A CONSTANTINOPLE
excrcilû» columna). Mais Alexis manqua de cœur; et dans la crainte que ses propres états ne tentassent les Croisés , il les abreuva de dégoûts.
Tout en leur adressant des compliments perfides, il les faisait attaquer secrètement sur tous les points. Hugues de Vermandois et quelques autres chevaliers , qui étaient en avant des armées régulières, jetés par la tempête sur les côtes de l’Épire , avaient été conduits à Constantinople, où Alexis les retenait comme otages. L’armée des Italiens n’avait rien fait pour laver cette insulte. Dès queGodefroid de Bouillon arriva, il en fit demander réparation à l’Empereur. Alexis l’ayant refusée, Godefroid, à l’instant, déclara l’Empire pays ennemi, occupa militairement les bourgades de la Thrace; et le monarque grec vit ses armées en déroute se réfugier tremblantes dans sa capitale.
Godefroid, dans cette circonstance remarquable, réalisait déjà l’un des plus heureux résultats des Croisades ; l’adoucissement de ce préjugé barbare et misérable qui , créant des nationalités de clocher, parquait les hommes par seigneuries, faisait autant de races que de bannières, et rendait les habitants d’un coin de terre ennemi du coin de terre voisin. Il avait compris que, dans tous les chrétiens, il n’y avait plus que des concitoyens et des frères dont la cause était la même.
Alexis s’épouvanta ; il envoya à. Godefroid une ambassade, qui lui promit la liberté des prisonniers, aussitôt qu'il serait aux portes de Constantinople/ pourvu qu’il jurât de protéger la grande cité : Godefroid remit l’épée dans le fourreau, et l’Empereur, qui
avait si promptement appris à le connaître , lui tint sa
promesse.
Peu après, il dut à Godefroid sa couronne. L’ambitieux Bohémond, qui ne s’était croisé que pour conquérir de riches domaines , voulait prendre Constantinople et partager l’Empire avec ses amis. Robert de Paris, Tancrède, Hugues de Vermandois , presque tous les autres chefs , méprisant Alexis Comnène , étaient disposés à cette conquête facile. Godefroid leur rappela qu’ils avaient pris les armes pour délivrer le Saint-Sépulcre, et qu'ils avaient juré tous de ne plus combattre que les infidèles. Son autorité les rameua : il avait retrouvé Pierre-l’Ermite dans la capitale de l’Empire. Plus habile à persuader qu’à commander, Pierre le seconda utilement. L’Empereur reconnaissant, dans une pompeuse cérémonie , adopta publiquement Godefroid , le revêtit du manteau impérial , le fit asseoir à ses côtés , le combla de présents et d’honneurs, et déclara qu’il mettait l’Empire sous son bouclier.
Pendant quatre mois que les chefs de la Croisade restèrent à Constantinople, attendant les navires que l’on équipait pour leur transport, Alexis leur fournit par semaine, pour l’entretien de leurs armées, neuf boisseaux de monnaie d’argent, et autant d’or et de pierreries que deux hommes en pouvaient porter.
Quand les navires furent prêts pour le départ de tous ces guerriers, Alexis fut atteint d’un nouvel effroi. Il s’imagina que, si les Croisés étaient repoussés par les Sarrasins, ils reviendraient sur lui et diviseraient entre eux ses dépouilles. Afin de se rassurer un peu, il employa tous ses efforts à obtenir qu’ils lui fissent
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hommage. La plupart des chefs y consentirent , séduits par de magnifiques présents. Mais indépendamment des plus grands sacrifices, l’Empereur paya cette vanité par une foule d’humiliations. Aussi ce fut avec une joie profonde qu’il vit s’éloigner à pleines voiles les armées de la Croix.
Au printemps de l’année 1097, les chevaliers chrétiens entrèrent dans les plaines de la Bithynie. Leur avant-garde était formée de quatre mille hommes , armés de haches et de pioches, qui déblayaient le chemin et marquaient , par des croix plantées de distance en distance , la route que l’armée devait suivre.
Dès la première journée, ils virent accourir à eux, du fond des bois et des cavernes , des hommes presque nus , maigres et mourant de faim ; c’étaient les débris de l’armée de Pierre-l’Ermite. Ils racontèrent qu’une première colonne de chrétiens, après s’ètre livrée à des excès criminels , avait été massacrée par les Turcs, à l’exception de quelques-uns qui avaient embrassé la foi de Mahomet ; et ce récit fit frémir les Croisés.
Ils ajoutèrent, en montrant sur le chemin de Nicée un vaste monceau d’ossements entassés, que c’était là ce qui restait de l’armée conduite par Gauthiersans-Avoir. Lui-même , en combattant avec vaillance, était tombé percé de sept flèches. L’ermite Pierre qui, au commencement de ces désastres dont il n’avait pu voir toute l’horreur, s’était échappé et avait rejoint les princes croisés à Constantinople, pleura sur le triste sort de ses infortunés compagnons.
Godefroid s’arrêta devant le camp désert de Gauthier. On y voyait encore la pierre qui avait servi d’au-
tel. Le sol qui l’entourait avait été baigné du sang des prêtres et des femmes massacrées au milieu de leurs prières. Au spectacle de tant de malheurs que l'imprévoyance avait causés , les Croisés jurèrent spontanément d’être unis ; les chefs formèrent un conseil sans l’avis duquel désormais rien ne pouvait se décider; et quoiqu’il y eût là de graves et d’augustes vieillards, ce fut Godefroid de Bouillon qui, malgré sa modestie , en eut la présidence.