Archives nationales, H
3. Biàl, nationale. Collection intitulée : Edits, déclarations et arrêts, Yol. 173.
Digiti
68 LA CHUTE DE l'aNCIEX RÉGIME
et bailliage de Dunois, constate « que le malheur des temps et la stérilité des années dernières ont désolé cette province, ruiné les laboureurs et fait un tort considérable à Tagriculture; que l'extrême sécheresse des années 1784 et 1785 a occasionné une disette de fourrages si grande que les cultivateurs ont été forcés de supprimer une partie de leurs bestiaux et do laisser leurs terres incultes ; qu'une quantité de terres a été ensemencée cette année sans fumier et ne donnera qu'une récolte très faible; qu'il faut plusieurs années pour réparer des pertes si grandes. » D'après ce même arrêt, la province du Perche a encore plus souffert que le comté de Dunois. Sauf de rares exceptions, toute la France a subi les atteintes de ce nouveau fléau. Cette fois encore, le gouvernement fut obligé d'intervenir, ainsi qu'il résulte d'un arrêt du conseil d'Etat « concernant la rareté des fourrages et les moyens de pourvoir à la conservation des bestiaux (17 mai 1785)* ». On consulta ensuite les intendants sur l'exécution des mesures déjà prises et sur celles qui restaient à prendre, afin de secourir les campagnes \ Ils sont unanimes pour présenter la situation sous de tristes couleurs. Dans une lettre qu'il adresse à Galonné (18 mai 1785), l'intendant de la généralité de Montauban s'exprime ainsi : « La grande sécheresse du printemps et de l'été de 178 i rendit la récolte des fourrages si modique et les pâturages si arides, que les propriétaires des fonds ont eu toutes les peines possibles pour faire subsister leurs bestiaux, et ce n'est qu'en les nourrissant en partie avec du son et des fèves de marais qu'ils y sont parvenus, ce qui leur a occasionné des dépenses considérables. La sécheresse excessive, que nous éprouvons ce printemps, nous présente une année encore plus disetteuse en four-
i. Recueil des lois ancietuies, par Isambert, t. XXVIH, p. 30 et suiv. 2. Archives nationales, H. 1447.
Digiti
rages et plus stf^rile pour les pâtures, ce qui cause les plus grandes alarmes aux propriétaires des fonds et aux cultivateurs, pour la subsistance des bestiaux nécessaires à la culture; ils ne voient d'autre ressource que de les nourrir avec du grain, et encore avec beaucoup de peine, puisque les menus grains vont manquer totalement. Comment le propriétaire du fonds paiera-t-il les impositions, s'il est obligé de faire consommer les grains pour la subsistance du bétail indispensable à l'agriculture? Cette position, qui est celle de la province de Quercy, est réellement alarmante; mais celle qu'offre la province de Rouergue est pire encore... » Ce n'est pas seulement le grain de la moisson précédente que les cultivateurs sacrifient pour sauver leurs bestiaux. La moisson est bien vite épuisée. On en arrive à faire consommer les blés en vert : on sacrifie l'espoir de la moisson prochaine. En Flandre, il faut que l'intendant demande à l'autorité supérieure la permission d'employer des moyens énergiques * afin d'empêcher que les ressources nécessaires à la nourriture des hommes ne soient absorbées d'avance pour subvenir à celle des animaux.
C'est après avoir vu tant de maux s'abattre sur la France, qu'un jour, dans un bureau de l'assemblée des Notables, où l'on discutait sur l'établissement de nouvelles taxes, Lafayette a pu prononcer les paroles suivantes, sans s'exposer au moindre reproche d'exagération *. « Il est une... vérité que nous devons dire sans détour. Quel que soit l'amour des peuples pour Sa Majesté, il serait dangereux de croire que leurs ressources sont
1. Lettre de Sénac de Meilhan au contrôleur général (27 mai 1785). « Il a été, dit-il, porté des plaintes à mon subdélégué par les mayenrs et gens de loi de difTérentes paroisses, contenant que leurs habitants arraaient dans leurs champs les plants de Aroment et autres graines pour Dourrir leurs bestiaux, et qu'ils ont la plus grande peine de contenir les bergers qui font passer et paître leurs troupeaux dans les terres avestiet. » Archives nationales , U. 1447.
2. Mémoires f correspondances, etc., de Lafayette, t. lî, p. 172.
Digiti
inépuisables, elles ne sont môme que trop épuisées; et pour ne citer que la province à laquelle j'appartiens, qui à la vérité souffre particulièrement de Tinégalité de Fimpôt et de l'inattention du gouvernement, j'ose assurer le roi que, dès à présent, les cultivateurs abandonnent leurs charrues, les artisans leurs ateliers, et que les plus industrieux citoyens, dépouillés de ce qu'ils gagnent chez eux et de ce qu'ils rapportent des autres pays, n'ont bientôt plus d'autre alternative que la mendicité ou l'émigration, ot que, dans cette partie du royaume, il ne peut augmenter les charges du peuple, sans le réduire à toutes les extrémités de la misère et du désespoir. *
L'émigration, cette dernière et cruelle ressource des populations malheureuses, est si antipathique au caractère du paysan français, que, malgré les craintes de Lafayette, elle n'a jamais pris chez nous des proportions inquiétantes. En revanche, tout le monde sait aujourd'hui quel fut, aux approches de 1789, le développement incroyable de la mendicité, de la contrebande et du brigandage *. Il y eut là, pour ainsi dire, une émigration à l'intérieur, résultant des mêmes causes, attestant les mêmes misères que les émigrations proprement dites, et faisant courir à la tranquillité du pays des dangers beaucoup plus redoutables.
Mais les nations civilisées ne sont pas seulement sensibles aux souffrances matérielles. Il y a des souffrances
1. Les faits recueillis avec tant de soin et présentés avec tant d*art par M. Taine ont mis en pleine lumière ces trois plaies des derniers jours de Tancien régime. Voyez Les origines de la France moderne^ t. I, p. 437 et suiv., eodem, p. 499 et suiv.
Digiti
moraleaquî les touchent peut-être davantage. Ici les souffrances matérielles naissent de la constitution politique et sociale de la France, des actes publics qui en ont aggravé les vices, efdeTapplication imprudente qu'ils ont reçue à partir de 1781. Les souffrances morales viennent des humiliations que la noblesse triomphante fait subir .aux vaincus, de ces millions de coups d'épingles * qu'elle distribue autour d'elle, sans épargner les membres les plus distingués du tiers état. M. Taine rappelle ce qui est arrivé à Barnave et à plusieurs autres *. Il cite le mot de Mme Roland, exhalant sa haine contre les nobles. « Quel mal te font-ils? lui demandait sa mère. — Sentir l'injustice et contempler à tous moments Tabsurdité*. » L'injustice des privilèges sociaux : nous la connaissons; elle est écrite dans les lois et dans les coutumes. L'absurdité des prétentions mondaines, nous ne la connaîtrons jamais qu'à demi. Nous entendons la voix de ceux qui se sont plaints devant l'histoire; qu'auraient à nous raconter ceux qui ont gémi sans se plaindre? « Sous ces millions de coups d'épingles, ajoute M. Taine, réels ou imaginaires, la poche au fiel s'emplit : en 1789, elle est pleine et va crever. » Si le mot est spirituel, il a le tort de n'être pas juste. Dans l'homme, qui se sent humilié sans raison, ce n'est pas la poche au fiel qui s'emplit, c'est le cœur qui se gonfle. A la fin, quand il éclate, accuserezvous l'offensé? Oublierez- vous la faute de l'offenseur? Suivant un vieux proverbe, quiconque sème le vent, recueille la tempête. A ce compte, la noblesse française risquait de déchaîner contre elle une tempête effroyable. Car elle n'a pas mesuré la semence. Elle l'a répandue à pleines mains, dans tous les coins du pays, dans toutes