CONCLUSION
Après avoir exposé la méthode que j'ai cru devoir suivre pour reconstituer le texte de la Chronique de Nantes, après avoir cherché à établir que cette chronique fut rédigée entre les années 1050 et 1059 par un chanoine de la cathédrale de Nantes, et après avoir indiqué, autant que faire se pouvait, les matériaux employés par Fauteur, je voudrais dire quelques mots de l'ouvrage considéré en lui-même, de son originalité et de son intérêt historique.
Je ne m'arrêterai pas longtemps à parler du style de notre chroniqueur. Il est de ceux qui, par leur peu d'éclat, n'attirent pas l'attention. D'une latinité qui n'est point élégante ni toujours
1. On peut rapprocher la phrase, a fundamentis hujus ecclesiae caput destructum reficiens, iltud refectum cooperire procuravit, pluraque alla quae usque hodie apparent restituit, et multa alia bona fecit (p. 121), de cette notice du nécrologe de Chartres, consacrée à l'évêque Fulbert mort en 1028, ad restaurationem hujus sancti templi, quod ipse post incendium a fundamento reedificare ceperat, bonam partent auri sui et argenti reliquit, et disciplinae ac sapientiae radiis hune locuni illuminavit , et clericis suis multa bona fecit. Cf. R. Merlet et abbé Clerval, Un manuscrit chartrain du xie siècle, Chartres, 1893, in-4°, p. 159.
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correcte, il a du moins la qualité d'être habituellement clair et de ne prêter que rarement à l'équivoque. Cette qualité n'est pas commune à tous les historiens du xic siècle : certains d'entre eux, sous un style diffus et affecté, ne laissent que difficilement deviner leur pensée. Dudon de Saint-Quentin, L'historien de la Normandie, peut être présenté comme le modèle de ces écrivains, qui, pour vouloir faire montre de talent, sont trop fréquemment tombés dans l'emphase et l'incohérence. Notre auteur ne paraît pas avoir eu des visées aussi ambitieuses ; il ne cite ni les poètes ni les grands littérateurs de l'antiquité, il ne cherche pas à les imiter ; il se contente le plus souvent de raconter les choses comme on les lui a rapportées à lui-même ou comme il les a trouvées relatées ailleurs. En cela, il a fait preuve de prudence, et Ton ne saurait l'en blâmer.
Le caractère général de sa narration est d'être concis et nourri de faits. Il s'est proposé d'écrire l'histoire de la ville de Nantes, et il ne s'est jamais lancé dans des digressions inutiles l'éloignant du but qu'il voulait atteindre. Le plan qu'il a adopté est logique et tel qu'un critique moderne ne dédaignerait peut-être pas de le suivre. Dans le chapitre précédent, j'ai montré qu'il a puisé la plus grande partie de ses renseignements à des sources écrites. Bien qu'il vécût à une époque où l'usage était de faire remonter l'histoire des peuples et celle des cités jusqu'aux temps les plus reculés et d'admettre sur ces périodes fabuleuses les légendes les plus invraisemblables, il s'est tenu en garde contre cette absurde tendance de ses contemporains. Les traditions qu'il a recueillies ne portent sur aucun épisode ayant plus d'un siècle de date, et lors même qu'elles ne pourraient pas dans leur ensemble être acceptées comme véridiques, elles n'en ont pas moins à nos yeux l'intérêt d'avoir été consignées à un moment où le souvenir des faits qui leur ont donné naissance était encore vivant parmi le peuple. L'ordre qu'il a choisi pour son récit est l'ordre chronologique. Il s'y est rigoureusement conformé, et, s'il est possible de le prendre en défaut sur ce point, la cause en est l'insuffisance de ses moyens d'information. Il n'avait point à sa disposition les instruments de travail qui sont actuellement entre les mains des érudits, et il était exposé à commettre certains anachronismes en interprétant des textes qu'on ne pourrait peut-être pas aujourd'hui même dater avec précision . C'est ce qui lui estarrivé, par exemple,
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quand il a voulu retracer l'histoire cle l'épiscopat d'Actard. Mais, sauf en deux ou trois circonstances, il a su placer tous les événements à leur véritable rang, et cette exactitude dans le classement des faits ajoute à la clarté de l'ouvrage.
Membre du clergé, et, comme nous l'avons vu, serviteur dévoué de l'évêque et du pape, il n'a point approuvé cle parti pris tous les actes des pontifes nantais. Lorsqu'il a l'occasion de parler des disputes ou des démêlés qui, à différentes reprises, surgirent entre les comtes et les évêques de Nantes, il le fait sans passion et laisse même soupçonner au besoin que le bon droit n'était pas toujours du côté du pouvoir religieux. Il y a là de sa part une garantie d'impartialité. Toutefois, à l'égard du duc de Bretagne, Nominoé, il s'est montré moins équitable. Il semble qu'il n'ait pu pardonner à ce prince, qui fut cependant, autant qu'on en peut juger aujourd'hui, un grand capitaine et un habile politique, d'avoir tout d'un coup brisé les liens qui rattachaient l'église de Bretagne à l'église de Gaule. Cette sorte de coup d'état était capable,^ deux cents ans d'intervalle, de l'irriter au point de troubler son jugement. De là, ses appréciations souvent injustes sur Nominoé et sur le comte Lambert, puissant auxiliaire du chef breton; de là aussi l'exagératiou de ses attaques contre la nation bretonne tout entière, et la fausse opinion qu'il s'est formée sur l'origine des trois évêchés de Dol, de Saint-Brieuc et de Tréguier.
S'il n'a pu se débarrasser entièrement de tout préjugé politique ou religieux, il a du moins été consciencieux dans ses recherches. Il critique en certain endroit les historiens, ses devanciers, pour avoir passé sous silence tant de choses dignes de mémoire, tanta necessaria memoriae digna oblivioni data s mit (p. 18). Il a eu à cœur de ne pas encourir le même reproche et de ne laisser tomber dans l'oubli aucun des faits qui, parvenus à sa connaissance, lui ont paru n'être pas étrangers à son sujet.
Il s'est efforcé de consulter tous les documents qui étaient à sa portée et d'en extraire le plus de renseignements possible sur les comtes et les évêques de Nantes, sur les désastres que cette ville eut à subir, sur les embellissements ou agrandissements dont elle fut l'objet, sur la ruine ou la restauration de ses monuments, sur les sièges qu'elle soutint et les batailles qui furent livrées sous ses murs.
Tout en se plaçant à ce point de vue exclusivement local, il a
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été forcé de temps à autre de porter ses regards sur la marche générale des événements ; car les crises et secousses politiques, éprouvées par la nation franque sous le règne des successeurs de Charlemagne, se sont souvent répercutées en Bretagne et à Nantes même. Malheureusement il est loin de connaître aussi bien les affaires du royaume franc que celles de sa province. Son ouvrage n'apprend presque rien de nouveau sur les faits et gestes des rois carolingiens; mais, en revanche, il fournit de précieuses indications sur la vie et les actes de plusieurs chefs bretons.
Lorsque Nantes eut été définitivement réunie à la Bretagne en 851 , les ducs Erispoé, Salomon et Alain le Grand entretinrent avec cette cité de fréquentes relations, et ils ne négligèrent aucune occasion de se concilier la sympathie des évêques et de la population d'une ville qui était très probablement la plus grande et la plus riche de leurs nouveaux états. Vers Tan 940, le duc Alain Barbetorte transporta même à Nantes le siège du gouvernement. A dater de cette époque, jusque vers la fin du xe siècle, l'histoire de Nantes se confond en quelque sorte avec celle de la Bretagne. Pour cette période, le récit de notre chroniqueur offre l'intérêt d'être seul à nous révéler une série d'événements dont l'importance n'échappera à personne. Les autres annalistes, en effet, ne savent ou ne disent que peu de choses du duc Alain Barbetorte ; à peine semblent-ils faire attention aux révolutions qui se produisirent en Bretagne pendant la minorité de Drogon et les règnes d'Hoël et de Guérech, et il faut reconnaître que l'histoire de ce pays, durant la seconde moitié du xe siècle, présenterait bien des lacunes impossibles à combler, si les informations du chanoine nantais ne suppléaient au mutisme des écrivains contemporains.
Mais notre auteur n'a pas été contraint seulement à s'occuper des affaires de Bretagne, il s'est trouvé entraîné incidemment à parler de la situation politique ou religieuse des provinces environnantes, telles que le Poitou, l'Anjou, la Touraine, le Maine, le Blésois et la Normandie. Il serait trop long de citer tous les passages ayant trait à l'histoire de ces diverses provinces ; je veux signaler cependant les récits relatifs aux guerres et hostilités de toutes sortes qui, dès le principe, furent comme la marque distinctive des rapports de voisinage entre les Bretons et les Normands. Ces récits éclaircissent plus d'un point obscur des annales de ces deux peuples.
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Ce que nous savons de plus certain sur les origines de rétablissement des pirates danois en France et sur les premiers temps de l'existence du duché de Normandie, nous le tenons de Dudon de Saint-Quentin qui, vers Tannée 1015, publia, à l'instigation du duc normand Richard II et de Raoul d'Ivry, son De morihus ei aciis primorum Normanniae ducum. Depuis qu'a paru l'excellente étude, consacrée par M. J. Lair à cet écrivain1, il n'est plus permis de douter que Dudon n'ait été assez exactement informé des actions et des mœurs du peuple normand. Ce n'est donc pas par ignorance, mais de propos délibéré, qu'il a exagéré certains faits et qu'il en a passé d'autres sous silence. Son œuvre est un panégyrique, et rien n'y est relaté qui puisse porter une sensible atteinte à la gloire des ducs de Normandie. Cette façon d'envisager les choses a trop souvent conduit Dudon à ne dire qu'une partie de la vérité. Ainsi, il fera de continuelles allusions à l'envahissement et à l'occupation de la Bretagne par les Normands ; mais il se gardera de nous apprendre à quelle époque et comment cette occupation a pris fin. Si l'on s'en fiait à son livre, on croirait que, bien loin d'avoir été chassés de Bretagne, les Normands ne cessèrent jamais d'exercer librement leur domination sur ce pays, et l'on se ferait la plus fausse opinion de la condition politique des Bretons pendant la majeure partie du xe siècle. Pour tout ce qui touche aux premières luttes entre ces deux peuples ennemis, le récit du chroniqueur nantais apporte à l'ouvrage du doyen de Saint-Quentin un complément indispensable. Il nous fait connaître ce que Dudon nous a volontairement caché : en particulier, la vie et les exploits d'Alain Barbetorte, ce héros de la Bretagne, adversaire redouté des Normands, qui, après plusieurs victoires éclatantes remportées à Dol, à Saint-Brieuc et à Nantes, délivra à tout jamais le territoire armoricain du joug de ceux qui l'avaient envahi, et, depuis vingt années (919-939), y gouvernaient en maîtres. On pourrait signaler encore d'autres aventures qui ne tournèrent point à l'avantage des Normands, et auxquelles Dudon de Saint-Quentin n'a même pas fait allusion, telle que cette tentative infructueuse de la flotte danoise en 960 pour mettre la main sur la ville de Nantes2.
1. Introduction à la nouvelle édition de Dudon de Saint-Quentin par M. J. Lair, Caen, 1865, in-4°, p. 1 à 114.
2. Sur cette dernière phase de la lutte entre la Normandie et la Bretagne
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Mais, sans insister davantage, je pense pouvoir conclure des remarques précédentes que la Chronique de Nantes, au point de vue historique, présente un double intérêt: d'une part, elle éclaire d'une lueur assez vive l'histoire non seulement d'une ville et d'un comté, mais encore de toute une province et même d'une région importante de la France ; d'autre part, la lumière qu'elle répand tombe sur l'une des périodes les plus obscures de notre histoire nationale.
Avant de terminer ces considérations préliminaires, qui m'ont été inspirées par une longue étude et par le désir de dire vrai, il me reste à adresser mes remerciements à M. A. Giry, qui a pris la peine de revoir avec soin toutes les épreuves de ce livre, et m'a fait part de plusieurs observations qui m'ont été profitables. — En dédiant cette édition à M. A. de la Borderie, j'ai voulu à la fois rendre hommage à l'éminent érudit, auquel l'Histoire de Bretagne est redevable d'être aujourd'hui l'une des mieux connues de toutes celles des provinces de France, et lui témoigner ma reconnaissance pour ses conseils éclairés et ses encouragements, grâce auxquels j'ai pu mener mon entreprise, je n'ose pas dire à bien, mais du moins à terme.
au xe siècle, R. Merlet, Origines du monastère de Saint-Magloire de Paris, dans la Biblioth. de VEcole des Chartes, année 1895, t. LYI.