‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 188 sur 331 · Pa«etM · texte numérisé non relu

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INFLUENCE DBS MODÈLES 399

suivre un juste milieu* Ils recommandèrent aux électeurs, nous Tavons vu dans la brochure de Sieyès, de laisser aux représentants une latitude suffisante pour raccompUssement de leur tiM^be» et, en même temps, de leur remettre des cahiers rédigés avec asaes de sofn, pour leur servir de guide et d'wpptxL Quçlques-uns même, nous le savona d^à, ne daignèrent pas de mettre le concours de leurs lumières au service des rédacteur». Au surplus, le souvenir de Tancien usage s*était perpétué dans Tesprit des populations. « On était encore pénétré de respect pour les cahiers de doléances ^ » A la lecture de la lettre du 24 janvier, une animation extraordinaire s*empara de toute la France. Ce fut à qui, grands et petits, se mettrait à la tâche, et s'empresserait, chacun dans sa sphère, de contribuer à Tœuvre commune. De là un véritable monument de la pensée nationale, monument qui n'a d'analogue, dans aucun temps, ni dans aucun pays; que Ton peut étudier avec la certitude d'y trouver une mine inépuisable d'indications précieuses sur les hommes et sur les choses de cette époque, et dans lequel la nôtre pourrait elle-même puiser plus d'un enseignement profitaUe.

Cependant une certaine école historique parait avoir entrepris d^amoindrir l'intérêt qui s'attache aux cahiers, ou, du moins, à ceux du tiers état, sous prétexte qu'ils ne sont pas le produit d'un mouvement libre et spontané de l'opinion populaire, mais qu'ils sont copiés presque tous sur des modèles, dressés d'avance par les meneurs, et imposés par leurs agents à la docilité de

masses aveugles. A lire ce qui simprime couramment de nos jours, on dirait que la France de 1789 ne savait pas au juste ce qu'elle voulait, et qu'appelée tout à coup à le dire, elle n'eut d'autre ressource que de répéter machinalement les leçons qu'on se chargea de lui apprendre. Si incroyable que nous paraisse une théorie contraire à l'évidence des faits, elle compte aujourd'hui tant de disciples, elle fait chaque jour de tels progrès, qu'il nous semble impossible de la laisser passer sans quelques mots d'explication. Ce sera d'ailleurs une occasion naturelle d'étudier de plus près comment les Cahiers du tiers étal ont été composés, et quel degré de confiance ils méritent de la part des juges impartiaux. Oui certes, il y eut en 1789 des modèles publiés d'avance, répandus, colportés, et dont l'influence se fait sentir çà et là dans la rédaction des cahiers officiels. Il y en eut même beaucoup, infiniment plus que ne le disent ou ne le croient les historiens, qui s'en plaignent comme d'une atteinte portée à la spontanéité des opinions. Ce ne sont pas seulement les auteurs renommés, comme Sieyës, qui se sont permis d'adresser des conseils à leurs concitoyens et de leur tracer la voie. D'autres, moins connus, ont pris la parole à leur tour. Quelques-uns ont eu leur jour de succès et sont parvenus à recueillir des adhésions, dont la trace est encore facile à constater. Ce n'est pas non plus de Paris seulement que sont partis les modèles de cahiers expédiés en province. La province a voulu en avoir aussi, qui fussent à elle, bien à elle, de véritables productions de son terroir. Parcourez les catalogues de la Bibliothèque nationale, vous verrez qu'il en a surgi de tous les coins du royaume. Au milieu de cette diversité prodigieuse, il est déjà certain que, si les électeurs n'ont pas. le mérite de l'invention , ils conservent la souveraine liberté du choix; chacun l'exerce au gré de ses préfé-

rences. Suivant les pays, on remarque des courants distincts. Ici Ton adopte un type de prédilection, là on se prononce en faveur d'un autre.

A côté des modèles imprimés, pullulent les modèles manuscrits. Une lettre du temps * nous rapporte que, dans la sénéchaussée de Lectoure, les hommes de loi, qui habitent les petites villes, notaires, avocats, procureurs, tiennent bureau ouvert de plaintes et doléances toutes dressées. C'est chez eux que viennent s'approvisionner les conseils ou mandataires des petites communautés du voisinage.. Il parait même qu'ils payent « bien cher » chacune des copies qu'ils en rapportent, pour les utiliser au jour des assemblées primaires. Sans doute, ils y trouvent la reproduction exacte des sentiments qui les animent, puisqu'ils attachent tant de prix à se les procurer. Au besoin, ils y font introduire les additions, les modifications qui leur conviennent : chacun s'en donne pour son argent. Ce qui s'est passé là s'est évidemment reproduit dans les autres provinces. Quand ce n'est pas l'homme de loi qui a prêté sa plume aux paysans, c'est le curé, car bien souvent il est en communauté d'idées avec eux, et l'on reconnaît la trace de son intervention dans Toeuvre d'une foule de paroisses. Quelquefois, ce n'est ni l'homme de loi, ni le curé. Tantôt, c'est un des grands propriétaires de la localité, comme Dupont de Nemours à Saint-Sulpice de Chevannes •. Ailleurs, c'est un homme modeste, mais évidem-

1. Citée par M. Taine, sans indication de source, t. I, p. 519.

2. Voyez Arch.parL, t. IV, p. 215, à la suite du cahier du tiers état du bailliage de Nemours, les Instructions que les propriétaires et habitants de la paroisse de Saint-Sulpice de Chevannes donnent à leurs députés pour rassemblée balliviale. Ces deux actes portent la signature de Dupont de Nemours et sont également son œuvre. On peut voir par une note de la page 218 que, même en présence d'un homme comme Dupont, les habitants de nos campagnes savaient conserver et maintenir la complète indépendance de leurs opinions. Comparez Tanecdote que le comte Beugnot raconte dans ses Mémoires (t. I, p. 120), comme la tenant de Dupont lui-même.

ment capable et instruit, dont le nom se cache au milieu de signatures inconnues. Partout, on trouve la preuve que, sous une forme ou sous une autre, la rédaction des cahiers de paroisses a commencé avant la délibération des assemblées primaires, et que les membres de ces assemblées ont eu soin de se préparer d'avance à l'accomplissement d'une tâche aussi ardue.

En dehors des faits, constatés matériellement, le simple bon sens suffirait pour attester cette marche nécessaire. Qu'on veuille bien se donner la peine d'y réfléchir! Vit-on jamais une assemblée représentative, quelles que soient l'expérience et l'habileté des membres qui la composent, prendre une résolution importante, statuer sur une question difficile, complexe, sans avoir sous les yeux, comme base d'examen et de discussion, un ou plusieurs projets, fixant d'avance les solutions à choisir? Tantôt ces projets émanent du gouvernement ou de l'administration. Tantôt ils sont dus à l'initiative des membres de l'assemblée elle-même. Ce qu'on peut affirmer, c'est que jamais assemblée, fonctionnant dans des conditions normales, ne délibère que sur un projet. Il eût donc été souverainement déraisonnable de dire aux Français, de tout âge et de toute profession, que l'on conviait aux assemblées primaires : € Tel jour, à telle heure, vous vous réunirez, et, pour la première fois de votre vie, vous exprimerez votre opinion sur les réformes politiques et sociales à opérer dans les institutions gouvernementales de votre pays, dans son administration, dans l'état des personnes, dans Torganisation des choses, dans le régime de la propriété, du commerce, de l'industrie, en un mot sur tout ce qui se présentera à votre esprit, de omni re scibili et quibusdam aliis. Mais, pour que l'opinion, que vous allez émettre, soit votre propriété exclusive, vous ne vous servirez d'aucun canevas, vous ne vous aiderez

d'aucun plan. Vous parlerez de mémoire et d'abondance. Vous vous mettrez d'accord entre vous, les uns et les autres, séance tenante, et la décision que vous aurez adoptée, sans le moindre secours, vous la rédigerez également sans le moindre modèle. »

Il faut rendre au gouvernement de Louis XVI la justice de reconnaître qu'il n'a jamais entendu soumettre la France à l'épreuve d'une contrainte si monstrueuse. Pendant près d'une année, il a permis de publier et de répandre tous les écrits pouvant servir de guides à la rédaction des cahiers. Il les a laissés jouir du bénéfice d'une liberté parfaitement absolue. On prétend qu'à la fin, effrayé de l'abus qu'on en avait fait, il a regretté sa première tolérance. De là viendrait, dit-on, l'arrêt du conseil en date du 25 février 1789 * , qu'on interprète comme ayant eu pour but d'interdire l'usage et d'arrêter la propagation des modèles de cahiers. Examiné avec attention, cet arrêt ne contient aucune disposition semblable. Il parait que, c dans certaines provinces », les partisans de la nouvelle cause, inquiets de voir les assemblées primaires, soumises à délibérer sous les yeux et la surveillance des juges seigneuriaux, ce qui, par parenthèse, constituait un abus révoltant, avaient cru nécessaire de prendre quelques précautions pour y remédier. Entraînés par leur ardeur, ils ne se contentaient pas d'exhorter les paysans à donner l'exemple de la constance dans leurs opinions et de la fermeté dans leurs suffrages. Ils cherchaient à les lier d'avance, t par leurs signatures », en sorte qu'avec ce système, il eût pu arriver que les cahiers de paroisses se trouvassent complètement arrêtés et signés en dehors des assemblées primaires'et sans aucune des formalités prescrites pour leur tenue. C'est cette irrégularité que l'arrêt du

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