‹ La chronique de Godefroid de Bouillon et du royaume de Jérusalem, premièreChapitre 8 sur 63 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Voici la guerre qui te expier toi» les crimes. Discours d'Urbain II.

Le pape Urbain II indiqua promptement un concile à Plaisance pour y arrêter la guerre de Jérusalem. Quatre mille ecclésiastiques et trente mille laïques se rendirent à cette assemblée, qu'on fut obligé de tenir dans une plaine.

Mais l'Italie, troublée comme l'Allemagne par Henri IV , était froide et insensible. Ce concile ne put rien produire. Urbain en convoqua donc un autre dans des régions plus zélées, sur le sol des Francs. Le rendezvous fut donné à Clermont, en Auvergne. L'affluence y fut plus grande qu'à Plaisance ; et, quoique au mois de novembre, toutes les plaines qui environnent Qermont devinrent un camp immense où se pressaient cent mille guerriers.

Le concile préluda par des mesures de police générale; la Paix-de-Dieu, qui interdisait les guerres particulières, fut proclamée comme loi pour tous. Des anathèmes furent prononcés contre tout homme qui oserait la violer. On déclara sacrés et spécialement sous la tutelle de Dieu les orphelins et les veuves, les marchands et les laboureurs. Toutes les églises, toutes les chapelles, toutes les croix placées aux carrefours, furent décrétées solennellement asiles contre la vie— lence.

La dixième séance du c(Hicile ^ attendue de tous » se tint sur ta grande place de Clermoiit, au milieu d'une foule innombrable. Le Pape, entouré de ses cardinaux^ s'avança sur F estrade. Dès qu'on vit à sa droite Fermite Pierre, sous son pauvre vêtement, le silence le plus prc^nd domina les masses compactes. Le Souverain-Pontife parla le jH-emiar. Son discours nous a été ctmservé parmi les actes du concile. C'est le style du temps, hérissé de citations, d'expressions figurées^ de locutions de l'époque. Nous en citerons pourtant quelques beaux passages.

« Les fils de F Egypte esclave occupent par la violence le berceau de notre salut et la patrie de notre Dieu , dit gravement le dief de l'Église. Ce tombeau , où la mort n'a pu garder sa victjme, est souillé par ceux qui ne doivent ressuscita un jour que ponr servir d'alia>ent au feu étemel. Ainsi le peuple que le Christ a béni gémit et succombe. Et si les gardiens du Cal:vaire, si les chrétiens de Jérusalem, concitoyens de l'Homme- Dieu , restent encore au milieu de tant de misères, c'est qu'ils craignent de laisser sans prêtres et sans autels une terre couverte du sang de Jésus- Christ.

» Malheur sur nous , guerriers ! poursuivit-il , si nous demeurons calmes quand la ville du Seigneur va périr. Que la guerre sainte s'allume donc! Que ce soit désormais la charité et F amour de nos frères qui nous entraîne aux combats! Que cet amour soit plus fort que la mort même, contre les ennemis de Jésus-Christ! Souvenez-vous des victoires de Charles-Martel et de Cbarlemagne. Vos pères ont sauvé FOccidait du joug

des Sarrasins. Des exploits plus grands encore vous appellent aujourd'hui. Vous qui aimez à combattre, réjouissez-vous ; voici une guerre que Dieu même ordonne. Voici le moment de montrer si vous êtes vaillants et courageux. Vous qui vendiez votre bras pour un vil salaire , allez maintenant , armés du glaive des Machabées, défendre la maison d'Israël. Ce ne sont plus les injures des hommes, c'est l'injure de Dieu luimême que vous allez venger. Voici la guerre qui va expier tous les crimes et ouvrir aux braves les portes du ciel. Si vous triomphez, les royaumes de l'Asie seront votre partage. Si vous succombez, vous mourrez dans les lieux augustes où Jésus-Christ est mort ; et Dieu n'oubliera pas ceux qu'il aura vus sous sa bannière. »

Un frémissement universel agitait l'assemblée. Pierre-F Ermite parla à son tour, d'une voix ardente et attendrie. Il retraça de nouveau la vive peinture des outrages faits par une race infidèle au tombeau de Jésus~Christ , les angoisses des chrétiens , les sacrilèges des Musulmans. Il représenta les autels du Christ envahis par les barbares et les vases sacrés profanés durant les saints offices, les prêtres foulés aux pieds et battus de verges au milieu de leurs fonctions les plus augustes , les fidèles meurtris et abreuvés de sanglantes avanies, aux jours surtout où expira le Sauveur, où il demeura dans le cercueil , où il se releva d'entre les morts...

Lorsqu'au récit de ces horreurs, qui n'étaient que l'expression nue de la vérité , Pierre vit l'assemblée tout en pleurs, il s'écria : — Eh bien! vous tous qui

m'écoutez, que répondrez-vous à Dieu, le jour du jugement, lorsqu'il vous demandera ce que vous avez fait de vos armes?

Une sourde clameur mêlée de sanglots roulait comme les approches d'un ouragan sur toutes les têtes de la foule immense. On ne pouvait distinguer que ces mots :

— La guerre 1 la guerre ! — qui éclataient en accents étouffes. Urbain II fit aussitôt un second discours :

« Vous venez d'entendre avec nous, mes frères, reprit-il, et nous ne pouvons en parler sans une profonde douleur, par combien de calamités, par combien de souffrances , par combien de cruelles misères , nos frères les chrétiens, membres du Christ comme nous, à Jérusalem, à Antioche, et dans le reste des villes de rOrient, sont flagellés , sont opprimés , sont injuriés. Ce sont des frères , sortis du même sein , destinés au môme héritage. Ils sont fils comme vous du même Christ et du même Dieu. Eh bien ! dans leurs propres demeures héréditaires , ils sont faits esclaves par des maîtres étrangers. Les uns sont chassés de leurs maisons et de leur pays , et viennent mendier chez vous: Les autres, plus malheureux encore, sont déchirés de coups et vendus sur leur propre patrimoine. Ce sang qui se verse est du sang chrétien , il a été racheté par le sang du Christ. Cette chair qui est livrée aux opprobres et aux tourments est de la chair chrétienne , de la même nature que la chair elle-même de Jésus- Christ... »

Un torrent de voix interrompit le Souverain-Pontife.

— La guerre! Dieu le veut! Dieu le veut! — criaient qent mille assistants.

— Oui, DicfQ le veHt ! r^rit encore Urbain. Dieu le veut ! Que ce mot smt donc votre cri de guerre. Dieu le veut! Allez , soldats de Dieu. C'est Dieu qui voo& ouvre la carrière !

Tous les as^stants detK)ut, emportés, entraînés, jurèrent , dans un enthousiasme unanime, de marcher pour la délivrance du tombeau de Jésus-Christ.

Au milieu de ce grand mouvement, Adbémar, évêque du Puy-en-Velay, s'avança sur V estrade, et s' approchant du Pape , le visage rayonnant , il se mit à genoux, demandant, avec la bénédiction du Saint- Père, son congé pcmr aller en Terre-Sainte. Non-seulement Urbain lui accorda cette demande ; mais il le nomma aussitôt vicaire apostolique de Texpédition.

Alors un des cardinaux lut à haute voix une formule de confession générale, comme il s'est fait quelquefois pour les armées au moment d'une bataille. Tout le monde tomba à genoux en se frappant la poitrine ; et le Souverain-Pontife , élevant les mains qui délient, au nom du Seigneur Jésus , donna à tous ceux q»i venaient de jurer la guerre sainte , et qui se repentaient de leurs fautes, l'absolution générale.

Les guerriers , pour se reconnaître désormais , s'attachèrent au même instant , sur l'épaule , une petite croix de drap rouge ; ce qui leur fit donner le nom de Croisés , et à la guerre qu'ils avaient jurée le nom de Croisade.

Parmi les hommes vaillants qui ce jour-là décidèrent par acclamation la guerre sainte , on remarquait en majorité immense les enfants de la France et des Pays- Bas. Ils y devaient briller aux premiers rangs. Tous

DÉPART DES CROISÉa 3Ô

fireat bénir par le Sanit-Père lear <2roisL, h&Œrépée^ leur étendard; et qnimd la vôIk du vicaire 4e Jésus-Christ eut appelé Je regard de Dieu sur ces ariues 6t sur «eux qui allaieui s' eu serrir pour la d^ense db la Croix., les chevaliers reprirent à la hâte le <^hemiu de leur pay« » et s' eu vinrent assembler leurs hôsumes d'arsûes '.

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