CHAPITRE XGIV
Comment le roy Charles de France se desloga et ala à Tautre costé de la ville de Bourges à tout sa puissance, où se firent les traictiez d'entre les deux parties.
En après est vérité que quant le Roy et tout son ost eurent sis environ ung moys devant la cité de Bourges, du costé de la Charité sur Loire, voyans que ladicte cité ne povoient bonnement dommager, et aussi que
ceulx de ladicte ville estoient chascun jour par l'autre coslé rafreschis et bien pourveuz de vivres et autres leurs neccessitez, se desloga d'ilec et fist bouter les feux par tous les logis. Si s'en ala loger à la dextre partie de la cité, à quatre lieues ou environ sur la rivière assez près de Yèvre le Cbastel. Et pour ce , ceulx de la ville voians leurs ennemis ain^i desloger soudainement, Guidèrent qu'ilz s'en fuissent et retournassent en France pour la doubte des Anglois, lesquelz leur avoient promis confort et aide; si en avoient grant joye. Si en y eut plusieurs yssans d'icelle ville en entencion de gaigner et prendre aucuns de l'ost du Roy, et par espécial y saillirent moult des paysans. Mais il advint autrement qu'ilz ne pensoient. Car Enguerrant de Bournonville * demourèrent derrière embuscbez, à tous quatre cens bommes d'armes, et quant ilz virent leur point, ilz fèrirent en eulx et en prindrent et occirent plusieurs, et après s'en retournèrent en l'ost du Roy. Et lendemain, le Roy, à tout son ost, passa la rivière pour aler devers Bourges par l'autre costè vers Orléans , à fin , comme ilz avoient fait à l'autre costé , [ qu'ilz ] gastassent et destruisissent tous les vivres du pays à l'environ. Et quant ceulx de la cite perceurent qu'ilz passoient l'eaue , tantost et bastivement boulèrent les feux es faulxbourgs, qui estoient moult beaulx, afin que leurs ennemis ne se y logassent, et si furent arses aucunes églises qui là estoient, dont ce fut pitié. En oultre le Roy là venu et son ost , se logèrent tout environ de la ville et firent leur ordon-
1. Ajoutez: et aultres cappitaines , comme dans le ms. Suppl, fr. 93.
nance. Si assirent leurs engins, canons , bombardes et aussi pierres*, es lieux plus convenables pour plus grever ladicte ville. Et les asségez pareillement advisèrent toutes les voies et manières comment ilz pourroient grever leurs ennemis par leur traict et canons et habillemens de guerre. Les seigneurs qui dedens estoient asségez estoient de cuer tristes et dolens, pour les innumërables dommages et démolicions de ladicte ville et cité. ïoutesfoiz le duc d'Acquitaine , lilz et lieutenant du Roy, par l'induction d'aucuns , aiant en sa mémoire et considéracion la désolacion de si noble cité et qui estoit la supellative de toute la région d'Auvergne et de Berry, de laquelle il devoit estre hoir, et que ce lui pourroit redonder à grant dommage, fist commandement et défense aux cannoniers et à ceulx qui se mesloient de gecter pierres et de telz engins gouverner, qu'ilz n'en gectassent plus contre ladicte cité, sur peine de perdre la teste. Dont le duc de Bourgongne, qui s'esforçoit de grever icelle et ceulx de dedens , fut moult esmerveillé , et eut grant souspeçon que le duc d'Acquitaine n'eust sa pensée changée et qu'il ne feust meu de pitié contre ses adversaires. Et tant que entre les besongnes sur la matière dicte et proférée entre eulx deux, le duc d'Acquitaine son gendre lui dist absolutement , qu'il feroit finer la guerre. Adonc ledit duc de Bourgongne lui pria que se il vouloit ce faire , au moins feist selon la conclusion du conseil du Roy qui avoit esté faict à Paris derrenièrement, c'estassavoir que se en humilité ne se
"^ . Lisez perriers , c'est-à-dire pierriers , comme dans le ms. SuppL fr, 93.
verioient rendre et soubmectre à sa voulenté , il ne les recevroit pas, et néantmoins quelque chose qu'il lui requeist, il ne lui Youloit requérir chose qui feust à son deshonneur. A quoy le duc d'Acquitaine répliqua et dist, que voirement la guerre avoit trop duré et que ce estoit et avoit esté ou préjudice du royaume et du Roy son père, et qu'à lui mesmes povoit redonder, et aussi ceulx contre qui ladicte guerre se faisoit estoient ses oncles, cousins germains et prouchains de son sang, dont il povoit estre grandement servy et accompaigné en tous ses afaires, mais bien vouloit qu ilz venissent à l'obéissance du Roy son seigneur et père , ainsi que autrefois au partement de Paris avoit esté pourparlé. Après lesquelles paroles et plusieurs autres, ledit duc dp Bourgogne se commença fort à humilier envers ledit duc d'Acquitaine , et apperçut assez que par aucuns grans seigneurs il avoit esté instruit es besongnes dessusdictes, et entre les autres choses se doubta fort et eut grant suspicion sur le duc de Bar, et depuis certain temps après monstra assez clèrement qu'il n'estoit point bien content de lui. Toutesfoiz il dist là au duc d'Acquitaine, qu'il estoit bien content que les traictiez se poursuissent selon son plaisir, à l'onneur du Roy et de lui. Adonc fut-il ordonné à ceulx qui autrefoiz s'en estoient entremis, qu'ilz poursuissent leur matière. Lesquelz le firent voulen tiers. Et quant ilz orent mis par escript les demandes et responses des deux parties, iceulx médiateurs et appoincteurs filNent requeste aux princes, que le duc de Berry et le duc de Bourgongne peussent convenir ensemble et eulx entremectre de traicter la paix. Laquelle requeste fut accordée de par le Roy et son filz le duc
d'Acquitaine, et aussi de l'autre partie. Et ainsi convindreiit ensemble Toncle et le parrain, et le nepveu et filleul. Et fut la place eslevë en ung maretz qui estoit assez seur, car cliascun n'avoit pas grant fiance en sa partie et pour ce avoit esté le lieu ordonné et advisé par les parties en ladicte place. Ouquel lieu estoient faictes barrières toutes propices, sur lesquelles les ducs de Berry et de Bourgongne eulx là venus, se apuièrent l'un contre l'autre et chascun son conseil derrière lui, aux quelz ilz avoient aucunes foiz recours en leurs traictiez et responses en leurs articles. Et, à cautelle, avoient aussi chascun son assemblée de gens d'armes en certains lieux assez près d'eulx , sans ce qu'ilz peussent riens oyr de leurs consaulx. Et estoient tous deux armez très bien et bel. Et avoit le duc de Berry, non obstant qu'il feust aagé de plus de soixante dix ans, espée, dague et hache d'armes, capeline d'acier en la teste , et ung fermeillet * moult riche ou front devant , et dessus ses armeures une jaquette de pourpre et la bende ^ au travers toute semée de marguerites. Et environ deux heures après qu'ilz eurent esté ensemble, ledit duc de Berry dist au duc de Bourgongne par manière de ramposne ^ : « Beau nepveu et beau filleul, quant beau frère vostre père vivoit , il ne falloit point de barrière entre nous deux, nous estions bien d'accord moy et lui. » A quoy ledit duc de Bour-
i , Fermeillet , petit fermail. On entendait par ce mot tout ce qui ferme ^ agrafe ou retient quelque chose.
2. La bende au travers. C'est la bande d'étoffe adoptée par les Armagnacs comme signe de ralliement. De là vient que l'auteur du Journal d'un bourgeois de Paris les appelle communément les bandés,