II AVERTISSEMENT
il un poète d'être toujours poète ressemblent à ce calife qui commanda à ses esclaves de le faire vivre de musique et de parfums : il mourut de volupté et d'inanition.
Je sais qu'on me reproche avec une bieiivei liante colère de ne pas consacrer ma vie entière à écrire, et surtout à polir des vers, dont je n* ai jamais fait ni prétendu faire qu'une consolation rare et accidentelle de ma pensée. Je n'ai rien à répondre, si ce n'est que chacun a reçu sa mission de sa nature. Je porte envie à ces natures contemplatives à qui Dieu n'a donné que des ailes, et qui peuvent planer toujours dans des régions éthérées, portées sur leurs rêves immortels, sans ressentir le contre-coup des choses d'ici-bas qui tremblent sous nos pieds. Ce ne sont plus là des hommes, ce sont des êtres privilégiés qui n'ont de l'humanité que les sens qui jouissent, qui chantent ou qui prient : ce sont les solitaires ascétiques de la pensée. Gloire, paix et bonheur à eux ! Mais ces natures ont-elles bien leur place dans notre temps? l'époque n'est-elle pas essentiellement laborieuse ? tout le monde n'a-t-il pas besoin de tout le monde? ne s'opère-t-il pas une triple transformation dans le monde des idées, dans le monde de la politique, dans le monde de l'art? L'esprit humain, plus plein que jamais de l'esprit de Dieu qui le remue, n'est-il pas en travail de quelque grand enfantement religieux? Qui en doute? c'est l'œuvre des siècles, c^est l'œuvre de tous. L'égoïsme seul peut se mettre Il l'écart et dire : « Que m'importe ! »
:, Je. ne comprends pas l'existence ainsi. L'époque
AVERTISSEMENT m
où nous vivons fait nos devoirs comme nos destinées. Dans un âge de rénovation et de labeur, il faut travailler à la pyramide commune, fût-ce une Babel! Mais ce ne sera point une Babel ! ce sera une marche de plus d'un glorieux autel, où l'idée de Dieu sera plus exaltée et mieux adorée. Car, ne nous y trompons pas, c'est toujours Dieu que l'homme cherche, même à son insu, dans ces grands efforts de son activité instinctive. Toute civilisation se résout en adoration, comme toute vie en intelligence.
Or, dans ces jours de crise sociale, tout homme qui vit pleinement a deux tributs à payer : un à son temps, un à la postérité ; au temps les efforts obscurs du citoyen, à l'avenir les idées du philosophe ou les chants du poète. On prétend que ces deux emplois de la pensée sont incompatibles. Les anciens, nos maîtres et nos modèles, ne pensaient pas ainsi. Ils ne divisaient pas l'homme, ils le complétaient. Chez eux, l'homme était d'autant plus apte à un exercice spécial de la pensée qu'il était plus exercé à tous. Philosophes, politiques, poètes, citoyens, tous vivaient du même aliment ; et de cette nourriture plus substantielle et plus forte se formaient ces grands génies et ces grands caractères, qui touchaient d'une main a l'idée, de l'autre à l'action, et qui ne se dégradaient point en s'inclinant vers d'humbles devoirs.
On attribue au défaut de loisir les incorrections de composition et de style qu'on reproche généralement à mes ébauches poétiques. Ces défauts, je les connais mieux que personne. Je ne cherche pas à les pallier. Je ne puis répondre à mes critiques qu'en m'humi-