‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 34 sur 63 · SCÈNES D'HISTOIRE ET DE MŒURS AU DOUZIÈME SIÈCLE · texte numérisé non relu

SCÈNES D'HISTOIRE ET DE MŒURS AU DOUZIÈME SIÈCLE

J'écris ce que j'ai tu.

Tallbmant.

Charles-le-Bon on le Saint, qui régnait sur la Flandre à cette époque agitée, fait une sorte de contraste avec les princes emportés de son temps. La vie de ce souverain a été écrite par Gualbert , notaire à Bruges , témoin oculaire des événements qu'il raconte. Ce document précieux nous a été conservé par les Bollandistes. Nous croyons devoir en donner ici l'abrégé textuel , comme une peinture exacte d'un siècle que nous connaissons trop peu *.

^ Nous nous sommes aidés, pour le travail qui suit, du volume publié par MM. Delepierre et Perneel, sous le titre d'Histoire du règne de Charles-le-Bon, Bruxelles, 4830. Nous avons dû faire des transpositions pour ramener quelque méthode dans le récit un peu décousu du bon Gualbert.

\n LA CHRONIQUE

Me préparant à écrire la vie de Charles-Ie-Bon, ce grand prince, je n'ai cherché, — dit le narrateur,— ni le style étincelant, ni les ornements de l'éloquence. JTai <âcfaé uniqtientent d'être vrai dans naon récit.

Quand j'eus la première idée de composer cet ouvrage, notre pays était si troublé, que mon esprit flottait sur la manière dont je devais écrire ; car tout le monde tremblait. Une étincelle de charité m'enflamma et me donna la force de parler avec liberté. Si on critique des formes qui sont dues au désordre, peu m'importe ! Ce qui me rassure, c'est que la vérité de ce que j'écris est connue de tous, mes concitoyens ayant été exposés aux mêmes dangers que moi.

Je recommande cet écrit à nos descendants. Lorsqu'ils liront ce qui est arrivé de nos jours, ils apprendront à ne pas mépriser et surtout à ne pas livrer à la mort les puissants de la terre, qui nous ont été donnés pour chefe par la volonté divine.

Charles était fils de Enut ou Canutus (quatrième du aom} , roi de Danemark ; sa mère était du sang des comtes de Flandre. Les meilleurs et les plus puissants chefs qui aient existé depuis l'établissement du Christianisme en France, dans l'Empire, en Danemark et en Flandre, avaient été ses aïeux. Dès son enfance, il fut élevé parmi nous ; il acquit à la fois la force de l'âme et celle du corps, etniontra les généreuses qualités des nobles personnages de qui il descendait.

Il fit avec édat ses premières armes , combattit les Normands , prit la Croix , et ne revint de Jérusalem qu'après avoir reçu maintes blessures en se mesurant contre les Sarasins. Le grand renom qu'il obtint par

ses faits d'armes fut cause que les chevaliers de la Flandre témoignèrent plusieurs fois Fardent désir de ravoir pour prince. C'est pourquoi le jeune et trèsvailiant comte Baudouin VII * le choisit en mourant pour son héi*iti«* et le recommanda à la foi et à la fidélité des grands. — (Année 1119.)

Charles commença par disposer toutes les choses à la paix; il remit en vigueur les droits et les lois du pays ; et dès la quatrième année de son administration, la tranquillité s'était rétablie partout avec le bien* être dans le comté florissant. Voyant que cet état de paix plaisait à tout le monde , il ordonna que , dans toute l'étendue de ses états , nul désormais , hors des camps , ne pourrait marcher armé dans les lieux publics, comme c'était l'usage auparavant. Ceux qui violaient cette loi devaient être châtiés par leurs propres armes.

Dès lors les arcs, les flèches, les glaives de toute espèce ne furent plus portés sur les places et dans les rues. Il en résulta que les citoyens rassurés s'en rapportèrent aux lois et à la justice, et qu'on se remit à étudier les arts et les sciences. La rhétorique commença à former de^ disciples qui pouvaient ou déployer une nerveuse éloquence devant les juges, ou séduire l'ennemi par des paroles fleuries et des discours brillants. Mais les Fidèles s'abandonnèrent avec trop peu de réserve à ces agréments trompeurs ; et Dieu ,

*■ Voyez sur Baudouin VII , dans les Légendes des sept péchés ea» pitaux, la Légende du cheval de Thuissier et les duels dTpres, et, dans les Légendes des commandements de Dieu^ la Légende du Watergrave.

pour châtier ceux qui habitaient notre pays, envoya deux fléaux, la famine et la peste. Un signe céleste les avait annoncés. L'an de Notre-Seigneur 1 1 24, au mois d'août, vers la neuvième heure du jour, il y eut une éclipse de soleil. Le disque de cet astre fut traversé par une tache obscure qui alla de l'orient à l'occident. Une famine subite ne tarda pas à suivre ce présage; elle frappa le seigneur et le serf; une grande mortalité s'y joignit. L'extrême rareté des vivres fit que ceux qui en trouvaient l'occasion mangeaient, en un seul repas, ce qu'auparavant ils auraient consommé en plusieurs jours. Ceux-là mouraient étouffés; d'autres enflaient et sentaient leur estomac se fermer. On rencontrait de toutes parts des moribonds.

Dans ces calamités , le comte Charles ne songeait qu'à soulager les pauvres, distribuant partout des aumônes. A Bruges , il nourrissait chaque jour cent personnes ; et il avait pris ses mesures pour que la même chose se fît dans ses autres villes. En même temps il rendit un édit qui enjoignait à tous ceux qui ensemençaient deux mesures de terre, de semer dans l'une des fèves et des pois, parce que, ce genre de légumes étant plus précoce , le peuple en serait soulagé plus tôt. Il défendit de brasser de la bière pendant la disette et voulut qu'on fît du pain avec l'avoine. Il fit distribuer aux malheureux des chemises, des tuniques, des peaux, des bonnets, des culottes, des souliers et des chausses. Après ces bonnes œuvres, il se rendait tous les jours à l'église , se mettait en prières et chantait des psaumes.

L'empereurHenriV mourut alors (enl 1 25,àUtrecht),

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laissant son empire sans héritier et dans la désolation. Les plus sages , parmi le clergé et le peuple teuton et germain, cherchaient à découvrir un homme qui rehaussât la noblesse de sa naissance par la noblesse que donnent les vertus , afin de lui confier le gouverne* ment de T Empire. Ils se réunirent en grand nombre'; et, après un mûr examen, ils envoyèrent àCharles-le- Bon le noble comte Godefroid de Namur, avec le chancelier de l'archevêque de Cologne, pour lui demander solennellement, de la part de tous, et le prier d'accepter les honneurs de l'Empire.

Lorsque Charles eut reçu l'ambassade, il tint conseil avec les pairs et les nobles de ses états. Quelques traîtres, qui eussent voulu l'éloigner, l'excitaient à revêtir la dignité impériale, vantant la gloire et la renommée qu'il allait acquérir. Mais le plus grand nombre, voyant en lui un père, se lamentaient au coi^traire à la seule pensée de son départ , disant que la ruine entière de la patrie était inévitable s'il l'abandonnait. Charles céda au vœu de ces derniers ; il remercia les ambassadeurs qui s'en retournèrent très-affligés.

Dans ce même temps , il arriva aussi que, le roi de Jérusalem (Baudouin du Bourg) ayant été fait prisonnier par les Sarasins , l'état , privé de son roi , était dans une grande détresse. Les soldats chrétiens d'ailleurs n'aimaient guère ce roi captif, parce qu'il était avare et qu'il avait mal gouverné le peuple de Dieu. Après avoir délibéré entre eux , les chefs des Croisés

» A Mayence; on dit qu'il y avait à cette élection soixante mille voix, princes, ducs, prélats, comtes, margraves, barons et chevaliers.

envoyèrent aussi des lettres au comte Charles, Tinvitant à se rendi e à Jérusalem , pour recevoir dans la cité sainte la couronne de F Empire Catholique. Charles, ayant de nouveau pris l'avis de ses fidèles conseillers, refusa encore ce nouvel honneur et ne voulut pas abandonner la Flandie, qui était l'objet de toute sa sollicitude.

On ne saurait assez louer cet excellent prince. 11 disait souvent qu'il avait appris dans ses voyages com- \Àen les pauvres ont de besoins , combien les riches ont d'orgueil, et combien de misères affligent le monde. Courageux dans l'adversité, humble dans la prospérité, il était plein de condescendance pour les malheureux et ne faisait rien d'important sans consulter les hommes sages.

La clémence de Dieu nous ayant regardés en pitié , la terre redevint fertile, la famine disparut, les greniers se remplirent de nouveau ; et, l'abondance étant partout , le Prince se remit à ses plus chers travaux , qui consistaient à ramener l'ordre dans ses états. Il fit enquérir quels individus étaient nés serfs et quefs étaient véritablement libres, ne devant hommage à personne ; car il s'était introduit des confusions. Il était présent, toutes les fois qu'il le pouvait, aux débats qui s'élevaient sur ces matl^ res ; il faisait droit aux serfs ; mais il revendiquait ceux qu'il trouvait lui appartenir. Le prévôt de Saint-Donat de Bruges, nommé Berthulf, ses frères Haket et Robert, châtelains dans la même ville, leurs parents Bordsiard, Albert et autres , tâchaient par adresse de se soustraire à l'autorité du Comte dont ils étaient nés serfs; et ils voulaient se faire passer

pour émancipés, à cause de leur richesse et âe leur puissance. Ce prévôt était un laïque. Comme BcMran était châtelain à Bruges, vers la fin du rè^ae de Baudouin de Lille, les Flamands reçurent Tordre de marcher pour une expédition. :^Idran s'embarqua s«r l'Escaut avec les troupes qu'il conduisait. H avait auprès de lui Ërembald , son homme d'armes et son intime confident. Cet Ërembald était un traître qui méditait la mort de son chef. Tandis qu'ils naviguaient sur l'Escaut 4a nuit vint; on jeta l'ancre en attendant le jour. Le châtelain s'étant avancé au bord du navire pour quelques nécessités, Ërembald vint derrière hii, le poussa viotemment et le précipita dans le fleuve rapide.

Ce forfait s'était commis durant le sommeil de Téquipage, et personne ne savait ce qu'était devenu te châtelain Boldran, qui ne laissait pas d'enfants. — A som retour, Ërembald épousa Dedda, la veuve, — instruite du crime ; — et avec les ridiesses de son niaîbre il acheta sa châtelleaie. De ce mariage naquirent le prévôt Berihulf, Haket, Wilfrid Cnop et Lambert Nappia, père de Bordsiard , tous gens qu'on verra dans le complot qui sera bientôt exposé.

Berthulf, vain de son opulence, avait usurpé de f(H*ce, dans le temple de Dieu irrité, les fonctions de prévôt, supplantant odieusement Ledbert, bomme probe et pacifique. Puis on les avait vus , lui et ]e& siens, se conduire en hommes religieux» traitant tout le monde avec égards et considération, comme s'ils eussent voulu faire oublier la source inique de leur pouvoir. Puis, retombant dans sa mauvaise nature,

Berthulf avait trafiqaé des prébendes ou bénéfices par une honteuse simonie , et il avait endurci ses parents à tous les crimes.

Pendant trente-six ans, ce prévôt fut tellement entraîné tour à tour par les vertus et par les vices, que la chose paraît inexplicable.

A l'époque où nous sommes , Berthulf, plein tf audace et de présomption, était très-orgueilleux et trèsdur pour le clergé. Il avait coutume, lorsqu'il voyait une personne qu'il ne voulait pas reconnaître , de demander avec hauteur à ceux qui étaient près de lui : Quel est cet homme ? Et alors, quand cela lui convenait, il saluait quelquefois la personne. Lorsqu'il avait vendu une prébende, sans respecter, même pour la forme, l'élection canonique, il donnait hardiment l'investiture. Aucun des clercs soumis à son autorité n'osait le critiquer, ni publiquement, ni en secret. Au commencement de l'entrée en fonctions de cet orgueilleux prévôt, il y avait dans l'église de Saint-Donat des ecclésiastiques pieux et instruits qui mettaient un frein à son ambition; Mais après eux, Berthulf fut abandonné à lui-même et à ses passions. Il tâchait, en toute occa- i

sion et partout, de pousser ses parents pour augmenter |

son influence. Élevé de la condition de serf aux plus hautes fonctions, il s'irritait de voir que le Comte songeât à reprendre ses droits ; et, pour conserver la liberté qu'il avait usurpée, il méditait de noirs projets. !

Ses amis lui ayant conseillé de marier ses nièces, qui avaient été nourries chez lui , à des hommes d'ar- \

mes Ubres, il arriva qu un chevalier, Robert de Racskerck , qui avait épousé l'une d'elles , appela en pré-

sence du Comte un autre homme libre en combat singulier. Celui-ci lui répondit qu'il n'était pas serf pour combattre avec lui. Il faisait allusion à une loi du comté qui statuait qu'un homme libre , après un an de mariage avec une femme qui ne Tétait pas, rentrait dans la condition de la femme. Ce chevalier, qui avait cru en se mariant améliorer sa position , se plaignit amèrement de ce que sa femme était cause qu'il avait perdu son état d'homme libre.

Le prévôt et les siens furent d'autant plus mortifiés de cet incident que , n'ayant jamais été troublés jusque-là relativement à leur condition native de serfs, qu'on paraissait avoir oubliée , la chose fut malheureusement éveillée à l'occasion de ce duel. Le comte Charles, par le conseil des anciens, ne voulant pas renoncer à ses droits sur cette famille , le prévôt et tous ses parents , par leurs richesses les plus puissants de l'état après le Comte, commencèrent à murmurer.

— Ce Charles venu de Danemarck, disaient-ils,. ne serait jamais monté au rang de comte , si nous ne l'avions appuyé ; et maintenant,— - au lieu de se rappeler les services que nous lui avons rendus, — il veut nous réduire en servage ; il demande à ses conseillers d'informer si nous ne sommes pas des serfs ; mais nous sommes libres ; personne au monde ne nous ôtera cette qualité.

Pour conserver la liberté qu'ils s'étaient procurée de fait, ils résolurent de mettre à mort le prince qui la leur contestait. Le moyen d'entamer cette odieuse affaire leur fut fourni par une querelle qui existait entre eux et la famille de Tancmar.

Ce TaDcmar, qui était daiifi la fo^ew du Ciomte, vivait bien fortifié dans sa demeure. La ikmille du prévôt \911t r assiégé» brisa ses portes, coupa s^ arbres fraitiers, taa et btessa pfaisiears de ses serviteurs. L^ parents do prévôt avaieat fait ce coup avec cinq cents hommes d'armes. Berthalf n'était point parmi eax; mais, la nuit venue^ il les régala tous, leur donna ses instructions et leur distribua de Fargent.

Les hommes d'armes , enhardis , se mirent donc à piller les paysans etli enlever les tr€Hipeaux. L'épouvante régna dans la campagne. Comme le Comte allait à Ypres , deux cents paysants se p(»rtèrent à sa rencontre. Ils Élisaient cette démarche avec une sorte de mystère, car ils étaient effrayés* Us se mirent à genoux, conjurant le Prince de leur aecordier sa {Mrotection paternelle et de leur feire rendre leurs bestiaux , leurs habits , leur argent et leurs meubles , qui avaient élé enlevés par les parents du prévôt, aidés de ceux qui dans leurs querelles leur prêtaient main-ferte jour et nuit.

Charles, touché de ces plaintes, convoqua ses conseillers , doi^t quelques-uns étaient de la famiUe de Berthuif ; il leur demanda par quels châtiments il devait arrêter ces crimes. On lui dit que le plus sûr était de détruire par le feu la maison de Bordsiard , comme centre des brigandages qui désolaient le pays. Le Prince ayant approuvé un tel avis, la maison fut rasée de fond en comble.

Dès lors Bordsiard , le prévôt et leurs complices se plaignirent avec tant d' aigreur , et proférèrent de» paroles tellement sinistres, que ceux qui aimaient le Comte

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lui conseillèrent de prendre ses précautions contre ces gens-là. Mais le prév6t, dissimulant ses projets , fit conjurer le Prince de le recevoir de nouveau, lui et ses parents, dans son amitié. Charles répondit avec bonlé qu'il leur rendrait toute justice, si déscn^mais ils voulaient s'abstenir de rapines. Il offrit même de donner à Bordsiard une maison plus grande que celle qu'il venait de perdre , pourvu qu'il consentît à s^éloigner du voisinage de Tancmar. Les envoyés du prévôt ne demandèrent rien de plus; et comme les serviteurs allaient apporter le vin du départ, ils prièrent le Comte de montrer qu'il était réconcilié, en leur faisant servir {selon les usages de ce temps) son vin d'honneur. Non-seulement le bon Prince accorda cette^ demande, mais il fit va-ser si abondamment les vins fins, que les gens du prévôt s'en allèrent à moitié ivres.

La famille de Berthulf s'était assemblée pour attendre la réponse que rapporteraient les envoyés. Sans dcRite qu'ils étaient convenus d'avance de ce qu'ils devaia^t dire; ils déclarèrent, tout au contraire de ce qui s'était passé, qu'il n'y avait aucune grâce à espérer , ni pour eux, ni pour leurs complices. Là-dessus Bordsiard, Isaac, neveu du prévôt et qui était servant dans la chambre du Comte, Guillaume de Wervick et Ingran d'Esschen, s'enfermèrent dans une grande salle, avec ceux qu'ils voulaient faire entrer dans le complot. Là, Berthulf lui-même veillant à la porte, ils joignirent leurs mains en signe d'alliance et jurèrent la perte du Comte. Ils songèrent ensuile à s'adjoindre le jeune Robert, fils du châtelain et neveu du prévôt; et, sans loi expliquer d'abord leur projet , ils le forcèrent à

donner sa main en signe d'adhésion. Dès qu'il eut été admis au nombre des conjurés, il demanda ce qu'on avait dessein de faire :

— Le comte Charles, répondit-on, travaille de toute manière à notre perte. Nous voulons prévenir cette trahison, et tu dois prendre part à notre complot.

Le jeune homme effrayé s'écria tout en larmes : . — Loin de nous l'idée de nous lever contre notre seigneur! Si vous n'abandonnez ce dessein, je vais moi-même le découvrir au Comte. Avec l'aide de Dieu, jamais je ne soutiendrai un pacte aussi affreux.

Comme il voulait sortir les conjurés le retinrent :

— Écoute, amî, lui dirent-ils, nous t'avons supposé ce complot pour t'essayer. Mais il s'agit d'une autre affaire pour laquelle ta foi nous est engagée ; et nous ne pouvons nous découvrir qu'un peu plus tard.

Ayant ainsi tourné la chose et rassuré le jeune homme, ils se séparèrent. Mais, dès qu'il fut nuit, Bordsiard et Isaac s'en allèrent secrètement dans une maison écartée, qui appartenait à un homme d'armes nommé Walter. Plusieurs conjurés étaient avec eux. Ils éteignirent le feu et les lampes, afin que personne ne vît qu'on était encore éveillé dans la maison, et ils fireat leur plan pour le crime. Ils choisirent les plus animés et les plus audacieux de la famille de Bordsiard, promettant à ceux qui tueraient le Comte quatre marcs par homme et deux marcs à ceux qui aideraient les assassins...

Ici nous devons, avant la catastrophe , quitter le récit de Gualbert, pour rapporter la légende populaire de Charles-le-Bon. Suivie par Oudegherst et par les

Compilateurs modernes, elle est en désaccord sur beaucoup de points avec la narration authentique du contemporain. Mais elle est riche de traditions qui méritent peut-être d'être conservées. Entrons donc en matière dans cette autre version, quoiqu'elle soit surchargée de contes bizarres.

La ville dTpres , à cette époque , avait quelque chose d'imposant dans sa forme alors circulaire, dominée par trois hautes tours qu'on apercevait de loin, entourée déjà de riantes promenades , et protégée par son excellent château, que Suger, sous Tannée 1127, appelle Peroptimum Castrum.

Le 8 janvier de cette année-là, le château d'Ypres, masse de constructions pesantes, d'épaisses murailles, de tourelles à longues meurtrières, où l'on entrait par des portes qui eussent ressemblé à des entrées de cavernes, si les dents de trois herses de fer n'eussent indiqué la présence de l'homme; forteresse oii deux ou trois vastes salles voûtées formaient ce qu'on regardait en ce temps-là comme une habitation royale, le château d' Ypres était animé par de grands apprêts. On attendait là un souverain.

L'hiver était rigoureux, et une dure famine s'étendait comme une plaie dévorante sur la Flandre effrayée. Ce n'est pas ordinairement dans de telles saisons et par d'aussi tristes circonstances que les princes voyagent. Mais celui qui allait venir était plus qu'un prince, c'était un saint; c'était le comte Charles-le- Bon.

prodigieuse étaient encore surpassées par sa mansuétude, paraissait avoir cinquante ans. Austère dans sa vie, il était affable et gai, comme toutes les âmes vertueuses. Mais les émotions de son cœur compatissant avaient un peu vieilli ses traits.

Des chariots chargés de grains le suivaient ; il les fit conduire aux greniers de la ville; et , pour donner patience aux nécessiteux qui mouraient de faim , il fit distribuer eif sa présence sept mille huit cents pains d'une demi- livre, avant d'entrer dans le château. Après quoi, béni par le peuple, il salua les quatre seigneurs qui l'attendaient et les invita à sa table. Il amenait avec lui Wydo de Voorde (appelé dans divers annalistes Guy de Steenvorde), châtelain de Cassel, personnage à l'œil fauve, à la mine sinistre, son aumônier Tancmar ou Takmaert, et trois bons religieux très-savants , qui tous les soirs après souper lui expliquaient un chapitre des Sain tes -Écritures, pieux délassement auquel il trouvait le plui? grand charme.

La conversation roula, pendant le frugal dîner, sur les affaires du pays. L'abbé de Saint -Pierre complimenta le comte de Flandre à l'occasion de la vigueur avec laquelle il maintenait la paix de Dieu * dans ses états. On parla ensuite des bonnes lois que Charles avait données. Elles prononçaient peine de mort contre ceux qui attaquaient de nuit une maison , contre les incendiaires , contre ceux qui enlevaient des enfants mineurs. Elles rendaient ceux qui logeaient les vagabonds responsables des dégâls que les vagabonds pou-

* Voyez, dans les appendices, une note sur la paix de Dieu.

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{Page 192.)

Imprimé par Plon frères.

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