DÉPART DES CROISÉS. — PREPARATIFS DE GODEFROID
Ce fut lui qui accrut la gloire de son peuple ; et son épée était la protection de tout le camp.
Les Mach aujLes.
Ces contrées qui autrefois portaient le nom de Gaules, et qui sont aujourd’hui la France, la Belgique, les Pays-Bas , les Provinces-Rhénanes , se divisaient alors , depuis les invasions normandes , en une multitude de petites principautés.
Philippe I" était roi de France, mais ne possédant qu’un état peu étendu , de la grandeur environ de quatre ou cinq de nos départements d’aujourd’hui; toutes les provinces avaient leurs souverains, ducs ou comtes. Godefroid de Bouillon était duc de Lotharingie.
1 Ainsi donc, dit Joseph de Maistre, en parlant de Pierre-l’Ermite, c’est un simple particulier qui n’a légué à la postérité que son nom de baptême, orné du modeste surnom d’Ermile , qui , aidé seulement de sa foi et de son invincible volonté, va soulever l'Europe, épouvanter l’Asie, briser la féodalité, ennoblir les serfs, transporter le flambeau des sciences ët changer l’Europe. (Du Pape, discours préliminaire.)
Tous les princes du pays des Francs prenaient part à la Croisade, décidés à y marcher en personnes, ou, si des intérêts graves les retenaient dans leurs états, à envoyer sous la bannière de la Croix leurs hommes d’armes et leurs plus vaillants chevaliers.
Il en était ainsi dans toutes les contrées dont les prédications de Pierre-1’ Ermite avaient convoqué les guerriers au concile de Clermont. On ne s’occupait que de la Croisade. Les plus exaltés, prenant les devants, partaient en désordre pour Jérusalem , armés comme ils pouvaient, sans chefs et sans guides . Les marchands, les laboureurs, les artisans, ne rêvant plus d’autre avenir, s’élançaient en tumulte vers la Palestine, avec une croix rouge sur l’épaule. Les femmes mêmes se croisaient. Les barons et les seigneurs, ne soupçonnant pas les distances, allaient devanteux, avec leurs chiens de chasse, leurs faucons et leurs serviteurs, demandant de temps en temps s’ils étaient toujours sur le chemin de Jérusalem , et s’ils n’y arriveraient pas bientôt. . . Les brigands et les voleurs de grands chemins, qui pullulaient alors, confessaient leurs péchés et voulaient, disaient-ils, les expier en combattant les inûdèlcs. Ce vœu était si général, qu’on ouvrait partout les prisons aux détenus pour dettes et aux coupables dont les délits pouvaient s’atténuer, dès qu’ils manifestaient le désir de se croiser.
Une comète qui parut alors acheva d’échauffer les tètes. On raconta mille prodiges. On disait qu’on avait vu l’ombre de Charlemagne exciter les chrétiens à marcher. « C’était un mélange bizarre et confus de toutes les conditions et de tous les rangs. Le plus grand
DÉPART DES CROISÉS, nombre allait à pied ; quelques cavaliers paraissaient au milieu de la multitude; plusieurs voyageaient montés sur des chars traînés par des bœufs ferrés; d’autres descendaient les fleuves dans des barques. Ils étaient diversement vêtus , armés de lances , d’épées , de javelots, de massues de fer. On voyait la vieillesse à côté de l’enfance, l’opulence près de la misère; le casque était confondu avec le froc, la mitre avec l’épée, le seigneur avec les serfs, le maître avec les serviteurs. Tous juraient d’exterminer les Sarrasins; et de toutes parts retentissait le cri de guerre des Croisés : — Dieu le veut ! Dieu le veut ' ! »
Une des premières troupes qui se réunit en forme d’armée et qui s’éleva bientôt au nombre de cent mille combattants , partit des bords de la Meuse. Elle était composée d’hommes de toutes nations. N’ayant point de chef, elle choisit Pierre -l'Ermite, qui, se faisant illusion et croyant que le zèle suffisait à tout, eut la faiblesse de consentir à être un mauvais général , après avoir été un heureux apôtre.
11 ne changea ni de vêtement ni de monture. Lorsqu’il se vit à la tôle de cette multitude trop nombreuse, il la divisa en deux corps. La première colonne marcha sous les ordres d’un capitaine habile et vaillant, que tous les chroniqueurs nomment Gauthier-sans- Avoir, apparemment parce qu’il ne possédait pas de domaines. Ce chef, qui avait une innombrable quantité de fantassins et huit chevaux seulement, passa le Rhin le 8 mars 1096. La seconde colonne resta sou-
1 Midland, Histoire des Croisades, liv. i.
Diç
mise aü commandement de Pierre et suivit l’autre à quelques jours de distance.
Ces deux bandes tumultueuses traversèrent heureusement l’Allemagne. Mais chez les Hongrois et chez les Bulgares inhospitaliers, les Croisés, contraints de recourir à la violence pour arracher des vivres, se virent si cruellement maltraités , que des cent mille hommes qui avaient passé le Rhin , le quart à peine arriva à Constantinople, où l’empereur Alexis Comnène, par égard pour le prédicateur de la Croisade, qu’il combla de prévenances , leur fournit des vivres et des vaisseaux.
D’autres malheurs les attendaient au delà du Bosphore.
L’armée que conduisait Pierre-1’ Ermite n’était pas la seule qui se fût engagée aussi imprudemment. Un prêtre allemand , Gotschalk , ayant secondé Pierre , en prêchant la guerre sainte dans son pays, partit sur les pas des premiers Croisés, à la tête de vingt mille hommes qui se firent massacrer en Hongrie.
Une autre armée de Croisés , français , flamands et italiens, presque aussi nombreuse que celle de l’Ermite, partit aussi des bords de la Meuse, commandée par deux hommes que l’on ne connaît que sous les noms d’Émicon et Yolkmar. Ceux-là, plus grossiers encore, marchaient au hasard, ignorant jusqu’à la route qu’ils devaient tenir, et dirigés, à ce qu’on assure, par une chèvre et une oie, à qui ils supposaient quelque chose de divin. Dans tons les lieux où ils passaient, ils commençaient la guerre contre les infidèles par le massacre des Juifs, et se montraient sourds à la voix des
Évêques qui s’opposaient de tout leur pouvoir à de telles barbaries. Presque tous ces Croisés périrent avant d’atteindre l’Asie.
Il était réservé aux guerriers plus sages de recueillir les honneurs de la Croisade. Les chefs, rassemblant leurs chevaliers dans des tournois ou dans de sérieuses assemblées , avaient fait leurs préparatifs avec calme. Ce ne fut que huit mois après qu’ils avaient pris la Croix, qu’on les vit se mettre en marche, le 15 août de l'année 1 09G, jour que le Pape leur avait fixé. Leur armée n’avait de ressemblance que le signe avec les trois cent mille Croisés qui, devant eux, ensanglantaient les routes qu’ils allaient parcourir.
Godefroid de Bouillon avait le premier levé sa bannière; et toute la chevalerie de la France et des Pays- Bas avait apprêté ses armes. Le besoin d’expier sa guerre de Rome le rendait plus empressé que tout autre au saint voyage. Pour se procurer de suffisantes ressources, il avait aliéné son comté de Verdun; il avait vendu aux habitants de Metz ses droits sur leur ville; il avait engagé à l’évêque de Liège son duché de Bouillon. De tous côtés il avait rassemblé de l’or et des armes. Il partait, béni par sa pieuse mère, qui devait jouir de ses succès.
Tous les barons suivaient son exemple et hâtaient leurs apprêts. Plusieurs se ruinèrent pour leur équipement. Ou en vit même qui se procurèrent par le pillage les moyens d’aller combattre les infidèles.
Cette armée régulière était composée de quatre-vingt mille fantassins et de dix mille cavaliers, tous sachant porter leurs armes. Elle avait des chefs nombreux : Go-
defroid de Bouillon, le plus éminent; ses deux frères Eustache et Baudouin ; son cousin Baudouin du Bourg. Puis venaient Hugues de Vermandois, frère du roi de France Philippe I"; Robert de Paris; Robert II, comte de Flandre, appelé la lance et l’épée des chevaliers; Robert de Normandie, fils aîné de Guillaume-Ie-Conquérant ; Baudouin II, comte de Hainaut, qui s’arrachait à la tendresse de sa jeune épouse , Ida de Louvain ; le palatin du Rhin Sigefroid, époux de Geneviève de Brabant, sœur d’Ida. Godefroid de Louvain, qui portera dans la suite le nom de Godefroid-le-Barbu , oncle de ces deux femmes, était parti déjà, et l’on disait qu’il avait rejoint l’armée de Gauthier-sans-Avoir. On remarquait aussi Ecko Liaukama , Frédéric Botnia , chevaliers de la Frise; Jean de Namur ; Étienne, comte de Blois et de Chartres , qui avait autant de châteaux que l’on compte de jours dans l’an ; et une foule d’autres chevaliers.
La partie de cette armée qui s’était levée dans les provinces du milieu de la France traversa les Alpes pour se réunir aux Croisés d’Italie, qui obéissaient à Bohémond, prince de Tarente, fils de Robert Guiscard, à Richard, prince de Salerne, à Tancrède, dont les poètes ont célébré les faits héroïques, à d’autres chefs des Normands de Sicile, et à Renaud d’Est, chanté par le Tasse, à qui il doit son renom.
Raymond de Saint-Gilles, comte de Toulouse, s’était fait le chef des provinces méridionales de la France, qui alors obéissaient à divers souverains. Déjà en Espagne, à côté du Cid ', Raymond avait rougi son épée
1 Rodrigue Dias, surnommé le Cid, avait été, dit-on, le plus brave
it
du sang des Maures ; et dans un âge mûr il gardait un bouillant courage. Il était le plus vieux et le plus puissant des princes qui avaient pris la Croix. On estimait sa loyauté; on appréciait ses talents. 11 avait fait le vœu de mourir dans la Terre-Sainte et de ne jamais reprendre le chemin de l’Europe.
Raimbaud, comte d'Orange, Guillaume, comte de Forez, Gérard, comte de Roussillon , Roger, comte de Foix, Gaston, vicomte de Béarn, lesBalazun, les Sabran, les Polignac, les Castrie, les Montredon, les Hautpoul , les Lastour , toute la noblesse du Languedoc, delà Provence, de l’Auvergne, s’étaient pressés sous les étendards de Raymond.
Parmi les prélats qui s’étaient ceints pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ, on remarquait Adhémar de Monteil , évéque du Puy. Il était de la maison d’Orange, célèbre déjà dans les fastes de Charlemagne. Le premier, au concile de Clermont, il avait pris la Croix , comme on l a vu ; et le pape Urbain 11 l’avait établi légat apostolique et chef spirituel de la Croisade. Il devait être pour les armées chrétiennes un soutien et un modèle.
Les cent mille hommes que commandait Raymond de Saint-Gilles franchirent les Alpes et rejoignirent les Français1. Pendant que ces vastes armées s’em-
chevalier de son temps. Cet héroïque ennemi des Maures eilt été heureux de voler à la guerre sainte ; mais il était alors chargé d'ans ; et il mourut l'année même du départ des Croisés (1096) L’Espagne fournit peu de chevaliers aux bannières de la Palestine. Ils avaient chez eux, contre les Sarrasins, depuis des siècles, une croisade permanente.
1 Urbain II, au départ des Croisés, promulgua un décret par lequel
DÊPXltT DES CIIOISÉS.
barquaient en Italie 1 et voguaient vers Constantinople, Godefroid de Bouillon suivait la route de Pierre-l’Ermite
Mais telle était la discipline de ses troupes qu’elles ne trouvèrent point d'ennemis jusqu’en Hongrie.
Là régnait un roi barbare, quoique chrétien, au moins de nom. Il se nommait Coloman. On savait qu’il avait massacré une partie des premiers Croisés. Godefroid lui envoya une députation , chargée d’une lettre écrite en son nom et au nom des autres chefs.
«Nous sommes étonnés, lui mandait-il, que, faisant profession du christianisme, vous ayez exterminé, livré au martyre et calomnié ensuite les soldats du Dieu vivant. Nous attendons que vous nous expliquiez pourquoi de si grands crimes ont été commis par des chrétiens sur d’autres chrétiens. »
Le roi Coloman , qui avait entendu parler de l’armée des princes, s’excusa sur la nécessité, alléguant qu’il avait laissé passer la colonne de Pierre-l’Ermite . et qu’il n'avait tué quelques mille des autres que parce que c’étaient des pillards et des voleurs; mais qu’il
ions les biens de ceux qui parlaient pour la Croisade élaicnl rais , jusqu’à leur retour, sous la garantie de la Paix de Dieu.
• Les armées de la Croix, qui avaient traversé l’Italie, avaient en même temps délivré le Saint-Siège, en dissipant le parti de Henri tV.
* Ce partage des chemins était destiné à faire trouver à chaque troupe des vivres en suflisance sur la route ; il était le résultat d’une correspondance trés-active , entretenue pendant tout l'hiver entre les princes croisés. (Guillaume do Tyr, liv. 1 , chap. xvii.) « Godefroy de Bouillon réussit, comme on l’avait attendu de sa prudence, à maintenir une exacte discipline parmi ces guerriers indépendants ; il sc fit ainsi respecter dans les régions qu’il traversait. » (Simonde de Sismondi , Histoire des Français, 3* partie, chap. x.)
voulait faire alliance avec Godefroid et les chefs de son rang. Il fêta les députés; il les renvoya ensuite en compagnie de ses propres ambassadeurs , munis d’une lettre conçue en ces termes :
« Le roi Coloman au duc Godefroid et à tous les » chrétiens, salut et affection sans feinte.
» Nous avons appris que vous êtes un homme puis- » sant et un prince dans votre pays. Nous savons que » tous ceux qui vous connaissent vous ont trouvé » fidèle ; c’est pourquoi nous désirons vous voir et » vous connaître aussi. Nous vous engageons donc à » vous rendre sans défiance auprès de nous , au châ- » teau de Liperode. Nous resterons sur l’un et l’autre » bord du fossé ; nous nous entretiendrons de tout ce » dont vous vous plaignez et dont vous nous croyez » coupable. »
Godefroid accepta l'invitation et se rendit au lieu indiqué , suivi seulement de trois cents hommes à cheval. Il laissa son escorte au bord du fossé, passa le pont sans crainte et se présenta au roi Coloman. 11 en reçut l’accueil le plus amical. Un traité fut conclu, en vertu duquel l’armée pouvait traverser librement la Hongrie, pourvu qu’on s’engageât à ne la pas dévaster, et qu’on donnât pour sûreté des otages. Le chef des Croisés offrit son frère Baudouin.
Mais celui-ci se refusait à l’acte de dévouement qu’on demandait de lui, lorsque Godefroid lui proposa de commander à sa place , décidé à rester lui-même auprès de Coloman, comme garant des paroles données. Baudouin sentit, avec tous les autres princes, que Godefroid ne pouvait pas être remplacé à la tête
de l’expédition ; il se soumit à ce qu'exigeait de lui le succès de l’entreprise. Il alla donc avec sa femme et tous les siens à la cour de Coloman , qui le traita de son mieux ; et , après le passage paisible de l’armée, il rejoignit les Croisés en Bulgarie
Bientôt cette multitude disciplinée entra en bon ordre sur les terres de l’Empire grec