Hist. de la Rév. fr., t. I, p
d'où vient l'offensive 541
fautes de l'archevêque de Sens, et peut-être la plus funeste de toutes, parce qu'elle commença la désorganisation de l'armée, fut de mettre en mouvement toutes les troupes du royaume, pour en imposer au peuple par un grand appareil de force et empêcher les insurrections dans toutes les villes où son extravagante opération devait s'exécuter; il ne savait pas que montrer au peuple qu'on croit à la possibilité d'une insurrection, c'est lui en donner l'idée, c'est lui annoncer qu'on la craint et, par cela seul, la rendre mille fois plus à craindre... En 1771, le duc de Fitz-James n'avait employé que trois brigades de maréchaussée pour consommer, en Bretagne, l'acte d'autorité le plus absolu et peut-être le plus arbitraire qui ait été exercé en France, je veux dire la suppression de tous les parlements du royaume et l'installation de nouveaux juges; et les ordres du roi furent exécutés avec autant de fermeté que d'exactitude, sans qu'il en résultât le moindre soulèvement populaire, sans qu'on osât même se permettre le plus léger murmure. »
Quoi qu'en dise Molleville, on admettra difficilement qu'une autorité vigilante favorise les progrès de l'insurrection en préparant les moyens de l'écraser au premier choc. La facilité relative avec laquelle réussit le coup d'État de Maupeou ne prouve qu'une chose : c'est qu'en 1771 la royauté française trouvait encore dans son ancien prestige la force d'imposer partout sa volonté respectée. Aucune opposition sérieuse et surtout aucune menace de révolte ne troublait l'exécution de ses plans. Tandis qu'en 1788 elle n'avait plus ni force ni prestige, elle rencontrait des obstacles depuis longtemps inconnus. Gomme aux jours de la minorité de Louis XIV, elle avait à lutter contre une nouvelle Fronde. Elle ne pouvait même pas compter sur l'appui do ses principaux serviteurs. Je suppose qu'en 1771 l'intendant de
la généralité de Rennes, au lieu de prêter main-forte aux entreprises du chancelier, n'imaginait pas de les déclarer extravagantes et de protester contre elles en donnant sa démission. Quant au duc de Fitz-James, furieux des traitements que lui avaient fait subir les magistrats du Languedoc \ il n'hésitait pas à s'en venger sur la personne des magistrats bretons. S'il n'avait sous la main que trois brigades de maréchaussée, du moins il était résolu à s'en servir avec énergie, tandis que le comte de Thiard s'entourait de nombreux régiments avec la ferme intention de les garder inactifs. Entraîné par l'évidence, Molleville finit par reconnaître et signaler la véritable cause du mal. « La plus grande faute de M. Thiard, dit-il % et celle qui détermina sur-le-champ l'insurrection, fut l'ordre qu'on sut qu'il avait donné aux troupes de ne frapper personne, de ne faire usage de leurs armes que pour menacer, et de faire mettre la baguette dans le canon des fusils, en présence du peuple, pour lui prouver que les armes n'étaient point chargées. Avec cette consigne, les soldats à leur poste recevaient des soufflets sans sourciller ; d'autres, en s'y rendant, se voyaient arracher et briser leurs armes; enfin, on vit, à la place de l'Hôtel-de-Ville, un poste d'environ soixante hommes pousser la fidélité à cette fatale consigne, au point de laisser mettre en pièces la guérite de la sentinelle, par un attroupement peu considérable, et de se laisser frapper par le peuple, armé des débris de cette même guérite. » Si ces faits sont exacts, et ils paraissent incontestables, l'explosion et les progrès du désordre s'expliquent naturellement. La véritable faute du ministère n'est pas tant d'avoir mal combiné ses mesures que d'avoir mal choisi les agents qu'il chargea de leur exécution.