condamnèrent donc au bannissement, lui donnant comme compagnons d'infortune son fidèle ami Marcel Habert et André Buffet, le champion et l'agent le plus actif du parti orléaniste. L'attitude de M. Buffet, au cours des débats, contribua sans aucun doute à aggraver son cas dans l'esprit de ses juges. Jules Guérin fut condamné à la réclusion ; une cinquième condamnation atteignit un contumace, M. de Lur-Saluces. Tous les autres furent acquittés. Ainsi se termina, non sans soulagement pour les membres de la Haute Cour, un procès qui, s'il rassurait pleinement l'opinion sur la faiblesse des partis anticonstitutionnels, lui inspirait quelque inquiétude sur la scrupuleuse franchise des procédés gouvernementaux. De plus,

(i). Marcel Habert, ne s'étant constitué prisonnier qu'après la condamnation de Déroulède, son cas fut examiné à part et fit l'objet d'un second jugement.

au cours de ce procès, la police française s'était révélée indiscrète et brutale et la loi avait reçu ça et là quelques entorses de minime importance, il est vrai, mais qui n'en étaient pas moins regrettables.

Les seuls satisfaits auraient dû être les monarchistes qui, annihilés jusque-là et sans prestige, pouvaient du moins exploiter l'événement à leur profit et travailler à devenir redoutables. Un instant on put croire qu'ils y parviendraient : les groupes royalistes marquèrent une activité renaissante et recrutèrent des adhérents nouveaux; mais avant même que n'eût été publiée la fameuse lettre dans laquelle M. le duc d'Orléans épanchait ses sentiments anglophobes en termes désastreux pour sa réputation de prétendant, le mouvement décrut et s'arrêta, montrant ainsi combien l'idée monarchique est morte en France. Dans l'antisér mitisme, les débats du Luxembourg avaient fait voir une coalition d'appétits bien plus que de convictions et dans le nationalisme un état d'esprit plutôt qu'un programme de réformes précises. Le nationalisme toutefois n'était pas inconstitutionnel et de là pouvait venir son danger; jusqu'à quel point allait-il se trouver affaibli ou fortifié par

l'exil de son représentant le plus populaire ?

En tous les cas, il semblait que le gouvernement dut être pressé de provoquer une détente et d'ou> vrir une ère de réconciliation générale. Mais il se tourna contre d'autres ennemis.

Le Péril cléricaL

Rien n'est plus aisé en France que de déterminer une querelle entre l'Eglise et l'Etat. La mésintelligence en effet, existe d'une manière permanente et latente et c'est pour la dissimuler que des efforts sont nécessaires, bien plutôt que pour la mettre en relief. Cette mésintelligence vient de loin ; elle date des confiscations opérées, il y a plus de cent ans, sur les biens du clergé par la première République. Depuis lors, les pouvoirs publics ont, presque sans discontinuer, considéré les membres du clergé comme des fonctionnaires pourvus d'un traitement régulier et tenus en cette qualité, de respecter les lois et d'obéir aux injonctions gouvernementales. Les ecclésiastiques, d'autre part, ont persisté à voir dans le traitement qu'on leur sert, une compensation pour les biens confisqués, et à se considérer, dès lors, comme plus ou moins

indépendants des pouvoirs publics. Ces deux points de vue étant absolument opposés, ne sont conciliables en aucune façon et la paix ne peut régner que lorsque, par une entente tacite, chaque parti s'abstient de rappeler à l'autre l'objet du litige. Si le gouvernement veut dénoncer la trêve, il le peut toujours car, à défaut du clergé proprement dit, qui soulève rarement des incidents, les congrégations, soumises à une législation peu logique et fort compliquée, sont sans cesse susceptibles d'être poursuivies pour infractions à la loi.

Le cas des Pères Assomptionnistes se compliquait d'ailleurs de leur ingérence électorale. Fondateurs et propriétaires du journal La Croix , qui se publie à Paris et a essaimé dans un très grand nombre de villes de province, des « Croix » régionales, ces religieux avaient fini par exercer une action politique assez puissante, et qui ne laissait pas de contrarier vivement beaucoup de catholiques, d'inquiéter le nonce apostolique et dit-on, le Pape lui-même. Leur condamnation — dès qu'on s'attaquait à eux — ne pouvait faire de doute : les juges firent preuve d'ailleurs de modération, en taxant chacun des prévenus à i6 francs

d'amende. Les perquisitions et les débats avaient pourtant établi que la congrégation possédait des ressources considérables. Ce jugement fit peu d'impression sur le public : qu'on Testimât opportun ou non, il ne pouvait être interprété comme une déclaration de guerre à la religion. Certaines paroles provocantes, prononcées au cours du procès, l'attitude légèrement incorrecte du Procureur de la République Bulot, la démarche singulièrement maladroite de S. E. le Cardinal Archevêque de Paris, portant aux condamnés des consolations qui ressemblaient par trop à une protestation contre les décisions de la justice, tout cela n'accrut pas sensiblement le retentissement de l'affaire. Par contre, les modérés s'émurent en voyant le gouvernement déposer devant la Chambre des députés, deux projets de lois qui semblaient inspirés pas un anti-cléricalisme militant. L'un réglementait la liberté d'association, l'autre restreignait la liberté de l'enseignement. Le premier déclarait nulle et de nul effet toute société « impliquant renonciation aux droits qui ne sont pas dans le commerce ». Cette rédaction hypocrite visait les congrégations religieuses auxquelles on se lie par des vœux perpétuels, en aliénant sa liberté

individuelle, c'est-à-dire des droits « qui ne sont pas dans le commerce ». Ces congrégations sont donc illégales et peuvent être dispersées. Etait stipulée d'autre part, la confiscation des biens de la communauté dissoute, sauf la faculté pour chacun de ses membres, de réclamer le montant de son apport. Le second projet de loi exigeait que tous les candidats aux Ecoles du gouvernement (militaires, navales ou civiles) et aux emplois dont il dispose, justifiassent qu'ils avaient terminé leurs études par un stage de trois ans dans les Lycées ou Collèges de l'Etat. L'enseignement secondaire est donné en France, concurremment par les établissements dépendant du ministère de l'Instruction publique et par les établissements libres, ecclésiastiques ou laïques. En fait, il existe fort peu d'établissements libres laïques de l'ordre secondaire (i), de sorte que les maisons ecclésiastiques

(i) Les plus célèbres furent Sainte-Barbe, l'Ecole Monge et l'Ecole Alsacienne, situées toutes trois à Paris. L'Ecole Monge, rachetée il y a cinq ans par l'Etat, est devenue le Lycée Carnot ; les deux autres, subventionnées par l'Etat, n'ont plus qu'une demi-indépendance. L'Ecole Alsacienne poursuit; néanmoins, sa tâche et demeure fidèle à son organisation familiale.

et celles de l'Etat se partagent les élèves. Après s'être balancés quelque temps, les effectifs sont devenus inégaux; la majorité a passé du côté ecclésiastique avec9i,ooo élèves contre 86,000(1), Le projet de loi prétendait remédier à cette situation en fermant aux élèves des maisons ecclésiastiques les carrières officielles. Cette proposition brutale ne fiit pas du goût de la commission de l'Enseignement de la Chambre des Députés, qui, appelée à donner son avis, la rejeta par 14 voix contre 9 ; il est difficile de prévoir son sort définitif. Du reste, le gouvernement ne s'est pas montré très anxieux de hâter le vote de ces deux lois; il trouvait son profit à les tenir suspendues comme des épées de Damoclès sur les têtes des modérés. Quand la discussion viendra

( I ) Il est bon de noter que le nombre des externes de l'Etat va toujours en augmentant, tandis que les établissements ecclésiastiques ont surtout des internes. Or, les internats de l'Etat laissent si fort à désirer que des enquêtes ont été instituées, à plusieurs reprises depuis quinze ans, pour étudier les améliorations susceptibles d'y être introduites. Il semble donc, qu'en règle générale, les parents s'adressent volontiers à l'Etat si leurs enfants peuvent être externes et, dans le cas contraire, préfèrent les maisons ecclésiastiques, comme mieux tenues et mieux organisées.

devant la Chambre, il devra, sans doute, défendre son œuvre ; mais si les députés y sont favorables, les sénateurs, très probablement, s'y montreront hostiles ; qui sait même si cette hostilité n'a pas été secrètement escomptée par plusieurs membres du Cabinet qu'embarrasserait le succès d'une

législation aussi draconienne ainsi, du moins,

raisonnait-on avant le Discours de Toulouse.

Contre et pour l'Armée,

Les périls monarchique, clérical, césarien sont pour la République de vieilles connaissances ; le péril (( militaire » est une nouveauté. Serait-ce que le militarisme et la démocratie sont incompatibles ? Certains le pensent, mais peu osent le dire, parce que l'expérience des trente dernières années parle contre leur théorie. En somme, depuis 1870, l'armée et la République ont prospéré côte à côte, se soutenant et se servant Tune l'autre, sinon avec enthousiasme, du moins avec une fidélité sincère. Mais si l'on va au fond des choses, on voit de combien de ménagements réciproques, de témoignages d'abnégation et de sacrifices personnels cette entente fut le prix.

Ainsi apparaît l'espèce d'antinomie que Tocqueville signalait entre la démocratie et le militarisme, antinomie dont seul un vibrant patriotisme peut arriver à neutraliser les effets.

L'armée, en France — et il en serait de même, sans doute, dans n'importe quelle démocratie où tous les citoyens seraient astreints au service militaire — a contre elle deux sortes d'ennemis : les socialistes qui redoutent son intervention en faveur du capital dans les conflits entre patrons et ouvriers et qui aspirent à la transformer en une sorte de garde nationale inoffensive — et les intellectuels, les « cérébraux » qui nourrissent contre elle de secrètes rancunes, amassées pendant leur passage au régiment. Rebelles à la discipline, inaptes à la vie physique du soldat, ils souffrent des corvées et des contacts rudes que supportent aisément les ruraux, les industriels, les scientifiques, les jeunes gens à l'esprit pratique. Ces inimitiés et ces rancunes cherchaient une occasion de se manifester. L'affaire Dreyfus leur ouvrit la porte. On peut dire, à présent, que toute la moralité de l'affaire Dreyfus se résout dans la constatation du triple danger que font courir, au sens de la justice et de l'équité, l'absence de

connaissances et de garanties juridiques dans les conseils de guerre — le caractère démoralisateur des services d'espionnage — les passions inavouables surexcitées par l'antisémitisme . L'opinion, maîtresse d'elle-même, eût de suite fixé ces trois points et provoqué les réformes utiles. Mais l'opinion, précisément, n'était pas maîtresse d'ellemême. Les hasards tragiques qui avaient créé et .compliqué ce douloureux imbroglio lui enlevaient la lucidité et le sang-froid. Elle se laissa égarer dans la voie d'une absurde généralisation.

Les ennemis du service militaire ne pouvaient guère dénoncer le mauvaise sprit de l'armée toute entière, puisque sortant de la nation et y retournant sans cesse, elles sont, pour ainsi dire, confondues, de sorte qu'un Français qui attaque l'armée semble se condamner lui-même ou vouloir se mettre à part de ses compatriotes. Mais ils dénoncèrent l'état-major et le firent avec d'autant plus de succès que c'est là une expression anonyme, indéterminée pour bien des gens, et qui rappelle l'organisation monarchique et les armées de métier. En réalité, un état-major est d'autant plus nécessaire dans une armée républicaine, qu'il n'y a point de souverain, c'est-à-dire d'autorité

permanente et incontestée pour en exercer ni en déléguer le commandement. Cest bien ainsi que l'entendait Gambetta, lorsque, non content de consolider l'institution par tous les moyens, il voulut lui donner pour chef le général de Miribel, dont les opinions, certes, n'étaient pas les siennes. Apparemment, Gambetta ne pensait pas, en agissant de la sorte, livrer l'état-major aux Jésuites (i). On a peine à croire que M. Waldeck-Rousseau ait manqué de clairvoyance, au point de prendre au sérieux les accusations auxquelles l'état-major de 1899 se trouva en butte de ce chef; mais, pour des raisons de tactique qui nous échappent, il jugea nécessaire de donner satisfaction, dans une certaine mesure, aux adversaires de l'institution. Or, il n'y avait qu'un seul moyen d'y parvenir sans effrayer le pays et sans trop compromettre les intérêts militaires, c'était de

(i) Il est malaisé d'expliquer ce que les Jésuites viennent faire en tout ceci. Mais c'est une manie française de voir partout rinfluence occulte, qui des Jésuites et qui des francsmaçons. Détail piquant : les deux commandants d'artillerie qui, au procès de Rennes, se déclarèrent en faveur de Dreyfus, Tun comme juge et l'autre comme témoin, étaient tous deux des élèves des Jésuites.

confier cette besogne au ministre de la Guerre lui-même. Le général de GallifFet entra dans ces vues, parce qu'elles répondaient à son tempérament autoritaire. Remanier le conseil supérieur de la guerre en rognant sur ses attributions (i) au profit du ministre, lui convenait de tous points; et sous le prétexte — parfois justifié, peutêtre — que certains de ses droits étaient tombés en désuétude sous ses prédécesseurs, il mit à renforcer ses propres pouvoirs toute l'énergie dont il était capable. Son passé vaillant, son expérience incontestable, la rondeur et la netteté de ses allures lui donnaient, en tous les cas, une grande autorité et dans les discussions parlementaires, il savait, d'autre part, venger, s'il y avait lieu, l'honneur de l'armée en termes qui n'admettaient point de réplique. Il est probable, toutefois, qu'il n'eût pas toujours l'entière liberté de ses mouvements car il avait déjà donné certains signes d'impatience lorsqu'on le vit, pour se

(i) Le Président Félix Faure s'inspirait d'une idée toute contraire lorsque, se souvenant que ses attributions lui donnaient le droit de présider le conseil supérieur de la guerre, il le convoquait à l'Elysée, ce qui ne s'était pas fait avant lui ; l'armée fut sensible à cet hommage.

retirer, saisir avidement le prétexte d'un incident parlementaire tumultueux, mais d'une importance relative (mai 1900). Le général André lui succéda et accentua vigoureusement la ligne de conduite de son prédécesseur. Alors se passa l'événement incontestablement le plus grave de l'année. Sans égard pour le décret de 1890, lequel stipule que le chef d'état-major général choisit ses propres collaborateurs, le ministre enleva au général Delanne un certain nombre de ceux-ci et les remplaça par d'autres officiers. Il ne parait pas que les questions de personnes aient joué un rôle en cette affaire : les principes seuls étaient en jeu. Le général Delanne ne s'y trompa point et estimant qu'il ne pouvait demeurer à son poste dans ces conditions, il donna sa démission. Le ministre, poussant les choses plus loin, refusa la démission et enjoignit au chef d'état-major général de continuer ses fonctions. Si le ministre de la Guerre exerçait une fonction stable, on pourrait discuter cette théorie qui fait de lui le maître suprême à qui tout doit aboutir et, même alors, il paraîtrait peu sage de sa part de traiter le chef d'état-major comme un simple planton qui monte la garde. Mais, étant donné l'instabilité

confier cette besogne au ministre de la Guerre lui-même. Le général de Galliffet entra dans ces vues, parce qu'elles répondaient à son tempérament autoritaire. Remanier le conseil supérieur de la guerre en rognant sur ses attributions (i) au profit du ministre, lui convenait de tous points; et sous le prétexte — parfois justifié, peutêtre — que certains de ses droits étaient tombés en désuétude sous ses prédécesseurs, il mit à renforcer ses propres pouvoirs toute l'énergie dont il était capable. Son passé vaillant, son expérience incontestable, la rondeur et la netteté de ses allures lui donnaient, en tous les cas, une grande autorité et dans les discussions parlementaires, il savait, d'autre part, venger, s'il y avait lieu, l'honneur de l'armée en termes qui n'admettaient point de réplique. Il est probable, toutefois, qu'il n'eût pas toujours l'entière liberté de ses mouvements car il avait déjà donné certains signes d'impatience lorsqu'on le vit, pour se

(i) Le Président Félix Faure s'inspirait d'une idée toute contraire lorsque, se souvenant que ses attributions lui donnaient le droit de présider le conseil supérieur de la guerre, il le convoquait à l'Elysée, ce qui ne s'était pas fait avant lui ; l'armée fut sensible à cet hommage.

retirer, saisir avidement le prétexte d'un incident parlementaire tumultueux, mais d'une importance relative (mai 1900). Le général André lui succéda et accentua vigoureusement la ligne de conduite de son prédécesseur. Alors se passa l'événement incontestablement le plus grave de l'année. Sans égard pour le décret de 1890, lequel stipule que le chef d'état-major général choisit ses propres collaborateurs, le ministre enleva au général Delanne un certain nombre de ceux-ci et les remplaça par d'autres officiers. Il ne parait pas que les questions de personnes aient joué un rôle en cette affaire : les principes seuls étaient en jeu. Le général Delanne ne s'y trompa point et estimant qu'il ne pouvait demeurer à son poste dans ces conditions, il donna sa démission. Le ministre, poussant les choses plus loin, refusa la démission et enjoignit au chef d'état-major général de continuer ses fonctions. Si le ministre de la Guerre exerçait une fonction stable, on pourrait discuter cette théorie qui fait de lui le maître suprême à qui tout doit aboutir et, même alors, il paraîtrait peu sage de sa part de traiter le chef d'état-major comme un simple planton qui monte la garde. Mais, étant donné l'instabilité

des cabinets dont le ministre fait partie, une théorie semblable devient absurde. Tant que le titulaire du portefeuille de la Guerre partagera le sort de ses collègues ministériels, il ne pourra être qu'un administrateur, dirigeant conformément aux vues du gouvernement et du Parlement. C'est au chef d'état-major qu'incombe, pendant ce temps, la mission de préparer la guerre par une mise au point de tous les jours et une incessante comparaison avec les armées étrangères : lourde tâche, dont la responsabilité suppose quelque indépendance. Comme l'a fort bien écrit M. Francis Charmes, la stabilité de l'état-major « ne nous donnera pas un Moltke : mais si le ciel nous en donnait un, cela nous permettrait de le conserver et d'en profiter ».

Les conséquences de l'acte de violence du général André ne s'arrêtèrent pas là. Le général Jamont donna également sa démission. Sous le titre modeste de vice-président du conseil supérieur de la guerre, il était nanti, pour le cas de guerre, des plus hautes fonctions, celles de généralissime des armées françaises. C'est une des dispositions les plus originales et les plus ingénieuses de notre organisation militaire que celle

par laquelle le généralissime désigné, mais tenu dans Tombre, peut se donner tout entier à la préparation du plan de campagne dont il aura, éventuellement, la direction et la responsabilité. On conçoit ce que la démission du général Jamont dut causer d'émotion dans l'armée et dans le public. Elle achevait de donner à l'œuvre poursuivie par le ministre de la Guerre son caractère nettement jacobin; il est, en effet, dans la tradition jacobine de ramener ainsi toute l'autorité aux mains de fonctionnaires essentiellement instables. On sait combien l'application de ce principe fut nuisible aux armées de la première République et on devine ce qu'il en aurait coûté à la France si les chemins de fer et le télégraphe avaient existé en ce temps-là.

La situation était donc fort tendue et les plus optimistes commençaient à s'alarmer lorsque, d'une part l'attitude du général Brugère, le nouveau généralissime — de l'autre le langage tenu par le Président de la République, en deux circonstances mémorables, provoquèrent une diversion salutaire et un commencement d'apaisement. Le général, par divers actes qu'il serait trop long de commenter ici, se montra à lafoissoucieux de défendre

des cabinets dont le ministre fait partie, une théorie semblable devient absurde. Tant que le titulaire du portefeuille de la Guerre partagera le sort de ses collègues ministériels, il ne pourra être qu'un administrateur, dirigeant conformément aux vues du gouvernement et du Parlement. C'est au chef d'état-major qu'incombe, pendant ce temps, la mission de préparer la guerre par une mise au point de tous les jours et une incessante comparaison avec les armées étrangères : lourde tâche, dont la responsabilité suppose quelque indépendance. Comme l'a fort bien écrit M. Francis Charmes, la stabilité de l'état-major « ne nous donnera pas un Moltke : mais si le ciel nous en donnait un, cela nous permettrait de le conserver et d'en profiter ».

Les conséquences de l'acte de violence du général André ne s'arrêtèrent pas là. Le général Jamont donna également sa démission. Sous le titre modeste de vice-président du conseil supérieur de la guerre, il était nanti, pour le cas de guerre, des plus hautes fonctions, celles de généralissime des armées françaises. C'est une des dispositions les plus originales et les plus ingénieuses de notre organisation militaire que celle

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des cabinets dont le ministre fait partie, une théorie semblable devient absurde. Tant que le titulaire du ponefeuille de la Guerre partagera le sort de ses collègues ministériels, il ne pourra être qu'un administrateur, dirigeant conformément aux vues du gouvernement et du Parlement. C'est au chef d'état-major qu'incombe, pendant ce temps, la mission de préparer la guerre par une mise au point de tous les jours et une incessante comparaison avec les armées étrangères : lourde tâche, dont la responsabilité suppose quelque indépendance. Comme l'a fort bien écrit M. Francis Charmes, la stabilité de l'état-major « ne nous donnera pas un Moltke : mais si le ciel nous en donnait un, cela nous permettrait de le conserver et d'en profiter ».

Les conséquences de l'acte de violence du général André ne s'arrêtèrent pas là. Le général Jamont donna également sa démission. Sous le titre modeste de vice-président du conseil supérieur de la guerre, il était nanti, pour le cas de guerre, des plus hautes fonctions, celles de généralissime des armées françaises. C'est une des dispositions les plus originales et les plus ingénieuses de notre organisation militaire que celle

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Tarmée, fut-ce contre le ministre lui-même et de panser les blessures faites à son amour-propre ; il fit preuve tout ensemble de conciliation et de fermeté : on lui en sut gré aussitôt. Quant au Président, la revue navale des escadres de l'Océan et de la Méditerranée réunies provisoirement à Cherbourg, sous le commandement de l'amiral Gervais (juillet 1900), lui fouinit l'occasion de parler publiquement, au nom de la France, à la marine et à l'armée. Il le fit en termes si heureux que l'écho s'en prolongea à travers le pays. Mais M. Emile Loubet ne s'en tint pas là. Au milieu de l'été, il se rendit à Marseille afin de saluer avant leur départ, pour la Chine, les troupes du corps expéditionnaire, et là, avec une précision et une vigueur peu communes, il accentua ses précédentes déclarations : « Je suis venu, dit-il, pour dissiper cette équivoque criminelle que l'esprit de parti essaie de faire naître et qu'il voudrait perpétuer, en cherchant à creuser un fossé entre l'armée et la nation. Tentative monstrueuse qui échouera,

qui a déjà échoué, j'en ai la certitude Nation

et Armée ne font qu'un. ^^ L'enthousiasme des assistants souligna l'opportunité de ces paroles.

Les Conseils généraux (i)à leur session d'août tinrent à honneur de s'y associer, et quand vint l'époque des grandes manœuvres qui eurent lieu cette année du côté de Chartres, on retrouva, lors de la revue finale passée par le chef de l'Etat, la foule compacte et vibrante qui, sans arrière-pensée, saluait naguère de ses vivats les généraux aussi bien que les soldats. Depuis, le général André a continué la série de ses réformes ; il a opéré des changements importants dans l'organisation de l'Ecole de Saint-Cyr, se libérant de toutes les entraves qui pouvaient limiter son droit de choisir à son gré les officiers instructeurs ; il en changea vingtdeux d'un trait de plume ; une autre fois il décida que les bourses dont il dispose à l'Ecole militaire ne seraient plus attribuées qu'aux anciens élèves de Lycées et Collèges de l'Etat, à l'exclusion de ceux des établissements libres ; puis il s'attaqua à l'Ecole d'artillerie de Fontainebleau Ces mesures un peu vexatoires ne produisirent pas l'effet qu'elles eussent produit trois mois plutôt. Le zèle du généralissime, l'expédition de Chine, les dis-

(i) Assemblées départementales qui se réunissent deux fois par an pour gérer les intérêts du département.

cours présidentiels, les acclamations du public, tout cela agît sur le moral de l'armée comme un calmant ; on eut dans ses rangs, aussi bien que parmi les civils, le sentiment qu'un grand danger avait été couru, celui d'un conflit fratricide — et que ce danger se trouvait écarté. Il resta, néanmoins, une inquiétude vague et quelque étonnement du rôle joué en cette circonstance par le cabinet — rôle équivoque et imprécis dont l'opinion ne réussit pas à démêler l'origine et la portée.

Les Projets Ministériels et le Discours de Toulouse.

Un autre motif d'étonnement s'est fait jour depuis. M. Waldeck-Rousseau et ses collègues avaient donné à entendre pour expliquer la bigarrure de leur groupement, qu'ils prenaient le pouvoir en vue de sauver la République et n'avaient pas de visées gouvernementales au-delà. Or^ de leur propre aveu, la République était depuis longtemps sauvée, si tant est qu'elle eût jamais été en péril. L'Exposition s'écoulait et bientôt fermerait ses portes on entendait bien que le cabinet ne

comptait pas se retirer de lui-mêmeparce que cela ne s'est jamais vu; c'eut été sans doute une manière originale de finir, mais à défaut de cellelà, il y en a d'autres et plus d'une fois, on a vu des ministres marquer par leur attitude un peu désintéressée, un peu inactive, qu'ils estimaient le moment venu de passer la main à d'autres; ils saisissaient ensuite quelque prétexte pour se faire renverser. Le cabinet de « Défense républicaine » n'eut jamais rien de ces allures abandonnées ; on le vit au contraire s'apprêter à rentrer dans la lice parlementaire, avec toutes les apparences de la résolution et de l'ardeur au combat. Que voulaitil donc? Ce n'était pas assez d'avoir sauvé la République : il prétendait encore lui donner une orientation nouvelle dans le but évident de lui épargner de nouveaux dangers à l'avenir. Cela peut aller loin, très loin, d'autant que les amis du ministère à la Chambre sont des amis singulièrement compromettants. Entre se mettre d'accord avec les socialistes, même au prix de quelques concessions, pour sortir d'une situation donnée, et rester d'accord avec eux pour prendre les mesures qui empêcheront, croit-on, cette situation de se reproduire, il y a un abîme. Dans le premier cas,

le but est déterminé ; il est dans le second, indéfini en espace comme en durée.

Il s'agira, c'est entendu, des « réformes » et l'incertitude de ce terme s'accroit de l'usage qu'en ont fait les partis depuis quinze ans. Les Réformes, c'est là une expression propre à suggestionner l'électeur sans compromettre le candidat. Certaines sont connues et attendues : telle l'institution des retraites ouvrières qui fonctionne déjà en Allemagne et que la République se doit de créer enfin: encore peut-on y procéder de manières très différentes et dans un esprit de conciliation aussi bien que d'agression. Mais il en est d'autres, purement politiques, dont le vote pourrait être provoqué, par exemple, par une reprise de l'affaire Dreyfus.

Dans un de ces discours aussi honnêtes que maladroits, dont il a le secret, M. Joseph Reinach n'a-t-il pas annoncé que ses amis et lui comptaient bien, sitôt l'Exposition terminée, ranimer ce feu si dangereux, souffler sur ces cendres chaudes pour en faire sortir de nouvelles discussions et un nouveau procès ? Cela, le pays n'en veut à aucun prix : or, qu'a dit le Président du Conseil ? Sans doute, il a affirmé, à plusieurs

reprises, que le gouvernement s'opposerait à la reprise de l'affaire, mais il Ta fait mollement, sans conviction, comme quelqu'un qui sait qu'on lui forcera la main et qui, d'avance, s y résigne. Il n'a pas répété le mot si bref et si résolu du général de Galliffet, disant à l'armée : c( l'incident est clos ». Avec lui on n'a pas eu une impression aussi certaine que l'incident fut réellement clos!

Et même, depuis le fameux banquet du 22 septembre, une autre indication s'est posée qui ne laisse pas d'être quelque peu troublante. Pourquoi, dans son discours d'une si grande élévation d'ailleurs et d'une si belle sincérité, le Président de la République a-t-il glissé cette phrase : « Il est possible qu'elle (la République) modifie quelques-unes de ses institutions et pourvu que ce soit par les voies pacifiques et légales, nous acceptons volontiers l'éventualité de certains changements ». C'était la seule obscurité d'une manifestation oratoire parfaitement franche et on dirait que cette obscurité était voulue; devait-on y voir l'annonce d'un projet de révision constitutionnelle conçu par ses ministres et endossé par avance par le chef de l'Etat ? La chose serait bien extraordinaire et peu conforme aux précédents ; l'opinion n'en est pas

moins demeurée interdite en face de cette énigme, se demandant si le cabinet Waldeck-Rousseau après avoir suscité le procès de la Haute-Cour, l'affaire des Assomptionnistes, les incidents de l'Etat-Major, allait juger utile de s'obstiner dans cette politique nerveuse et agitée.

C'est à quoi le Président du Conseil a répondu par un retentissant discours, prononcé à Toulouse le 28 octobre 1900. Ce discours, dont beaucoup de journaux français ont reproduit le texte intégral, n'a pas été, de la part de la presse étrangère, l'objet d'une suffisante attention, ce qui s'explique par le fait que la politique extérieure n'y était même pas effleurée. On peut le résumer en disant ' qu'il contenait : une adhésion tacite aux doctrines socialistes exposées à Lens peu auparavant par M. Millerand, une virulente déclaration de guerre aux congrégations religieuses et une ferme promesse de gouverner d'après la méthode jacobine. Quelles que fussent les complaisances actuelles de M. Waldeck-Rousseau pour les socialistes, on ne s'attendait pas à ce qu'elles allassent aussi loin. C'est lui, en effet, qui, il y a peu d'années, dénonçait le socialisme comme « une très grosse illusion et un très grand enfantillage » et comme le triom-

phe éventuel de « l'inégalité dans la servitude et de la plus détestable tyrannie ». Ses adversaires se sont plu à relever dans ses discours d'antan, toute une série de paroles de désapprobation. A en croire l'orateur d'alors, cette prétendue rénovation sociale établirait « non l'égalité dans la prospérité, mais l'égalité dans la faillite » ; elle conduirait c< par des chemins où soufflent la colère et la haine, à la détresse et à la servitude ». — « H y a, disait encore M. Waldeck-Rousseau, deux manières de faire du socialisme : ouvertement, en confessant avec franchise qu'on entend renverser tous les principes sur lesquels vivent les sociétés modernes ; indirectement par une stratégie, plus dangereuse, peut-être, en ébranlant peu à peu et en ruinant ces mêmes principes )).I1 est toujours aisé de mettre un homme politique en contradiction avec lui-même ; aussi, l'opinion ne s'est-elle guère scandalisée au rappel de ces professions de foi : elle a pensé que le chef de cabinet avait aperçu des nécessités nouvelles qui l'avaient amené à changer d'avis ; elle n'en a pas été choquée, mais profondément surprise; l'étonnement des partisans du socialisme et de ceux — assez nombreux — qui inclinent vers le socialisme sans aller jusqu'au col-

lectivisme, a été joyeux ; rétonnement des autres — plus nombreux de beaucoup, a été pénible.

Quant aux congrégations religieuses, on ne les avait pas encore attaquées avec une telle violence; on ne leur avait pas reproché, tout à la fois, de stériliser d'immenses richesses et de briser l'unité morale du pays ; on ne les avait pas condamnées en bloc sans même une parole d'éloge pour celles qui se dévouent infatigablement aux pauvres et aux malades. Pourquoi cette colère ? Que s'est-il donc passé qui légitime une prise d'armes ? Et ce ne serait pas là le péril unique le chef du cabinet a donné à nouveau, l'impression d'une série d'embuscades, semées sous les pas de la République et exigeant, impérieusement, le retour aux procédés Jacobins, c'est-à-dire aux procédés qui s'inspirent de la croyance à l'absolu. Il y a bien là de quoi troubler une population qui est, avant tout, paisible et laborieuse et dont le libéralisme, d'ailleurs, n'est pas spontané. Depuis cent ans, elle s'essaye à le pratiquer, avec plus d'ardeur que de succès; elle s'y est reprise à plusieurs fois; l'essai actuel avait été sérieux et durable, mais il ne faut pas oublier que le sol français contient encore de vieilles semences autoritaires et sectaires ; le jaco-

bihisme et ranticléricalisme sont très propres à les faire lever. En France il n'est jamais prudent d'évoquer avec trop d'insistance Voltaire et Danton ; il y a des coins de l'âme Française où sommeillent les passions que ces hommes ont soulevées.

Incertitudes.

C'en est peut-être assez pour craindre le maintien du cabinet Waldeck-Rousseau; ce n'en est pas assez pour désirer sa chute. D'autant que les hommes qui le composent s'ils adoptent des mesures générales déconcertantes, apportent dans l'administration de leurs départements ministériels non seulement une infatigable activité, mais de sérieuses compétences et une indiscutable bonne volonté. Il y aurait beaucoup à louer dans le détail des mesures prises par chacun d'eux ; il n'est pas jusqu'aux innovations du général André dont quelques unes n'aient mérité la louange de ses adversaires les plus irréconciliables. Les ministres ont encore une qualité très communicative : la confiance en soi. M. Waldeck-Rousseau semble n'hésiter jamais; en actes comme en paroles il est toujours sûr de

lui. Ses collègues forment autour de lui un cercle qu'on ne peut entamer et leur union parait d'autant plus forte qu'entre eux les divergences de vues individuelles étaient auparavant plus accentuées : c'est paradoxal, mais frappant.

D'autre part, si l'on répudie la politique préconisée par le cabinet Waldeck^Rousseau, vers quel point de l'horizon se tournera-t-on ? M. Léon Bourgeois passe pour le représentant le plus éminent du parti radical mais il fuit le pouvoir. On dit que les sympathies unanimes qu'il a su conquérir comme délégué de la République à la conférence de La Haye, ont orienté ses préférences vers la diplomatie. Il a d'ailleurs développé dans une circonstance récente, un programme de politique intérieure qui ne diffère pas sensiblement de celui de M. Waldeck-Rousseau. M. Méline et M. Ribot sont les chefs les plus incontestés du parti républicain modéré, mais trouveraient-ils dans le parlement actuel les éléments d'une majorité stable ? Et puis, leur programme n'est pas vivant ; c'est un programme négatif, basé sur la nécessité de certaines résistances ; ils n'ont pas su trouver jusqu'ici la formule d'action utile pour assurer la force et la durée d'un parti politique.

Quant aux nationalistes, on pensait qu'ils profiteraient de leur entrée à l'Hôtel-de-Ville de Paris pour y accomplir quelque besogne, bonne ou mauvaise, qui donnerait une idée de leurs aspirations et de leurs capacités. Mais cette attente fut déçue. Ils n'ont été ni assez audacieux au gré des violents, ni assez sages au gré des modérés. Après avoir témoigné dans la constitution de son bureau d'une modération notoire, le nouveau conseil municipal, oublieux de ses attributions et pressé de sortir de son rôle, s'est livré à des manifestations politiques inintéressantes et déplacées. Le premier résultat a été d'interrompre les relations officielles entre l'Hôtel-de- Ville et le gouvernement dont le représentant le préfet de la Seine, collabore pourtant de la manière la plus étroite à l'administration de la capitale. Il est très aisé au préfet d'entraver l'action du conseil, d'empêcher ses projets d'aboutir, de rendre ses réformes inefficaces et par là, de nuire à sa popularité. Ceux qui attendaient de voir les nationalistes à l'œuvre municipale, avec peut-être l'arrière-pensée de leur confier quelque

Jour un mandat politique, s'aperçoivent que là non plus, il n'y a point de programme ni d'union véritables.

Ainsi s'expliquent et s'excusent les incertitudes de l'heure présente. Elles ne sauraient toutefois se prolonger à travers une seconde année que rempliront d'ailleurs au lieu de l'allégresse d'une exposition en plein exercice, les surprises et les ennuis d'une exposition qui liquide. Toute la question est de savoir si le cabinet Waldeck-Rousseau réussira à conquérir la confiance nationale

d'une façon définitive Cela peut se faire mais

cela n'est point fait.

Le Président.

L'année politique compte du moins un résultat acquis et ce résultat a une très haute importance. La France a vu son Président à l'œuvre et elle s'est sentie pleinement rassurée sur le choix de l'Assemblée nationale. Quand la calomnie s'attaque à des personnalités qui se sont déjà trouvées exposées au plein jour de la critique, elle est infiniment moins à craindre que lorsqu'elle atteint des caractères que le hasard des circonstances a tenus dans une ombre relative. Tel était le cas pour M. Emile Loubet; non que son élévation ait été soudaine. Maire, conseiller-général, député, sénateur, ministre,

premier ministre, puis président du Sénat, nul ne devait sembler mieux préparé par tant de fonctions successives à présider à l'évolution de la politique française, de la politique intérieure tout au moins. D'autre part, le fait d'être resté pendant ving-neuf ans à la tête d'une même cité devait parler en sa faveur. On a coutume de dire que pour conserver la confiance de ses électeurs, il suffit de ne rien faire; mais c'est là une sottise et la plupart de ceux qui ont voulu éprouver la valeur de cette recette savent à quoi s'en tenir. La vérité est que M. Emile Loubet avait apporté à remplir ces charges si diverses des qualités qui conviennent admirablement au chef d'une République démocratique et pacifique, mais qui ne sont pas faites pour frapper l'opinion publique,encore moins pourl'enthousiasmer.Beaucoup de bon sens, une modestie éclairée, une conscience droite, un jugement sûr, de la fermeté sans entêtement, un savoir incessamment et discrètement accru, l'avaient fait estimer de tous ceux qui l'approchaient tandis que son extrême bonté lui gagnait leurs cœurs. Mais la masse des Français ne le connaissaient pas, n'ayant gardé de ses courts passages au pouvoir qu'une impression effacée. Dès le lendemain de la mort inopinée de Félix

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