ÉDITIONS ET MANUSCRITS XIX
que, de plus, ils se réfèrent expressément à celle-ci, et que, d'ailleurs, ils forment une œuvre distincte, laquelle probablement ne nous est pas parvenue en entier, je les ai renvoyés en appendice, les publiant sous le titre de Miracula ecclesiae Namnetensis .
Le Livre des miracles mis de côté, le premier chapitre de la Chronique de Nantes se présente de la même manière dans la traduction française de Pierre Le Baud et dans la compilation latine du chroniqueur de Saint-Brieuc. Ce chapitre contient la description de la basilique, construite à Nantes par l'évêque Félix au vie siècle ; puis, par une transition assez brusque, vient le récit de l'invasion normande, qui, en 843, sous le gouvernement du duc de Bretagne, Nominoé, et sous le règne des fils de l'empereur Louis le Pieux, causa la ruine de cet antique monument.
Les chapitres suivants ont été complètement défigurés par le chroniqueur de Saint-Brieuc dans une intention toute politique. Cet écrivain, admirateur déclaré de tous les faits et gestes de la nation bretonne, a remanié à sa guise la partie de la Chronique de Nantes, correspondant aux règnes de Nominoé, d'Erispoé et de Salomon (années 843-874 ; ch. vi-xxi). L'auteur de la Chronique de Nantes était loin en effet de glorifier tous les actes des rois bretons du ixe siècle ; aussi le compilateur de Saint-Brieuc a-t-il supprimé, interpolé ou amplifié à dessein de nombreux passages dans l'œuvre de son devancier, afin de présenter sous un jour plus favorable la politique de Nominoé et de ses successeurs. Il en résulte que j'ai eu peu de parti à tirer de la Chronique de Saint-Brieuc pour l'établissement du texte des chapitres vi à xxi de mon édition. Mais, je l'ai déjà dit plus haut, cette portion de la Chronique de Nantes nous a été précisément conservée tout entière par le Fragment du Val-Dieu ; il m'a été ainsi très facile de faire dans la Chronique de Saint-Brieuc le départ de ce qui appartenait en propre à l'original et de ce qu'il fallait rejeter comme apocryphe.
A dater de la mort du duc Salomon, l'histoire de Bretagne n'offre plus guère, pendant près d'un siècle, que le tableau des luttes acharnées que les princes bretons soutinrent contre les Normands. Le chroniqueur de Nantes a relaté ces luttes avec détails. Il se montre dès lors narrateur assez impartial, formulant rarement soit une louange soit un blâme ; mais du simple exposé
xx INTRODUCTION
des faits se dégage une impression tout à l'avantage des ducs de Bretagne et comtes de Nantes, Alain le Grand, Alain Barbetorte, Iloël et Guérech (années 888-988 ; ch. xxi-xlii). Le compilateur de Saint-Brieuc pouvait donc puiser abondamment dans cette seconde partie de la Chronique de Nantes sans crainte de nuire au prestige de la nation armoricaine; et il Ta fait avec d'autant plus de soin que les autres sources historiques étaient extrêmement pauvres en renseignements sur cette période de l'histoire de Bretagne. D'une comparaison minutieuse avec la traduction française de Pierre Le Baud, il résulte que la Chronique de Saint-Brieuc renferme le texte à peu près intégral des chapitres xxi à xxvii, xxix à xxxiv, xxxvi à xlii de la Chronique de Nantes, soit 20 chapitres sur 22.
C'est au récit de la mort du comte Guérech, survenue en 988 environ, que le compilateur de Saint-Brieuc a brusquement arrêté ses emprunts à la Chronique de Nantes. Guérech, en effet, fut le dernier comte de Nantes du xe siècle, dont l'influence prédomina en Bretagne. Après lui, le gouvernement de la province passa définitivement entre les mains des comtes de Rennes. Le chroniqueur de Saint-Brieuc, qui s'appliquait spécialement à retracer l'histoire des ducs de Bretagne, ne trouva plus rien à tirer de l'œuvre du chroniqueur nantais, dont l'attention continuait à se concentrer tout entière sur les comtes et les évêques de Nantes. — Le manuscrit autographe de la Chronique de Saint-Brieuc est aujourd'hui perdu ; mais on en possède deux copies du xvie siècle à la Bibliothèque Nationale de Paris, sous les numéros 6003 et 9888 du fonds latin. C'est à ces deux manuscrits que j'ai emprunté le texte latin désigné parla lettre A dans mon édition.
La dernière partie de la Chronique de Nantes (années 988- 1049; ch. xliii-xlviii), rédigée par un écrivain presque contemporain des faits qu'il relate, est celle qui, sans contredit, est le plus digne de foi ; malheureusement c'est aussi celle dont la physionomie originale s'est le moins bien conservée. La traduction de Le Baud, toujours exacte et complète, nous fournit la substance même du récit ; mais le texte latin fait trop souvent défaut. On vient de voir que la Chronique de Saint-Brieuc n' est plus ici d'aucune utilité. Cependant, grâce à l'obligeance d'un érudit, aujourd'hui chef incontesté de l'école historique de Bre-
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tagne, M. A. de la Borderie, il m'a été possible de rétablir dans leur forme primitive les trois derniers chapitres de la Chronique de Nantes.
Ces chapitres ont été insérés au xve siècle dans une sorte de compilation informe, dont le manuscrit appartient à M. de la Borderie. Cette compilation offre une grande analogie avec celle que dom Lobineau a désignée sous le nom de Vêtus collectio manuscripta ecclesiae Namnetensis. Toutes deux datent du xve siècle, toutes deux ont été vraisemblablement composées par un chanoine de la cathédrale de Nantes, enfin elles contiennent Tune et l'autre les mêmes extraits d'un certain nombre de chroniques. Ces divers points de ressemblance avaient fait croire à M. de la Borderie, que le manuscrit dont il est possesseur n'était autre que celui qu'avait autrefois utilisé dom Lobineau et que l'on croyait perdu. Voici ce qu'il écrivait à ce sujet en 1864: a Ce recueil est celui que dom Lobineau et dom Morice ap- « pellent Vêtus collectio manuscripta ecclesiae Namnetensis, et a que nous avons eu le bonheur de retrouver à Nantes, il y a « quelques années, au moment même où la dent des rats com- « mençait à l'entamer. C'est un volume en papier petit in-folio, « où une main du xve siècle a entassé dans un grand désordre, « d'une écriture très hâtée et souvent très difficile à déchiffrer, « une foule d'extraits divers de chartes, de chroniques, de « textes historiques de toute nature, tous relatifs à la Bretagne. « Nos bénédictins bretons ont largement moissonné dans ce « champ, où il reste encore à glaner1. » — Cependant, en examinant plus attentivement le manuscrit qui lui appartient, M. de la Borderie a découvert des divergences entre ce recueil et la Vêtus collectio manuscripta de dom Lobineau. Particulièrement en ce qui concerne la Chronique de Nantes, ces divergences sont très sensibles. Ainsi le chapitre xlvi, qui se trouve dans l'un et l'autre recueil, présente de part et d'autre des variantes, qui ne peuvent guère s'expliquer par des fautes de lecture : Alanum au lieu de Gosfridum (p. 136) ; principio au lieu de principatu (p. 137) ; ceperunt au lieu de fecerunt [ibidem), etc. De plus, dans le manuscrit de M. de la Borderie, les chapitres xlvii et
1. Bibl. de VEc. des Chartes, t. xxx (1863-64), p. 403, note 3.
xxii INTRODUCTION
xLviii suivent immédiatement le chapitre xlvi. Or dom Lobineau n'a reproduit ni l'un ni l'autre de ces chapitres dans son édition de la Chronique de Nantes ; et il est clair que le savant bénédictin se fût bien gardé de les omettre, si la Velus Collectio les eût contenus. D'où il résulte que le manuscrit de dom Lobineau et celui de M. de la Borderie sont deux manuscrits différents. Cette opinion est aujourd'hui celle de M. de la Borderie, qui m'a prié de donner à son recueil le nouveau titre de Collectio manuscripta de rébus Britanniae. J'ai désigné ce recueil par la lettre C dans mon édition.
Tels sont les ouvrages imprimés et manuscrits, où j'ai retrouvé des fragments de la Chronique de Nantes ; c'est au moyen de ces matériaux que j'ai tenté de reconstituer l'œuvre disparue.