CHAPITRE LXXIX
Comment le duc Jehan de Bourgongne rassembla gens d'armes pour aler à Paris. Et des besongnes qui advinrent en ce temps.
Or convient retourner au gouvernement du duc de Bourgongne , lequel , comme dit est dessus , quant il ot donné congiè à ses Flamens et iceulx fait conduire en leur pays par son frère le duc de Brabant , s'en ala
de Péronne à Arras, et la trouva le conte de Pennebrucli % le conte d'Arondel et messire Guillaume Valdo ', qui ou voiage dessusdit avoient esté avecques lui. Ausquelz contes anglois qui nouvellement estoient venus, fist très grande récepcion pour l'onneur du roy d'Angleterre qui les y avoit envolez. Et povoient avoir en leur compaignie bien douze cens combatans , tant de cheval comme de pie , toutes gens de bonne estofïe. Si estoit lors grant parole entre ledit roy d'Angleterre d'une part, et ledit duc de Bourgongne d'autre, pour l'alliance de Henri premier, filz d'icellui roy, à l'une des filles dudit duc^ Et après qu'il eut grandement festié lesdiz capitaines anglois en sa ville d' Arras et à iceulx donné plusieurs dons, leur ordonna à tirer vers Péronne, et puis hastivement manda de tous costez ses gens d'armes à venir devers lui, et en sa personne ala audit lieu de Péronne, et là fist très grande assemblé des nobles de tous ses pays. Toutesfoiz, son frère le duc de Brabant, ne retourna point avecques lui, pour certaines afaires qu'il avoit alors en la ducliié de Luxembourc, à cause de sa femme. Et après , ledit duc de Bourgongne partant de Péronne s'en ala à Roye, et de là par Breteuil à Beauvais ; et par Gisors s'en ala à Pontoise, ouquel lieu il séjourna grant espace de temps , jusques au terme de trois sepmaines ou environ. Durant lequel temps vindrent à lui de plu-
4, «Pennebrec » {Suppl. fr. 93). Le comte de Pembroke.
2. « Guillaume Baldo >♦ {ibid.). Guillaume Baldoc, lieutenant de Calais.
3. Ce mariage ne se fit pas, et Henri (VI) dont il est ici question, épousa Marguerite d'Anjou , fille du roi René.
sieurs pays très grant nombre de gens d'armes pour le servir.
Et pendant que ces besongnes se faisoient , fut ordonné par le conseil royal où estoit présent le duc d'Acquitaine, le conte de Mortaigne, messire Gilles de Bretaigne, le conte Waleran de Saint-Pol, capitaine de Paris , le chancelier de France , messire Charles de Savoisy et plusieurs autres grans seigneurs qui envoièrent par tous les bailliages et seneschaucies du royaume de France certains mandemens, contenans comment à l'occasion des congrégacions et assemblées de gens d'armes que avoient fait de long temps et faisoient encores chascun jour contre les ordonnances et défenses du Roy, le duc d'Orléans et ses frères , le duc de Bourbon, les contes d'Alençon et d'Armaignac et autres de leur partie, à la très grant charge et préjudice dudit royaume et aussi à la desplaisance du Roy et de sa seigneurie, n'av oient voulu , ne vouloient cesser de faire telles assemblées , ains s'estoient efforcez et efforçoient chascun jour de persévérer en leur mauvais propos. Et pour ce , contenoit ledit mandement que nul , de quelconque estât qu'il feust , ne feust si hardi de servir, ne estre en la compaignie du duc d'Orléans , de ses frères , ne ses allez , sur peine d'estre tenus et réputez rebelles et adversaires du Roy et de son royaume , et que ceulx qui y estoient alez s'en départissent sans délay et retournassent en leur pays sans plus tenir les champs, ne vivre sur le povre peuple. Et ceulx qui ainsi le feroient, le Roy et son conseil les tenroit pour excusez, et ne soulfreroient point que pour ce leur feust donné quelque empeschement. Mais ceulx qui perse véreroient, en faisant le
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contraire , on procëderoit contre eulx par rigueur en toutes les manières que faire se pourroit, sans, de ce jour en avant , à eulx faire ou donner aucune grâce ou rémission. Lesquelz mandemens publiez es lieux acoustumez, en y eut aucuns qui se départirent secrètement de la compaignie desdiz seigneurs, non pas en grant nombre, et alèrent devers le Roy. Les autres , qui de ce faire estoient désobéissans, quant ilz estoient prins des officiers royaux, ilz estoient en grant danger, et en y eut en ces jours aucuns exécutez et mis à mort. Entre lesquelz le fut, en la ville de Pa\-is, ung chevalier nommé messire Binet d'Espineuse, qui estoit au duc de Bourbon et natif de sa conté de Clermont. Et fut la cause de sa mort pour ce qu'il avoit prins de force aucuns des chevaulx du duc d'Acquitaine que le duc de Bourgongne lui faisoit venir de son pays de Flandres. Et après qu'il fut décapité es haies de Paris, le corps fut pendu par les aisselles au gibet de Montfaulcon. Et fist faire ceste exécucion messire Pierre des Essars, qui nouvellement, comme dit est, avoit esté remis en l'office de la prévosté de Paris ou lieu de messire Brunel de Saint-Cler. Pour la mort duquel chevalier, et aussi de la publicacion des mandemens royaulx dessusdiz, le duc d'Orléans et ses frères, et tous les autres seigneurs de son aliance , le prindrent en mal gré , et par espécial moult despleut au duc de Bourbon pour la honteuse mort de son chevalier. Et par ainsi se continuèrent les besongnes en icelles parties de mal en pis.
Et ung certain jour le duc d'Orléans se loga en l'ostel de Saint-Oyn , qui est maison royale , à très grande puissance. Et couroient chascun jour ceulx
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de son parti jusques aux portes de Paris, et tellement se y conduisoient , que les Parisiens furent en ces jours en très grande neccessité de livres. Car encores n'estoient ilz point acoustumez de guerre, ne pourveuz ainsi que besoing leur estoit, et si n'avoient point dedens icelle ville puissance en laquelle ilz se osassent fier pour yssir aux champs et combatre leurs adver* saires.
Et estoit avecques la partie d'Orléans Tarcevesque de Sens, frère de feu Montagu, non point en estât pontifical , car en lieu de mitre il portoit ung bacinet en sa teste , pour dalmatique portoit le haubert dont il estoit vestu, pour chasuble plates d'acier, et en lieu de croce il portoit une hache.
En ces mesmes jours le duc d'Orléans envoia ses héraulx , à tout certaines lectres , vers le Roy et le duc d'Acquitaine , contenans comment ledit duc de Bourgongne s'en estoit fuy de devant Montdidier et ne l'avoit osé actendre , et pareillement le rescripvi à aucuns de Paris qu'il tenoit pour ses amis , sur la fiance qu'il peust trouver aucun moien d'entrer dedens. Mais finablement il perdoitson temps. Carceulx qui gouvernoient de par ledit duc de Bourgongne estoient assez soigneux pour l'entretenement de leur partie.
Durant lequel temps, par certains moiens qui se firent entre aucuns des gens du duc d'Orléans et ung nommé Colinet le Puiseur *, qui estoit capitaine de par le Roy de la tour de Saint-Cloud , fut icelle livrée et mise entre les mains d'icellui duc d'Orléans, lequel y