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une discipline plus exacte , une attitude plus réservée et plus austère ? Eh quoi ! ils sont là plus de six cents , et on entendrait poser une proposition à voix basse ! Gela est admirable, mon cher confrère! Quand j'enseignais au collège de» Lombards à Paris, j'avais, moi aussi un nombre si considérable d'auditeurs que tous ne pouvaient entrer dans la plus grande salle du collège ; je tes faisais descendre dans la cour, et je leur parlais d'une fenêtre. Mais il s'en fdlait qu'on trouvât chez eux cette suave et mélancolique attitude, ce silence profond et respectueux, cet air de recueillement et de modestie.
— Les écoliers des écoles de Paris , répondit Cujas , sont des jeunes gens façonnés aux allures de la civilisation et de la politesse ; ih respirent l'air de la cour et s'occupent despoésies du siècle. Nos écoliers , à nous , cher confrère, ont la plupart les mains encore cal* leuses de la charrue qu'ils ont poussée, ou de l'épée qu'ils ont bien tenue ; aussi sont-ce des esprits plus droits, plus austères que coquets, malins ou polis.
— Et c'est parmi ces esprits-là, ajouta Guillaume, que se forment les guerriers et les ma-
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gistrats ! aussi vous fais- je compliment de tos disciples.
Les deux savans parlaient ainsi sur le perron de rhôtellerie. A un signal de Cujas, les écoliers , qui , à l'aspect de Tenvoyé du roi , avaient ôté leurs toques et leurs bonnets, éleTèrent une main au-dessus de leur tète, et crièrent par trois fois : Vive Guillaume Postel ! ▼ive rAristotélès français !
L'envoyé du roi Henri ne s'attendait pas à une si magnifique réception : son vieux cœur de savant bondit dans sa poitrine ; une larme vint briller dans ses yeux. . . D'un bras , il ramena Cujas vers lui , le baisa au front , mit la main sur son cœur et salua trois fois la jeunesse studieuse, qui répondit par des vivat el des clameurs d'allégresse à ces touchans remerctmens.
Bientôt le cortège se mit en marche, Cujas et Guillaume Postel en tète; la foule des étudians derrière, la toque à la main et dans un silence profond.
Bourges est l'antique Biturgicum : cette ville était déjà florissante sous les Tarquins, et commandait les Gaules dont, par sa position géographique, elle devait être la capitale. Peu
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de cités présealent à Tesprit plus de glorieux et imposans souTènirs; elle résista à César, qui ne la prit que par capitulation ; Philippe- Auguste la fit ceindre de murailles flanquées de quatre-vingts tours, dont une seule existe aujourd'hui , U cathédrale est un monument gothique de la plus grande beauté , et rHételde-Yille , ancien palais de Jacques Cœur, le premier financier et le premier citoyen de son temps , est digne des morceaux les mieux consenrés de Tarchitecture gothique et sarrasine. C'est non loin de ce noble édifice, dans une petite rue nommée alors la rue dê$ Trois- Rois 9 que se trouvait la modeste demeure de Cujas.
Le cortège arriva enfin devant ce logis, qui renfermait un des plus grands génies de la France. Sur le seuil de la maison, Guillaume Postel fut harangué en latin , en grec et en esclavon par trois étudians. Le savant professeur répondit à chacun d'eux d^ns sa langue, et acquit par cette nouvelle preuve d'érudidoa des droits à de nouveaux vivat d'admiration et de surprise.
Cujas congédia alors son immeqse cortège, et après avoir fait reposer son hôte, se disposa
à lui montrer son domaine. Il Ini fit voir son petit jardin assez semblable à celui d'Abdolonyme, car il produisait plus de fruits que de fleurs; il le conduisit dans son cabinet de travail , dans sa bibliothèque, riche délivres et de manuscrits, dans son salon , où il aimait à converser avec les savans nationaux et étrangers qui le visitaient. Aucun recoin du logis ne fut oublié , et partout Guillaume remarqua Tordre, l'abondance, la propreté et Télégance les plus sévères.
— Eh bien ! mon cher confrère, dit Cujtfs, que pense:&-vous de tÉron ermitage? que ditesvous de mon humble chartreuse ?
— C'est la maison de Socrate , répondit Postel; mais oserai-je vous faire une question, mon cher confrère , et cette question ne vous paraitrâ-t-elle pas indiscrète?
— Pouvez-vous commettre une indiscrétion , moa maître ? repartit vivement Cujas , et notre fraternité littéraire ne doit-elle pas eiclure entre nous tontes ces vétilles de tnotrdaine courtoisie ?
-^ £h bien ! repartit GuiHaume , f ai parcouru avec plaisir toutes les parties de votf^. maison ; j'en ai loué et j'en lotie encore fa dS^-
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tribution et la commodité... uue seule chose m'a étonné*. • toutes vos chambres sont petites... et TOUS avez une salie à manger capable de contenir toute la compagnie des chevau-Iégers de notre sire le roi Henri. La chambre consacrée au seigneur Cornus ne devrait pas être , ce me semble , si vaste chez un savant , chez un sage , et l'emplacement destiné à contenir les arsenaux et trépieds du Dieu qui préside à la bonne chère ne devrait pas être si solennel.
Cujas se prit à sourire.
— Vous avez raison, mon maître, dit-il, je pense comme vous , et , pour vous donner la clef de cette apparente opposition entre le fait et le droit, je vais entrer dans une explication nécessaire. J'ai à Bourges un grand nombre de disciples, comme vous avez pu en juger. Il y en a qui viennent de loin, et qui, dévorés de l'amour de la science, ont plus consulté leur ardeur d'apprendre que leurs moyens de subsister durant leurs cours. A ceux-là, maître, j'offre le pain de ma huche, le vin de ma cave , le jambon de mon foyer. Us viennent s'asseoir a ma table , comme des enfans à la table paternelle, et ma félicité
est grande quand , après avoir pendant toute une journée distribué à ces chères ouailles la nourriture intellectuelle, je me vois appelé, le soir venu, à partager avec eux le froment dont la bonté de Dieu m*a gratifié.
Cujas avait proféré ces mots avec tant de simplicité , d'un ton de voix si tendre , si affectueux, que Guillaume Postel le regarda long-temps , Tœil humide , pour voir si un ange de lumière n'avait pas pris la forme et les traits du savant jurisconsulte ; puis , l'étreignant avec effusion :
— Cujas, lui dit-il; car, par cette appellation familière, je dois devancer la postérité, pour laquelle vous serez solennel et grand ; Cujas, TOUS êtes un homme de génie et un homme de charité. Le rayon de Jéhovah est descendu cette fois sur une belle âme, sur une âme d'or... Dieu soit béni à jamais ! vous prouvez au monde ique la vertu n'est pas incompatible avec la science. Oui ! oui ! gloire à Dieu et honneur à vous , Cujas !
Cujas rougissait de l'enthousiasme du vieillard, et, pour détourner une conversation dont sa modestie était blessée, il demanda à l'envoyé du roi s'il ne profiterait pas de son
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séjour à Bourges pour yisiter quelques autres notabilités dans les arts et dans les sciences.
^ J'ai vu Cujas, répondit Guillaume, qu'y pourrais-je donc voir maintenant? Je reste sur cette délicieuse entrevue , et je veux m'y reposer long-temps en souvenir. Mon cher confrère , croyez-en un vieillard déji sur le bord de son sépulcre, j'aurais acheté dé trois années d'existence le bonheur de cette journée.
Gujas présente alors à Guillaume Postel sa fille unique, Suzanne, qu'il avait eue d'un second mariage. Cette fille, d'une beauté ravissante , d'un esprit orné , et qui se rendit fameuse après la mort de son père par 0es déréglemens , n'avait alors qu'une conduite irréprochable : elle était pure, chaste, modeste, et Guillaume Postel ne put s'empêcher de lui dire , dans un de ces discours aÉétaphysiques qui étaient dans le génie du temps, et , faisant alloslûn à l'adoration de» Haipes , que 9 tout ébloui qu'il fût de ses attraits , il ne pouvait être réellement surpris de trouver dans \a rue des Troù-Bois , une étoile capable de mener à la béatitude éternelle les potentats et les bergers. Suzanne répondit avec
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finesse et mesure à ce compliment flatteur , et cette jeone fille , qui dcTait' rivaliser plus tard d*amours effrénés avec les Sapho et les Aloysia , donna à l'envoyé du roi la meilleure opinion de sa modestie comme de ses grâces.
Suzanne présida ensuite au repas que Cu^ jas offrit à son hôte. Les convives étaient au nombre de plus de soixante, tous écoliers. C'était un spectacle à la fois majestueux et touchant de voir une jeune fille parée de tout l'éclat de la candeur et de la beauté, faire les honneurs d'un festin splendide , assise entre deux nobles vieillards, les deux plus illustres savans de la France. L'aspect de cette foule de jeunes hommes , la sève et l'espoir de la patrie , gardant au milieu des plaisirs mêmes d'une fête le respect et l'amour dus à la vieillesse , ajoutait encore à la pureté du tableau.
A la fin du repas, Guillaume Postel se leva et dit d'une voix puissante et accentuée :
— Ecoliers de Bourges , je rendrai compte an roi , votre seigneur et le mien , de vos travaux, de votre aptitude et de vos bonnes mœurs ; je dirai les honneurs dont j'ai été le l'objet , le noble et imposant spectacle dont
j'ai été le témoin. Je parlerai au roi de votre maître, illustre parmi tous les maîtres, célèbre parmi tous les savans. Oui , Gujas , le roi saura vos vertus , il counait déjà vos talens. Lui et la patrie sauront vous en récompenser. Mais, Gujas, il faut un autre nom à votre vertu civique , en parlant de vous au Louvre, je ne vous appellerai que le pire des écoliers !
Des cris de joie, des acclamations d'allégresse retentirent alors dans la salle et se répandirent au dehcrs. Gujas, ému, se jeta dans les bras de Guillaume , et une longue étreinte scella Tamitié qui devait les unir de ce jour à jamais.
Le glorieux surnom donné par Postel à Gujas lui resta ; et encore aujourd'hui , à Bourges , on montre avec attendrissement et reconnaissance au voyageur, la maison du père des écoliers.