‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem première et deuxième croisades 10801187Chapitre 36 sur 77 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

LA CHRONIQUE DU ROYAUME DE JÉRUSALEM PENDANT LA DEUXIÈME CROI- SADE GÉNÉRALE. SAINT BERNARD, LOUIS VII, THIERRY D’ALSACE.

Dieu n’oubliera pas ceux qu’il aura tus sous sa bannière.

Discours d'Ukdaix If.

A travers tous les désordres du douzième siècle, on voyait de temps en temps la piété ou le repentir rassembler de petites armées qui prenaient la Croix et

partaient au secours de leurs frères de la Palestine.

Robert de Flandre avait eu pour successeurs son fils Baudouin VII et après lui le pieux comte Charlesle-Bon, son parent , dont nous raconterons la vie. Thierry d’Alsace , héritier de Charles-le-Bon par les femmes, l’avait remplacé bientôt.

Il y avait neuf ans que Thierry était comte de Flandre, lorsqu’il perdit sa première femme. C’était le seul lien qui le retînt en Europe. II résolut de faire aussi le voyage de la Terre-Sainte. Il avait trente huit ans. Ses jeunes années s’étaient passées dans la Croisade, où il avait combattu avec éclat sous les ordres de son oncle Roger de Sicile. Croyant ses états tranquilles et laissant ses places fortes à la garde de bons capitaines, il prit la Croix en 1138, décidé à marcher sur les grandes traces de Robert. Il s’embarqua, suivi de trois cents chevaliers solidement équipés.

Il arriva heureusement en Orient, où il fit dès les premiers jours de merveilleuses prouesses, comme dit Oudegherst, « tant en Syrie qu’en Barbarie, en Égypte et au delà du Jourdain; auquel lieu il enleva aux Turcs une forteresse que les historiens ne nomment pas, » et que Guillaume de Tyr désigne seulement comme une retraite formidable, repaire d’une bande de brigands, située près du Mont-Galaad, sur les confins du pays des Ammonites.

L’arrivée de Thierry , qui rappelait un héros, et sa petite armée de braves Flamands, avaient produit une telle joie à Jérusalem ; sa valeur avait rendu immédia tement de si grands services, que Foulques d’Anjou, alors roi de la Terre-Sainte, voulut se l’attacher par des

liens sérieux. 11 lui donna en mariage sa fille Sybille, qui était une gracieuse princesse, pleine de vertus et de hautes qualités.

Foulques en effet avait besoin d’appui, et il le sentait. Il avait trouvé , en montant sur le trône , un royaume fort et puissant. II le laissera bientôt penchant vers sa ruine, dans les mains de son fils Baudouin III, enfant.

Mais Thierry, rappelé en Europe, ne put rester cette fois que deux ans sous les drapeaux du Saint -Sépulcre. Des troubles assez graves s’étaient élevés dans son comté, fomentés par deux partis, que l’on trouve nommés dans l’histoire les Blauvotins et les Ingerickins. Il parait, dans les documents obscurs qui nous restent sur ces événements, que ces deux partis avaient pris racine dans la châtellenie de Fûmes, et que de part et d’autre on s’entre-tuait sans miséricorde. Thierry partit, promettant de revenir bientôt. A son arrivée en Flandre, les deux partis qui se déchiraient s’évanouirent sous sa main habile , ou du moins se calmèrent pour un temps. Thierry se borna à la ruine d’un château qui appartenait à l’avoué de Thérouenné, parce que les troubles , disait-on , étaient nés dans ce manoir.

Ap rès qu'il euLrétabli la paix, il s’occupa, selon sa promesse , des apprêts d'une seconde expédition en Orient. Gendre du roi de Jérusalem , il ressentait plus d’ardeur que jamais pour le théâtre de la gloire la plus grande qu'un chevalier chrétien pût recueillir alors. Il voulait emmener des forces; il recueillait de l'or, il équipait des vaisseaux, il rassemblait des armes,

levait des hommes et les exerçait, lorsqu’un cri de détresse retentit de l’Orient jusqu’en Europe, au commencement de l’année \ 1 45.

Édesse venait d’ être prise , une multitude de chrétiens avaient été massacrés dans cette ville. Toute la Palestine était dans l’épouvante. Une bulle du pape Eugène III proclama aussitôt la deuxième Croisade générale et chargea saint Bernard de la prêcher.

Ce grand saint, que sos vertus, sa piété, son génie et sa chaude éloquence ont rendu immortel, même aux yeux de la gloire humaine, s’adressa d’abord à Louis Vil, roi de France, qui, voulant expier des excès militaires ', se leva sans hésiter, prit la croix que lui offrait saint Bernard au nom du Saint-Père, se l’attacha à l’épaule et convoqua à Vézelay tous ses barons pour la guerre sainte ’. La plupart des princes l’imitèrenO tous les chevaliers de la Champagne et de la Bourgogne, du Nord et du Midi, préparèrent leurs

' Louis VH, généreux et bienveillant, doux et courageux, était si jaloux de son autorité que l’orgueil l’entraîna dans sa jeunesse à des emportements qu’il déplora amèrement ensuite. Il n’avait que vingt-quatre ans lorsque, se croyant offensé par Thibaud IV, comte de Champagne, il désola ses Étals, prit d’assaut Vitry , fit mettre cette ville à feu et à sang et brûla misérablement dans la grande église plus de quinze cents personnes qui s'y étaient réfugiées comme dans un asile. Une si terrible action, qui inspira de l’horreur ù tout le monde, lui en causa tant à lui-mème, quand sa colère fut passée, qu’il ne crut pouvoir la réparer qu’en prenant la croix. Il était donc bien disposé, lorsquo saint Bernard l'appela aux armes.

J Lorsque Louis VII alla recevoir l'oriflamme à Saint-Denis, on lit qu’il contempla avec émotion les portraits de Godefroid de Bouillon, de Tancrède, de Raymond de Saint-Gilles et les batailles de Dorylée et d’Antioche, déjà peintes sur les vitraux de la basilique.

armes. L’empereur d’ Allemagne Conrad III se croisa aussi; et saint Bernard, sachant le zèle des enfants des Pays-Bas pour la guerre sainte, qui les avait tant illustrés, vint soulever encore ces contrées. Il parut à Liège, à Maestricht , visita Mons , Bruxelles , Gand et toutes les provinces. Partout il entraînait les hommes vaillants :

— « Ne tentez plus, disait-il, d’apaiser la colère du ciel par des gémissements stériles. Ne vous couvrez plus du cilice, mais de la cuirasse et du bouclier. Le bruit des armes, les dangers, les travaux, les fatigues de la guerre : chrétiens ! voilà la pénitence que Dieu vous impose. Rachetez vos fautes par des victoires. Que la délivrance des lieux saints soit le fruit de votre repentir. Qu'une sainte colère vous anime au combat; que le monde chrétien retentisse de ces paroles du prophète : — Malheur à celui qui n’ensanglante pas son épée! »

Comme à Pierre-l’Ermite, la foule répondait à saint Bernard :

— Dieu le veut ! —

Et de toutes parts on se disposait à marcher en Palestine. Thierry d’Alsace était prêt. Il remit le gouvernement de son comté de Flandre à sa femme Sybille, à qui il donna pour conseil Roger, prévôt de Saint-Donat; et il s’embarqua avec une bonne armée, accompagné de son neveu Arnold , de Lambert de Montaigu , de Thierry de Dixmude, de Gauthier de Malines, de Gerrem-Goethals et de plusieurs autres seigneurs. Gilion de Trazégnies sc croisa avec eux ; il vendit au comte de Hainaut, pour les frais de son expédition, la

ville d’Ath, dont il était seigneur; et il partit à la suite de Thierry

La multitude des Croisés fut presque aussi grande que lors du départ de Godefroid de Bouillon ; et, chose remarquable, malgré les tragiques histoires de la première croisade , plusieurs nobles princesses et beaucoup d’illustres dames prirent la croix et la lance II y eut des bataillons d’amazones chrétiennes, commandés par un capitaine de leur sexe qu’on appelait la Dame aux jambes d’or, à cause de ses bottines dorées.

Les prédications de saint Bernard donnèrent un élan si général, qu’en France, en Allemagne et dans les Pays-Bas, on envoyait une quenouille et des fuseaux à tout chevalier qui ne s’empressait pas de courir aux armes. Un prédicateur flamand (on le désigne seulement sous le nom d’Arnoul’) seconda puissamment les efforts de saint Bernard. Les ports de la Flandre étaient couverts de vaisseaux , qui partaient tous les jours avec la croix à leur pavillon.

Les plus grands seigneurs français accompagnaient leur monarque , qui avait laissé à Suger l’administration de la France. Alphonse , comte de Saint-Gilles et de Toulouse , Henri de Champagne , le sire de Mesgrigny, le sire de Créquy, dont les aventures sont célèbres 5 , Guillaume de Nevers , Archambaud de

1 Voyez, dans les Légendes des sept péchés capitaux, la légende de Gilion de Trazegnies, et sur celte môme croisade, dans les Légendes de la sainte Vierge, la légende du sire de Créquy.

* Ce prédicateur, ne sachant que le flamand, était accompagné d’un pieux interprète, appelé Lambert, qui expliquait aux Wallons scs ardentes exhortations.

s Voyez sa légende dans les Légendes de la sainte Vierge.

Bourbon , Hugues de Lusignan, Engherrand de Coucy, le comte de Dreux, frère du Roi, la reine Eléonore, les évêques de Touruay, de Langres, d’Arras, de Lisieux , une foule d’autres grands personnages, s’étaient croisés à la célèbre assemblée de Vézelay ; et, à la réunion de Chartres, les croix manquant au nombre des enrôlements , saint Bernard avait déchiré ses habits et ceux de ses moines pour satisfaire à toutes les demandes. Mais le grand saint, que l’on voulait aussi faire chef et commandant général de la Croisade, s’était refusé à un tel honneur, bornant sa mission dans les limites que lui avait tracées le Saint-Siège1.

En arrivant à Constantinople, par la route de Godefroid de Bouillon , les nouveaux Croisés, au nombre de plus de quaLre-vingl mille, trouvèrent, dans l’empereur Manuel-Comnène, petit-fils d'Alexis, un ennemi aussi rusé que celui qui avait fait tant de mal aux premiers soldats de la Croix. L’historien grec Nicétas avoue lui-même qu’on égorgeait dans l’empire grec les chrétiens de l'Occident qui s’égaraient, qu’on mêlait de la chaux aux farines qu’on leur vendait, et qu’on prévenait les Musulmans de leur approche. L’évêque de Langres, dont on renomme la sagesse, et avec lui quelques bons chevaliers voulaient qu’on s’emparât de Constantinople, et qu’on châtiât les Grecs perfides. Si ce conseil eut été suivi, l’Asie était sauvée. Mais le moment de cette conquête ne semblait pas

1 II représenta que ce serait un prodige de mauvais présage que de voir un religieux se mêler du commandement des armées, et it fut même dispensé, à cause de sa complexion trop faible, de faire le voyage de la Terre-Sainte. ( Maimbuurg ).

DEUXIÈME CBOISADE. 45»

venu. Les Croisés, liés par leur vœu, n'avaient en vue que la Palestine. Ils regrettèrent trop tard de n’avoir pas adopté l’avis du prélat.

Les Allemands marchèrent en avant; ils furent presque tous exterminés dans. les montagnes de la Cappadoce. Les Français et les Flamands, plus heureux et plus habiles, battirent les Turcs aux bords du Méandre Le roi Louis VII se couvrit de gloire dans cette journée. II se battit en héros et se conduisit en grand capitaine. Le comte de Flandre et le comte de Champagne se montrèrent dignes des mêmes lauriers. Mais, en traversant une montagne qu’il fallait franchir pour gagner la Pamphilie, les Croisés éprouvèrent dans une embuscade une défaite cruelle : le vaillant monarque français vit tomber autour de lui ses capitaines les plus braves. Ce revers ne tarda pas à être vengé.

Quand les Croisés furent parvenus à Satalie, ville située sur les côtes de la Pamphilie , à l’embouchure du fleuve Cestius, et occupée par les Grecs, ce furent de nouvelles perfidies qui accablèrent les soldats de la Croix de nouveaux désastres. On leur refusa des vivres. Les chefs ne purent obtenir que quelques vaisseaux sur lesquels Louis VII s’embarqua avec une partie de l’armée , laissant pour chefs à ceux qui ne purent le suivre le comte de Flandre Thierry et le brave Archambaud de Bourbon. Il séjourna peu à

1 Au passage du Méandre, l'armée des Croisés ne perdit qu’un seul homme, qui se noya. Ce fut Milon, seigneur de Nogent, et Maimbourg remarque, comme un fait curieux, qu’il ne se noya pareillement qu'un seul homme au passage du Rhin, si célébré par les poètes de Louis XIV. Ce seul homme fut le comte de Nogent. ■>

Antioche, malgré tous les efforts que l’on fit pour le retenir dans cette ville, et se hâta d’arriver à Jérusalem, où le peuple le reçut en criant : Hosanna ! béni soit celui qui vient au nom du Seigneur!

Thierry, cependant, impatient de se montrer sur le théâtre de la guerre sainte, trouva moyen de s’embarquer à son tour pour Jérusalem. Ce ne fut qu’en 1 1 48 que le quart à peine des Croisés se trouva réuni. Les autres avaient péri dépiorablement. La Palestine alors avait pour roi Baudouin 111 , fils de Foulques d’Anjou, jeune monarque entouré de vassaux désunis , sous lesquels la conquête de Godefroid de Bouillon périssait

Dans une assemblée qui eut lieu à Ptolémaïs, on décida qu’il fallait prendre Damas. Le roi de France, le comte Thierry, l’empereur d’Allemagne, qui avait perdu presque tous ses chevaliers, tous les autres chefs , et avec eux l'élite des guerriers de la Terre- Sainte, s’ébranlèrent aussitôt. Damas, à quarante-cinq lieues de Jérusalem, défendue par un prince musulman, était à l’orient et au midi protégée de hautes murailles. A l’occident et au nord, elle n’avait pour remparts que ses nombreux jardins, coupés de fossés en tous sens , garnis de petites tours et retranchés à chaque instant de haies épaisses et de fortes palissades. On résolut d’attaquer par là.

11 fallut plusieurs jours de combats opiniâtres pour occuper tous ces jardins. Les Français et les Flamands, et, parmi les chrétiens de la Palestine, les Templiers et les chevaliers de Saint- Jean 1 se distinguèrent tous

1 Deux ordres de religieux militaires, qui méritaient alors les éloges magnifiques de saint Bernard et qui étaient nés des Croisades.

les jours. Les Allemands, restés peu nombreux, faisaient la réserve. Lejeune roi de Jérusalem combattait ■dans les premiers rangs

1 « Damas estime des plus anciennes villes du monde. On s’accorde assez généralement à croire qu elle fut bâtie par Hus, fils d ’Arain et petit-fils de Sein. L’historien Josèphe le dit d’une manière expresse. Hus l’appela A ram, du nom de son père; elle prit dans la suite celui du Damascus, esclave d’Abraham et intendant de sa ipaison, qui l'avait agrandie et embellie.

» Le mot de Damascus, en hébreu Dammesseck , selon les interprètes, signifie sac de. sang. Quelques savants, s'attachant exclusivement à cette étymologie, ont prétendu l’expliquer par une ancienne tradition qui porte que ce fut près des lieux où Damas fut fondée que Caïn tua son frère Abel ; mais rien n’est moins prouvé que le fait sur lequel leur opinion repose.

» Damas fut la capitale de la Syrie et de la Phénicie jusqu’à l’époque où Séleucus-Xicanor , ayant fait bâtir Antioche, y transporta le siège de ses états, c’est-à-dire jusqu’à l’an 301 avant Jésus-Chri.-t. Elle n’avait cessé d'être tributaire des Juifs qu’après la mort de Salomon. Prise et ruinée plusieurs fois par les rois d’Assyrie , elle s’était relevée et était devenue puissante, lorsqu’à la suite des triomphes remportés sur Darius , l'armée d’Alexandre en fit la conquête. Lors de la guerre des Romains avec Tigrane , Pompée envoya contre elle deux de ses lieutenants, qui s’en rendirent maîtres; elle fut réunie à l’Empire. En l’an 636 de Jésus-Christ, elle fut envahie par les Musulmans commandés par Omar. Les califes en demeurèrent paisibles possesseurs jusqu’au temps des Croisades. Attaquée parles chrétiens en 1148, elle soutint plusieurs assauts et finit par triompher de leurs efforts , par suite de la discorde qui se mit entre les chefs, ou, comme d'autres le prétentent, par l’effet d’une trahison. En 1306, Tamerlan l’enleva aux Sarasins, la désola, et en fil un cimetière. Le sultan Sélim s’en empara en 1517, et la laissa à ses successeurs. Ibrahim-Pacha, fils du vice-roi d’Égypte, l’a reprise en juillet 1832.

» Cette ville était autrefois entourée de triples murailles et défendue par des fours rondes ou carrées; il n’en reste que des ruines. Les murs nouveaux qu’on a élevés sur les fondations des anciens sont beaucoup moins solides : ils se ressentent déjà des ravages du temps.

t<>2 DEUXIÈME CROISADE.

Lorsqu’on se fut rendu maître des aitords de la ville, avant le dernier effort qui devait en ouvrir les portes, les princes croisés briguèrent tous la possession de Damas, l’une des plus belles et des plus riches principautés de la Syrie. Chacun sollicitait le suffrage du roi de France et de l'empereur d’Allemagne, chefs suprêmes de l’armée. Les deux monarques, voulant aeçorder la ville conquise à celui qui avait rendu les plus grands services, déclarèrent que ce beau domaine serait la récompense du comte de Flandre.

Dès que cet arrêt fut prononcé, les rivalités jalouses

Leur enceinte forme on carré long dont le circuit est d'une lieue et demie. Les portes sont au nombre de dix-huit. La plus ancienne est eelie de Saint-Paul , Æ«6-f>on/os , par laquelle je suis entré.

» L’ancienne Damas, d’après les livres saints, était arrosée par deux rivières principales : l'Abana et le Pharphar. Abana et Pliarphar fhtvii Damasci *. Quelques-uns croient que l'Abana est 1 ’Oronte; d’autres, que c’est le Clinjsorroas des Grecs, et le Barrada des Musulmans. Des savants non moips estimables pensent devoir appliquer la dernière de ces dénominations au Pharphar. Peut-être ne serait-il pas déraisonnable de conjecturer que le Pharphar et l'Abana ne sont que deux branches d’un même fleuve.

«Quoi qu’il en soit de ces opinions, sur la vérité desquelles il ne m’appartient pas de prononcer, je vous dirai que c’est surtout au Barrada què Damas doit la beauté et la fertilité de sa plaine. Sa source est au mont Liban. H se divise aujourd'hui en sept branches : ce sont autant de rivières qui arrosent lès jardins du dehors, pénètrent par divers canaux dans ceux de l’intérieur, fournissent de l’eau aux bain3, qui sont en grand nombre, aux fontaines publiques, aux bassins, au château fort, se réunissent ensuite à peu de distance de Damas, coulent en un seul fleuve pendant quelques lieues, et vont se perdre dans un grand lac que les Arabes appellent Behuirat el-Mardi , la mer du Pré. » (Le P. de Gérn'mb, Pèlerinage à Jérusalem.)

* Bog., lib. IV, cap. 5, v. 12. • • ~

élevèrent des intrigues. Plusieurs princes se retirèrent. Les assiégés, profitant de ces dissensions, corrompirent par des présents les principaux chevaliers de la Syrie et de la Palestine , qui proposèrent l’avis funeste de changer les dispositions de l'attaque. « L’armée chrétienne, disaient-Ü6 , dans la position qu’elle occupait, pouvait être surprise, et courait le danger d’être enfermée par l’ennemi , sans moyen de se défendre ; il était plus sûr et plus facile de livrer un assaut à la ville du côté du midi et de l’orient \ »

Les chefs quittèrent donc les jardins et la rivière. Aussitôt Damas reçut par là dans son sein vingt mille auxiliaires. Les chances de la guerre tournèrent; les assiégeants furent tous les jours repoussés; et, les prinees d’Alep et de Mossoul arrivant encore, les Croisés furent obligés de lever le siège de Damas.

Ainsi les petites passions humaines venaient corrompre ce qu'il y avait de grand et de saint dans ces nobles guerres.

Le reste de cette Croisade (qui du moins avait sauvé l’Europe de troubles intérieurs) ne fut plus que désastres. On ne reprit pas Édesse. Josselin de Courtenay mourut en prison chez les Infidèles. Le comte de Tripoli fut assassiné dans sa capitale. Les Etats chrétiens de la Palestine continuèrent de s’affaisser dans leur décadence.

Ce fut toutefois dans la seconde Croisade que se régularisa l’ordre des chevaliers du Temple, dont les statuts furent l’ouvrage de saint Bernard.

1 L'auteur des Gestes de Louis VIL cité par Micbaud, Jiv. VI.

Ifit DEUXIÈME CROISADE.

Tous les princes croisés s’en revinrent épuisés en

Thierry d’Alsace, qui avait tant fait pour soutenir le trône chancelant de Baudouin III, son beau-frère, obtint, avant de partir, une récompense solennelle. Le roi et le patriarche de Jérusalem lui accordèrent de leurs saintes reliques la plus auguste, — le sang adorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ , recueilli de la blessure que lui avait faite au côté le coup de lance, et conservé, suivant la tradition constante, par Joseph d’Arimathie.

Ce sang révéré était enfermé dans une fiole de cristal , protégée par un cylindre transparent. On le couvrit d’un étui de velours lamé d’or ; et, dans l’église même du Saint-Sépulcre , Thierry d’Alsace reçut le précieux dépôt des mains du patriarche, qui le suspendit à son cou avec des cordons de soie.

Les mains mêmes du comte de Flandre n’osaient toucher une telle relique. Il s’embarqua entouré de respects, honoré dans toute la traversée comme un autel où Dieu était présent , servi à genoux par tous ses compagnons, seigneurs ou princes, religieux ou chevaliers, partageant avec l’abbé de Saint-Bertin son saint fardeau, qu’il n'osait garder ni pendant ses repas ni pendant son sommeil.

Le I" mai de l’an \ 1 49 , après la traversée la plus heureuse , il aperçut les côtes de la Flandre.

Tout le peuple , apprenant les succès de son prince et le rare et drvin trésor qu’il ramenait, accourut sur son passage. La foule immense se prosterna à la vue du sang de Notre-Seigneur. Le comte se dirigea vers

Bruges , monté sur un cheval blanc que conduisaient par la bride deux religieux marchant les pieds nus. Tout le clergé suivait en procession. Le sang de F Homme-Dieu fut reçu à Bruges le 3 mai, au son de toutes les cloches, et déposé dans l’église de Saint- Basile. Des chanoines furent institués pour le garder; et une procession de fête fut établie à perpétuité ce jour-là, afin de conserver la mémoire d’un si grand événement et d’honorer dignement un souvenir si sacré ‘. *

Pendant cet autre voyage de Thierry, le comte Baudouin de Hainaut, bravant l’éclatante protection que le Saint-Siège accordait aux princes croisés, avait profité peu honorablement de l’absence du comte de Flandre pour envahir quelques portions de ses États. Il était entré à la tête d’une armée dans le quartier d’Arras, brûlant et détruisant tout ce qu’il trouvait en son chemin. La comtesse Sybille, indignée, avait levé des troupes et les avait envoyées dans le Hainaut , avec mission de le dévaster. Cette guerre , commencée d’une façon si cruelle, eût pu avoir des suites horribles , si l’évêque de Reims Samson ne se fût interposé dans le conflit. 11 avait obtenu des deux partis une trêve de six mois. Elle allait expirer, quand Thierry d’Alsace reparut en Flandre.

Son premier soin fut de venger l’insulte que le comte de Hainaut avait faite à son pays. Selon les mœurs du temps , il ravagea les états de Baudouin IV et lui Cl offrir la bataille. Baudouin , redoutant le prince

1 Voyez, dans les douze Convives du chanoine de Tours , la légende intitulée Marie-Thérèse à Bruges.

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