‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 6 sur 63 · JUVENAL · texte numérisé non relu

JUVENAL

Avant de marcher dans les récits de la guerre sainte, il est nécessaire que nous portions un regard rétrospectif sur les jeunes années de Godefroid de Bouillon, qui en sera le capitaine, sur ses parents, sur ses maîtres. On trouvera dans ces détails une nouvelle preuve de cette vérité , que les hommes en général vont dans

* Odo et Otto, dans le latin du temps. Il était né à Cbâtillon-sur- Marne.

la vie sur la route de bassesse ou de grandeur que leur éducatioQ leur a faite.

Ëustache II » comte de Boulogne, qui sortait du sang de Charlemagne par Charies-le-Ghauve , avait épousé , en 1 057, la pieuse et sage Ida. Elle descendait de la même tige par Louis-le-Débonnaire. Elle était fille de Godefroid-le-Grand , duc de Lotharingie ; elle était nièce du pape Etienne X ; elle était alliée à tout ce qu'il y avait de noble et d'illustre à cette époque.

Ëustache II partageant la piété de la bonne Ida (que r Eglise a mise au rang des bienheureuses), sa maison devint le modèle des cours. La bienfaisance et r aumône étaient son luxe. Les actions généreuses, les exercices religieux, T accomplissement de tous les devoirs étaient ses plaisirs.

Les sujets du comte Ëustache le bénissaient. Dieu le bénit aussi. 11 lui donna pour enfants de ces nobles cœurs qui sont la joie et F honnête orgueil d'un bon père. Ses trois fils ont été célèbres , et tous les trois ont combattu avec éclat sous la bannière de la Croix. L'aîné, appelé Ëustache comme lui, devait hériter de ses domaines ; Godefroid , le second , annoncé par de grands présages, s'il faut en croire les légendes populaires , portera un autre sceptre ; Baudouin , le troisième, lui succédera.

Godefroid était né en 1 060 , au château de Baizy, qui appartenait à sa mère , et qui était situé à quatre lieues de Bruxelles, dans le Brabant. On dit qu'en naissant il avait au bras une marque qui représentait une épée surmontée d'une croix. On le nomma Gode-

froid, du nom de ses d^ix oncles , Godefroid de BoolQgQ6 , évêque de Paris , firère de son père , et Gode- Smd y» duc de Lotbâiiogie, frêne de sa fiiàre\

On rappiirte que , pendant qu'elle était enceinte de cet enfaat, plusieurs fois des songes, qui tous présa- ^feaieut sa grandeur future , avaient frappé t'imaginaima de k b(xine ^jôeitesse. Elle priait Dieu sans œsse sur la JeuBe âme remise à ses sdms. Tant que dura la première enlanoe de -Godefrokl , sa niène ne songea qu'à lui in^r^- pnofoadàaïeiît les sentiments religieux qui sont, daas tous les états de la société, la base sur laqueite reposait èes seutes ^i^ertus solides.

Lorsqu'il eut at^teint Tàge de onze ans, son père dioisit parmi tous les personnages qui F entouraient » acm le plus élevé par sa naissanœ , mi le plus brillant par ses heureux exploits, mais celui qui, par ses vettms et son courage, powvait le mieux guidei* fadotescence du jeune piiaoe et lui donner l'éducation miie, pieuse et chevaieFesque , qui devait le rgndre digoe du haut rang qu'il était appelé à occuper. Aux qualités que uous veiïOHis de dire cet lK)ffîaie uaissait «aoore uAe iastruction rare (kus oe siècle- C ^ai t Pierre , tdéjà , dilr-on^ appelé l'Ermite , parce qu'il aimait à vivre sd-itaw-e, et que nous veiroas bientôt rem-

^ Uh chroniqueur coiUe qu'un jour la mère de ces ims eofante les tenant blottis sous son manteau, leur père lui demanda ce qu'elle cachait ainsi , et qu'elle r^onâf t en souriant : Trois grands princes , *émst i'fa «era un mààe «omte, l*:aiâre duc «t voi, 4e troieième 'comte et ax)i. Ida avait allaité elle-onême jes Xf£À$ âis et âa allé iVaiéde.

On dit encore que la pieuse Ida, enceinte de Godefroy, crut voir en wn songe le fils qu'elle portaft assis dans le soleil et resplendissant de 'gkise. (SniiltBtime ût W^iha^ LaborcB Berculis clm^tianij 'Mb. a.)

plir l'univers de son nom, en prêchant la Croisade.

Ce maître grave et austère sut toutefois si bien gagner r affection de son élève , que Godefroid se plaisait plus à écouter ses discours et ses bons conseils qu'à se livrer aux frivoles plaisirs des jeunes gens de son âge. L'éducation que l'on donnait en ce temp&-là ressemblait , sous jrfus d'un rapport, à-celle que recevaient les Spartiates aux beaux jours de leur république. La force physique étant dans un chef une nécessité , les exercices du corps passaient généralement avant les travaux de l'esprit, et on était moins étonné de voir un chevaUer ne sachant ni lire ni écrire que maladroit à se battre ou mal formé aux fatigues. La chasse était en honneur : la jeune noblesse se Uvrait avec ardeur à cet exercice, qu'on appelait déjà alors l'image de la guerre.

Godefroid ne venait d'atteindre que sa treizième année, lorsqu'une guerre se déclara entre son oncle Godefroid V, duc de Lotharingie, marquis d'Anvers, duc de Bouillon , etc., et Robert-le-Frison , comte de Flandi'e, qui voulait usurper la Hollande. Le père et l'oncle du jeune Godefroid le comblèrent de joie en consentant à ce qu'il fît, dans cette expédition, ses premières armes. Ils rassurèrent la tendresse de sa mère en lui promettant les mêmes soins et la même surveillance que s'il était encore sous ses yeux. Pierre, son maître chéri, devait l'accompagner.

Dès que Godefroid fut arrivé au camp, il fut armé chevalier. Cette imposante cérémonie , qui était plus religieuse encore que militaire , en lui imprimant l'obligation de nouveaux devoirs, ne fit qu'augmenter

sa bienveillance envers ses inférieurs et sa simplicité dans toutes les actions de la vie.

Les mœurs qui régnent au milieu des camps pouvaient séduire le jeune prince ; mais son âme forte et pieuse était armée contre tout désordre. Loin de faire des mauvais exemples la règle de sa conduite , il conserva inébranlables les principes dans lesquels sa mère l'avait élevé. Rapportant les succès qu'il obtenait à celui qui tient tout dans sa main , on le voyait , chaque jour, prosterné au pied de F autel , remercier Dieu des bienfaits et des grâces qu'il répandait sur lui. Son exemple, à un âge si jeune , ramena dans la voie plus d'un chevalier qui s'égarait.

La carrière qu'il devait parcourir si brillante s'annonça , pour lui , par une victoire. Il contribua , par sa valeur mûre et son sang-froid intrépide, au succès de la bataille qui se livra près de Leyde , et qui vit la défaite de Robert-le-Frison. Le duc Godefroid, son oncle, devint maître de la Hollande. Ravi de son noble neveu , ce duc, que Voigt représente comme le modérateur des Pays-Bas, n'ayant point d'enfants, désigna le jeune Godefroid pour l'héritier de tout ce dont il pouvait disposer, c'est-à-dire des fiefs féminins ; car les autres domaines redevenaient la propriété de l'Empereur.

Le bon duc ayant été assassiné à Anvers par unscélérat qui échappa à toutes les recherches, Godefroid, à l'âge de seize ans , fut donc mis en possession du duché de Bouillon et de tous les biens que son oncle lui avait légués. L'Empereur, voulant récompenser en. lui les services qui lui avaient été rendus par sa fa-

mille, rinvestit en même temps du marquisat cT Anvers, sous la suzeraineté de Conrad, son fils, duc récemment nommé de la Lotharingie, duché qui comprenait le pays de Metz , les Ardennes et le Luxembourg. Cet Empereur était Henri IV, qui s'allia encore de plus près à Godefroid de Bouillon en épousant sa soeur Praxède.

La comtesse Matbilde, veuve du duc Godefroid V, conçut alors contre son neveu une prévention qui s explique par rattachement que le jeune chevalier vouait à Tabominable empereur Henri IV, dont il ne soupçonnait pas les crimes , et dont la pieuse Matbilde , si fidèle au Saint-Siège, était justement Fennemie. Le comte Albert de Namur fut , dit-on , encouragé par elle à réclamer les biens légués à Godefroid. A la tête de ses troupes , Albert marcha sur le château de Bouillon. Cette forteresse, presque imprenable, eût servi de clef à ses états. Il ne se déguisait pas les difficultés de r entreprise; mais il comptait sur la jeunesse et le peu d'expérience de Godefroid. Voyant pourtant que le jeune prince s'était renfermé en hâte dans le château avec ses chevaliers , il le fit sommer de le lui livrer, sous peine de voir mettre tout à feu et à sang. Sur le refus de Godefroid , il se disposa à tenter l'assaut. Mais tout à coup il fut averti que des troupes arrivaient, appelées par le jeune duc prévoyant. Il comprit le danger de sa position , et leva le siège. La garnison alors fit une sortie, et le comte Alb^t dut rendre grâces à la modération du prince qui , après Tavoir vaincu , s'arrêta sans entrer dans ses domaines , et lui accorda la paix.

L'évêque-comte de Verdun s'était ligué avec Al-

bert. Godefroid , se rappelant que ses ancêtres avaient eu des droits à porter le titre de comtes de Verdun , marcha sur la petite ville de Stenay, qui dépendait de Févêdié, s'en empara, et obligea Fallié du comte de Namur à lui reconnaître le titre de vicomte de Verdun. Depuis lors, personne ne troubla plus Godefroid dans la tranquille possession de ses domaines.

L'empereur Henri IV cependant gouvernait si mal et avec tant de tyrannie , qu'il était obligé de soutenir des guerres continuelles contre ses sujets. A la fin, pour ses atteintes aux droits de l'Église, il fut excommunié. Les insurgés alors élurent empereur Rodolphe, duc de Souabe, en déclarant Henri IV indigne de posséder le trône. Le tyran déchu appela autour de lui «eux qui lui restaient encore dévoués. Le jeune Godefroid se crut obligé d'obéir à la voix de son suzerain, qui était aussi son beau-frère. Ayant assemblé toutes les troupes "qu'il put réunir dans ses États, il se mit à leur tête pour aller joindre Henri. Tout en partant pour se ranger sous la bannière d'un ennemi de Dieu et de l'Église, le jeune duc avait le cœur si droit qu'un nouvel acte de piété signala son départ. Il mit l'église de Bouillon sous la juridiction de l'abbaye de Saint- Hubert. Cette abbaye était devenue célèbre par l'afiloence des fidèles qui s'y rendaient en foule pour révérer les saintes reliques du premier évêque de Liège et pour obtenir, par son intercession, la guérison de diverses maladies.

La renommée avait publié le récit de la sage conduite de Godefroid lors de la défense du château de Bo]uiUoii et dans la guerre de Hollande. L'Empereur

Henri le reçut avec joie ; il lui confia Tétendard de r Empire.

Quelques avantages partiels inspirèrent dès lors de Tassurance aux partisans de Henri. Celui-ci , rempli d'espoir, réunit toutes ses forces et marcha contre Rodolphe de Souabe , qui était aussi lui-même à la tête de son armée.

Ce fut le 15 octobre 1080 que les deux ennemis se joignirent dans les plaines de Volksheim, en Saxe. La bataille fut engagée avec un acharnement égal des deux côtés ; cependant les troupes de Rodolphe faisaient plier celles de Henri , lorsque Godefroid s'élança vers l'ennemi de son prince, qu'il jugeait toujours comme un. rebelle , et lui plongea le fer de sa lance dans le côté , au défaut de la cuirasse. Rodolphe ne survécut que peu d'instants à sa blessure: l'armée des insurgés se retira en désordre \

Les principaux chefs désignèrent alors le successeur de Rodolphe. Hermann de Luxembourg fut choisi pour le remplacer, et proclamé Empereur. Il s'empressa de rallier les troupes dispersées , et il harcela l'armée de Henri.

* La victoire était gagnée par les adversaires de Henri IV lorsque son rival Rodolphe , voulant traverser un ruisseau , fut frappé d'un' coup de lance par Godefroy de Bouillon, qui l'avait long-tempscherché dans la mêlée. Ce coup de lance avait fait à Rodolphe, dans le bas- ventre, une blessure mortelle. En mourant il demanda : — A qui la victoire ? — A vous, seigneur, à vous, répondirent ceux quil'entouraient. — J'accepte donc avec joie le sort que Dieu me fait .. répliqua Rodolphe ; la mort est "belle au milieu d'un triomphe. Et il rendit l'âme, — comme un autre Épaminondas. Ceux qui ont écrit que Godefroy lui avait coupé la main avec laquelle il avait juré fidélité à Henri IV n'ont admis ce conte que potir faire de Teffet.

Ce dernier pensa qu'il fallait chercher à sa source la fin de cette guerre. Il était excommunié. Ce fut à Rome qu'il se décida à se rendre pour forcer le Souverain-Pontife, qu'il avait si odieusement trahi, à le reconnaître solennellement et à le couronner. Il traversa rapidement la Lombardie et mit le siège devant Rome. Grégoire VU se retira au château Saint-Ange, et ne refusa point d'entrer en pourparlers avec Henri , qui , pendant ce temps , travaillait à se procurer des intelligences dans la ville, déposait le Pape de son autorité, et faisait nommer l'antipape Guibert. Il se décida alors, après -deux ans de négociations perfides, à donner l'assaut aux murs de Rome. Ce fut à la faveur d'une nuit obscure qu'on dressa les échelles contre les remparts.

Godefroid , égaré par son opiniâtre obéissance et ne réfléchissant pas que la guerre qu'il faisait, dirigée contre le Saint-Siège, était devenue une guerre infâme , franchit le premier les murailles et soutient seul l'effort des Romains qui, éveillés en sursaut, s'étaient élancés aux murailles. Les coups redoublés du prince, sa valeur téméraire , leur font penser qu'ils ont à soutenir l'attaque de plusieurs bataillons. Le désordre se met parmi eux ; ils reculent devant Godefroid , qui , profitant de cette terreur, arrive à la porte de Latran , qu'il ouvre aux troupes impériales : elles pénètrent dans la place , et bientôt Henri est reconnu maître de Rome.

Grégoire VII se relira à Salerne, où il mourut l'année suivante.

Disons encore quelques mots du caractère de Godefroid.

n PREMIÈBIS ANNÉES M GC»EraOH> DE BOUILLON.

Quoique généreux et humam, il avait néce&gairemwl fes préjugés ée son époque. Aioât» le duel ne pouvait être à ses yeux qu'une institution l^itime. C était dans les mœurs ' . Un seigneur eut avee lui une discussion violente, relativement à des posses^ns qu'il prétendait devcnr lui être remises et que le jeune {MÎnce , fort de son droit , tenait à consarver. Tout arrsmgement fut repoussé : F Empereur lui-même , voulant intervenir dans le différend, ne put rien obtenir» et le duel fut résolu. C'était avant le siège de Rome. Godefroîd,. dès qu'il fut dans la lice, en {«-ésence de son adversaire , se précipita sur lui et lui donna un coup de son épée sur son casque ; mais le casque résista y, et F épée fut brisée de manière à ne laisser que le pommeau aux mains de son maître. Un cri général s'éleva : la lutte devaiait tellement inégale, que l'intérêt qu'on portait au jeune prince se manifesta hautement. Plus furieux encore à la vue de ce pressant danger, il frappa de nouveau son ennemi , qui était resté étourdi par la violence du premier coup , et ille renversa. Mais^ à ce moment, le noble caractère du jeune héros reprit le dessus : il laissa la vie à son adversaire.

L'Empereur, jnaître de Rome , voulant récompenser

* Dana les procès obscurs , les différends se vidaient par le duel chez les peuples que gouvernait Godefroy. Les deux plaideurs, qu'on appelait alors les deux champions, couverts d'une armure peinte en rouge, armis iecii miniatis, devaient se battre dans un champ de vingt pieds carrés. Celui qui terrassait son adversaire était réputé innocent; car, par une persuasion téméraire, l'issue de ces combats était regardée comme un témoignage de la divinité en faveur de l'innocence, d'où leur est venu le nom de jugement de Dieu,

les services que Godefroid lui avait rendus , l'investit du duché de Lotharingie. Mais peu après, il répudia Praxède , et cet outrage fut le premier châtiment que subit Godefroid. Il rompit avec le tyran, se rappela son vœu et s'occupa du bien-être de ses peuples , qu'il songeait à laisser bient6t sans prince. Son héroïsme guerrier fit pla'ce à des travaux paisibles. Il se borna à entretenir les inclinations belliqueuses de ses sujets sans prendre part aux guerres que l'Empereur continua de soutenir. Il institua des écoles publiques. li accueillit des hommes pieux et instruits, et leur confia le soin de former à la piété , à la morale , les élèves qui fréquentèrent ces institutions. Les pères, ne voulant point avoir à rougir devant leurs enfants, réfor*maient leurs mœurs. Une pépinière d'hommes solides florissait autour de lui , quand la croisade vint lui offrir les moyens de faire de l'accomplissement de son vœu une grande expiation.

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