CHAPITRE PREMIER
DE L’EMPEREUR HENRI IV, DU SIÈGE DE ROME ET DU SAINT PAPE GRÉGOIRE VII.
Taisez- vous sur cette victoire :
Tâchez Tl’en étouffer l’histoire ;
Car un jour vous en rougirez.
P.* Njîlis.
Il est assurément curieux que ce soit un protestant, le professeur Voigt, qui ait, de nos jours, au grand dépit des philosophes arriérés , défendu et relevé dans une savante histoire le nom et la glorieuse vie du saint Pape Grégoire VII. Celui que Voltaire et son école appelaient le fougueux Hildebrand , est reconnu aujourd’hui , — par les ennemis persévérants de la papauté , — pour le sauveur de l’Europe et de la civilisation au onzième siècle.
Dans les guerres obstinées que l’empereur Henri IV fit à ce grand Pontife , on remarquait deux guerriers unis par l’affection , par le courage et par le mérite. Tous deux étaient loyaux chrétiens, hommes d’éner-
gie, hommes de cœur et de droiture. Mais, ayant fait le serment féodal à l'empereur Henri , leur suzerain , ils ne voulaient pas croire aux. forfaits dont il était souillé. Ils avaient combattu le noble et vertueux Rodolphe de Souabe, son compétiteur, en qui on leur avait montré un rebelle; et maintenant que Henri marchait contre le Pape lui-même, ces deux guerriers étaient campés devant Rome assiégée. Chrétiens abusés qu’ils étaient, ils ne voyaient pas encore que celte guerre devenait impie.
Et pourtant, dans la balance qui eût pu servir à peser les titres des deux bannières, il y avait, du côté de Henri IV, la débauche, la tyrannie, les penchants barbares, la hideuse hypocrisie; du côté de Grégoire VII, la sainteté, le droit, la justice, la religion, la grandeur et le progrès.
Tandis que l’Empereur vendait les dignités de l’Église, trafiquait des abbayes, usurpait tous les pouvoirs et sacrifiait tout à d’indignes orgies, le Pape ne songeait qu’à rendre l’espèce humaine à sa dignité, qn a reconstituer la société perdue , qu’à ramener quelque liberté parmi les hommes. C’est cet illustre Pontife qui le premier prêcha avec autorité la guerre sainte pour la délivrance de Jérusalem. Il voyait là le germe de tous les grands sentiments ; elle devait affranchir les chrétiens, esclaves ou martyrs dans l’Orient ; éclairer dans l’Occident les masses, expier les crimes, ramener à la Religion ses splendeurs, rapprocher les seigneurs de leurs serfs dans la communauté des dangers, renouveler la face de l’Europe. Constantinople menacée réclamait depuis long-temps les secours de
l'Occident, et promettait , si on la sauvait des Turcs, de sortir du schisme pour rentrer dans l’Église romaine. Cinquante mille guerriers avaient répondu à Tardent appel de Grégoire. Déjà Jérusalem tressaillait d’allégresse et d’espoir *. Mais , au lieu d’aller glorieusement délivrer le tombeau de Jésus-Christ, Henri IV avait mieux aimé poursuivre ses ignobles tyrannies dans l’Occident; et les périls de T Église en Europe, clouant Grégoire sur son siège, l’avaient empêché de recueillir les fruits qu’il avait semés.
C’était en l’année 1082. Les deux guerriers dont nous avons parlé, et qui, avec une multitude d’hommes vaillants , rassemblés sous l’étendard de l’Empereur, se préparaient à l’assaut de Rome , ne soupçonnaient pas non plus qu'ils seraient bientôt eux-mêmes les exécuteurs du vœu suprême de ce Pontife, dont ils servaient alors les ennemis.
Le premier était jeune; il avait vingt-deux ans. Noble et beau, vaillant et fort, il avait déjà illustré son nom. Il s’appelait Godefroid ; il était duc de Bouillon , et le sang de Charlemagne qui coulait dans ses veines l’alliait aux plus grands princes. Il avait reçu une éducation religieuse et à la fois austère et martiale. Il était très-instruit pour son temps, sage et digne dans ses discours , réglé dans ses mœurs , intrépide et généreux , doux et humain.
Il avait fait de bonne heure ses premières armes ; il comptait plus d’exploits que d’années, et mainte-
1 Tout près d’un siècle auparavant , le pape Sylvestre II avait cherché, devancé , dit-on , dans cette pensée par Charlemagne , à soulever l’Europe en armes pour la délivrance de l'Orient.
nant il attendait l’ordre de dresser les échelles contre les remparts de Rome.
L’autre guerrier, son ami très- fidèle, âgé de plus de quarante ans , était né, selon les uns, auprès d’Amiens, selon d’autres, dans le pays des Ardennes ou de Liège. On ne le connaît que sous le nom de Pierre l'Ermite. Pauvre et sans domaine, il n’est pas sûr qu’il fût chevalier. Mais il avait fait à Paris de solides études, et c’était à lui que Godefroid devait sa mâle éducation : il le révérait comme un père.
Pierre, petit et dépourvu des agréments extérieurs, était doué d’une âme ardente et d’un cœur formé pour les grandes choses.
Le siège de Rome dura long-temps. Les troupes de l’Empereur étaient campées dans les prairies de Néron, devant le fort Saint-Pierre. Elles y restèrent deux ans, exposées à des sorties , à des attaques , à des revers , à des défaites, à des souffrances variées. Ce ne fut qu’ après de longs efforts que, une large brèche ayant été faite aux murailles , l’assaut fut ordonné le 21 mars 1084. Godefroid de Bouillon, disent les vieilles chroniques, fut le premier qui mit le pied dans Rome par la brèche ouverte. — Il alla aussitôt ouvrir à l’armée de l’Empereur la porte de Latran ’.
Mais, au milieu de cette victoire, qui n’était pas
1 C’est la chronique du Mont-Cassin qui rapporte cette circonstance (liv. 3, chap. liii) ; et elle mérite de faire autorité, quoique plusieurs historiens se bornent à dire que , sans attendre ce dernier assaut, les partisans que Henri avait à Rome lui ouvrirent la porte de Latran le 21 mars 1084, et qu’il entra ainsi en grande pompe , accompagné de l’antipape Guibert.