Annales françaises, p. 92 et suiv
était dans le secret et la conduisait à la sédition, sans qu'elle s'en doutât. Chaque jour, elle attendait aux portes de la grand'chambre la fin des séances, pour en connaître le résultat. Les magistrats, oubliant que le secret était pour eux un devoir, avaient habitué le public à connaître leurs arrêtés aussitôt qu'ils étaient rendus. Les choses en étaient même venues au point, que cette multitude regardait cette communication comme un droit, dont elle n'eût pas supporté la privation. L'archevêque de Paris, qui assistait aux séances en qualité de duc et pair, interrogé un jour à sa sortie par cette jeunesse turbulente, et lui opposant la religion de son serment, ne fut garanti de ses insultes ni par son rang, ni parce caractère de bonté et de vertu fait pour en imposer même à des séditieux. Les jeunes magistrats, au contraire, en échange des communications qu'ils accordaient, étaient loués, encouragés, accueillis par des acclamations. Enivrés par ces vains applaudissements, ils se faisaient comme un point d'honneur de ne pas connaître de modération. S'il arrivait qu'un homme, en possession de leur estime, essayât, par des conseils sages, de tempérer leur fougue, il tombait aussitôt dans 'leur disgrâce. C'est ainsi que d'Outremont, nouvellement arrivé à la grand'chambre, et jusqu'alors bien vu des enquêtes, ayant émis une opinion qui contrariait la chaleur des avis dominants, fut dès ce moment regardé comme un homme qui eût vendu au ministère son honneur et sa conscience. Et de même, Ferrand, conseiller des enquêtes, dont le caractère et les talents étaient généralement estimés, perdit de son crédit pour avoir, dans la rédaction des dernières remontrances, rendu sous des expressions modérées des opinions trop exaltées. En reprochant cet égarement à mes jeunes collègues, je le fais d'autant plus librement, que je suis loin de prétendre m'en absoudre moi-même, et que je
l'arrêté du 13 AOUT 279
m'accuse de l'avoir partagé avec toute l'impétuosité d'une imagination neuve, fière de son indépendance et de sa pureté. «
Malgré la franchise de ces aveux, Sallier passe sous silence les incidents, peut-être encore plus graves, qui signalèrent la journée du 13 aoùt^ : la foule encombrant le Palais de justice, attendant avec impatience la fm de la délibération et réclamant à grands cris la communication immédiate de l'arrêté qui venait d'être rendu ; les portes de la grand'chambre s'ouvrant tout à coup et le premier président faisant donner par le greffier une lecture publique d'un acte essentiellement secret ; les acclamations, les hurlements, éclatant à cette lecture; « autant d'imprécations contre le gouvernement que de signes d'idolâtrie pour les magistrats, qui lui résistaient; » les vieux conseillers s'efforçant d'échapper à des démonstrations, qui les humiliaient ; au contraire, les jeunes gens des enquêtes se mêlant aux groupes, se recommandant les uns les autres aux sympathies populaires, désignant à haute voix ceux d'entre eux qui venaient d'opiner avec le plus d'audace. « Le conseiller d*Éprémesnil avait à peine paru qu'il fut élevé au-dessus de toutes les têtes, puis porté dans les bras jusqu'à sa voiture. Les imitateurs de son courage furent associés à sa gloire. Le temple de la justice devenait insensiblement le siège de la révolte ^ »
Le. soir du 13 août, il y eut à Versailles un conseil extraordinaire, motivé par les nouvelles qui arrivaient du
1. Voyez-en le K*cit «lans les Mémoires de Weber p. HO-111. C'est là que nous l'empruntons.