‹ La chute d'un ange: épisodeChapitre 5 sur 12 · VI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

VI AVERTISSEMENT

disposé que moi à reconnaître ses faiblesses ou ses erreurs. Seulement je donnerai une explication qui pourra être une excuse, et qui fera suspendre leur jugement définitif à quelques hommes de bonne foi. On a considéré cet épisode comme un poème complet, et, partant de cette idée, on a dit : « Mais qu'est-ce que cela signifie? où est le sujet? où est la pensée morale? où est le but? » J'en aurais dit autant moi-même, si j'avais lu la Chute cVun Ange dans cet esprit. Mais le lecteur, qui lit peu les avertissements, n'avait pas lu sans doute celui qui précède mes vers. Il y aurait vu que la Chute d*un Ange, bien loin d'être dans ma pensée une œuvre complète, n'était qu'une introduction en drame à un poème dont le plan général ne s'expliquera que par le développement et la combinaison de ses parties. Ce plan, je l'ai indiqué autant que je pouvais le faire dans la préface de Joceljrn, Ce sujet, ai-je dit, c'est l'âme humaine, c'est la métempsycose de l'esprit, ce sont les phases que l'esprit humain parcourt pour accomplir ses destinées perfectibles et arriver à ses lins par les voies de la Providence et par ses épreuves sur la terre. J'avais donc à peindre dans cet épisode, qui ouvre presque le poème, l'état de dégradation et d'avilissement où l'humanité était tombée après cet état primitif, presque parfait, que toutes les traditions sacrées lui attribuent à son origine. Les angoisses d'un esprit céleste, incarné par sa faute au milieu de cette société brutale et perverse où l'idée de Dieu s'était éclipsée, et où le sensualisme le plus abject s'était substitué à toute spiritualisation et à

AVERTISSEMENT vu

toute adoration, voilà mon sujet dans ce fragment d'une épopée métaphysique. C'est le monde de l'athéisme. On m'a reproché de l'avoir peint avec des couleurs trop repoussantes et trop crues. On en a conclu que je pourrais bien être moi-même panthéiste, athée, matérialiste. Lorsque la Divine Co^ médie du poète toscan parut, peut-être reprochat-on au Dante d'être un esprit satanique, parce qu'il s'était complu à décrire les tortures et à remuer les immondices de son Enfer. Mais, après l'Enfer, le Dante publia le Purgatoire et le Ciel, et ces trois mondes merveilleux, s'expliquant et s' éclairant l'un l'autre, produisirent ce tout harmonieux et sublime où les horreurs des cercles infernaux, les purifications du séjour d'épreuves et les délices permanentes du ciel achevèrent sa pensée et justi lièrent les prétendues aberrations de son génie. On sent assez que je ne prétends comparer ici que les choses et non les hommes. Dante a inscrit son nom en caractères de feu sur l'imagination des siècles ; la pierre de nos sépulcres saura seule les nôtres. Mais l'injustice est la même. Ainsi tombent ces accusations d'immoralité, de fatalisme, de provocation au suicide, que certains critiques ont cru devoir m' adresser. Ils ne voient que la première scène d'un drame dont le dénoûment seul peut faire apparaître la moralité. Le désespoir et le suicide de ,Cédar, bien loin d'être offerts en exemple aux misères humaines, sont des fautes morales qui, dans le plan général du poème, auront ailleurs leurs conséquences et leur rétribution.

Ceci m'amène à m'expliquer une seconde fois sur

Page 1