Droz, Hist. du règne de Louis XVI, t. II, p
motion, et s'empressa de protester, aussitôt qu'elle eut été adoptée. Malgré ses efforts, le grand mot fut prononcé, le mot qui allait donner le signal d'une nouvelle étape dans la marche du mouvement révolutionnaire. Devant un pareil fait, le reste s'efface et ne vaut plus la peine de fixer l'attention. Peu importe notamment qu'à la fin du même jour, le parlement, entraîné par ses passions aveugles, ait ordonné des poursuites contre Brienne et Lamoignon. Necker en fut quitte pour faire casser par le conseil du roi *, cette disposition fâcheuse, en même temps que les autres décisions prises au mépris de la déclaration du 23. Mais il n'eut même pas besoin de soumettre à cette censure la clause qui choisissait les États de 1614 comme le type obligatoire des États de 1789. Celle-là, l'opinion publique, plus forte à elle seule que tous les conseils et tous les tribunaux réunis, se chargea de la traiter comme elle méritait de l'être.
On aurait pourtant dû s'attendre à ce que la demande des États généraux, si brusquement introduite et si ardemment soutenue par le parlement de Paris, cachât de sa part quelque arrière-pensée. Pas du tout ; jusqu'au dernier moment, on s'était bercé d'illusions, on avait espéré que la minorité libérale finirait par ramener la majorité réactionnaire, si bien que l'impression, produite par l'arrêté du 25, fut une impression de surprise autant que de colère. « Jamais , dit l'auteur des Mémoires de Weber *, révolution dans les esprits ne fut plus prompte ;
1. « Arrêt du conseil d'État du roi, du 28 septembre 1788, qui casse et annule celui du Parlement de Paris du 24 du même mois, ensemble la dénonciation et la plainte de M. le procureur général, etc. » Indiqué dans le Gâtai, de la Bibl. nat., t. II, p. 485, comme existant dans la Section de législation.
2. Mémoires, p. 158. Il faut ici rectifier un peu les dates. Le triom-
jamais la malédiction ne remplaça plus subitement l'enthousiasme. Je vis ce même parlement reçu en triomphe le 22 septembre, parce qu'il avait provoqué Ips États généraux, couvert d'outrages le 24, parce que, scrupuleux observateur des formes , il voulait que leur convocation eût lieu d'après le mode de 1614. » La défaveur publique s'étendit jusqu'à ceux de ses membres qui avaient recueilli naguère le plus d'applaudissements. Elle atteignit même ceux qui n'avaient pas coopéré à la délibération du 25, mais qu'on soupçonnait d'en approuver le résultat. Ainsi d'Éprémesnil n'assistait pas à la séance. Sorti de prison après la chute de Brienne, il s'était attardé à recevoir en route l'accueil dû à sa célébrité. Quand il rentra dans Paris, il trouva la ville inondée de brochures, qui le dénonçaient à l'animadversion générale, ou qui tournaient en ridicule l'exagération fanatique , avec laquelle, en mainte circonstance, il avait préconisé l'omnipotence parlementaire. On y répandait entre autres une prétendue lettre du gouverneur de l'île Sainte-Marguerite, réclamant un fou, qui venait, disait-il, de s'échapper de la maison *. Les provinces ne se montraient guère moins émues que la capitale. D'un bout à l'autre du royaume, ce fut le même toile, et tous les parlements, compris à la fois dans la même disgrâce, se trouvèrent punis d'une faute qu'un seul avait commise.
Pour se dispenser de reconnaître la véritable cause de ce revirement soudain, Sallier, comme d'habitude, imagine je ne sais quelle intrigue ourdie dans les régions gouvernementales ; comme si la France était incapable d'avoir un avis, un sentiment à elle, qui ne
phe du parlement eut lieu le jour de la rentrée, le 24 septembre, et sa disgrâce ne put éclater qu'après l'arrêt du 25, qui en fut la cause c'est-à-dire le 26.
1- Droz, Hist. du règne de Louis XVI, t. II, p. 84, texte et note.
lui fussent suggérés par Versailles. « La cour *, » dit-il, « s'applaudissait de ces premiers succès... Ce qui surtout causait sa joie, c'était d'avoir enlevé au parlement la faveur populaire. L'arrêté, par lequel il réclamait les États de 1614, était critiqué par tous les écrivains du jour. C'était, suivant ces nouveaux publicistes, un blasphème politique dont tout bon citoyen devait avoir horreur. Les magistrats avaient déserté la bonne cause. Ils . se repentaient d'avoir un moment combattu pour la liberté. Ils ne voulaient plus les Étals généraux. Cette dernière accusation surtout était dans ce moment la plus grave aux yeux du public : elle suffisait pour enlever toute confiance, tout crédit, pour ranger sans examen ceux à qui elle était adressée dans la classe des mauvais citoyens ^, Profitant de cette nouvelle disposition des esprits, les ennemis des magistrats ne craignaient plus d'accuser leur conduite précédente et leurs principes. Des écrits qui, six mois auparavant, eussent été rejetés comme des libelles, trouvaient alors sur ce point faveur et croyance : ils étaient répandus par tout le royaume et adressés aux corps municipaux des villes ; la poste les recevait, les distribuait. Quelques intendants les faisaient circuler par leur correspondance et les envoyaient aux curés des campagnes. » Il est certain que le gouvernement le plus débonnaire aurait fini par perdre patience, en voyant le parlement de Paris, à peine réintégré dans ses fonctions, reprendre le cours de ses incartades, et pas un ne se serait fait scrupule de livrer à la vindicte publique une magistrature décidément incorrigible. Mais cette fois, l'intervention de la cour, ou celle du ministère eût été parfaitement inutile. La rapidité