‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 197 sur 331 · Arch, paru, t. IV, p · texte numérisé non relu

Arch, paru, t. IV, p

2. Notez qu'ici le mot bourgeois n'est pas, comme de nos jours, opposé à celui d'Aomme du peuple, mais à celui d'habitant de la campagne. C'est le citadin, l'habitant du bourg, le bourgeois du moyen âge...

du bailliage, avouent avec la franchise, qu'ils se doivent à eux-mêmes, et qu'ils doivent surtout à leurs concitoyens, qu'ils ont puisé dans ces cahiers la connaissance d'un grand nombre de maux, d'abus et d'injustices auxquels ils n'avaient pas pensé jusqu'à ce jour. Le tiers état du baillage va en exposer le tableau dans les chapitres suivants, en les réunissant à celui des maux, des autres abus, des autres injustices, dont les habitants du chef-lieu ont été eux-mêmes frappés, et que leurs commissaires ont exposés dans le cahier de la ville. » Ainsi se trouve confirmé le mot de. M. de Lavergne, que nous avons eu déjà plusieurs occasions de citer. Cette fois, ce sont les contemporains, les plus éminents, les plus éclairés, qui nous attestent qu'à la fin de 1788, on ne savait pas encore, en France, quels trésors de haine le régime féodal avait accumulés contre lui. Il a fallu recueillir les plaintes des paysans et vérifier les preuves, qu'ils fournissaient à l'appui, pour se convaincre de Texactitude et de la justice de leurs réclamations.

Même après les avoir vérifiées, les assemblées de bailliage hésitaient encore à se faire l'écho de griefs imprévus. Lorsqu'elles s'occupaient de rédiger les cahiers, le tiers état avait bien l'espérance, mais il était loin d'avoir la certitude, que la monarchie absolue, cette monarchie séculaire, sous le joug de laquelle il avait si longtemps courbé la tête, allait enfin céder la place à la monarchie constitutionnelle. Il était encore beaucoup moins assuré, que, sous le nouveau régime, il obtiendrait une part d'influence et d'autorité, qui lui permettrait de conquérir tôt ou tard les réformes auxquelles il croyait avoir droit. Dans ces conditions d'incertitude et de doute, la prudence la plus vulgaire lui commandait de garder une extrême réserve, de masquer une partie de ses prétentions, de n'insister que sur les points principaux, en un mot, de suivre la marche que Sieyès

venait de lui tracer. S'il eût attaqué, avec trop d'ardeur et d'acrimonie, les droits féodaux de la noblesse et du clergé, il eût risqué de se mettre à dos le gouvernement royal, qui considérait ces droits comme une propriété sacro-sainte, et qui venait de déclarer, dans un document solennel, que jamais le roi n'y laisserait porter la moindre atteinte. Au lieu de trouver dans les conseils de la couronne, un secours dont il avait tant besoin, il aurait déchaîné contre lui une animosité redoutable. D'autre part, ses adversaires n'auraient pas manqué d'exploiter son imprudence. Voyez, auraient-ils dit, s'il est vrai qu'il ne s'agisse que de simples réformes. La Révolution ne respecte plus rien. Aujourd'hui, elle s'attaque aux propriétés inviolables de la noblesse et du clergé. Bientôt elle s'en prendra aux prérogatives essentielles de la monarchie. Pouvait-on prévoir l'effet de tels reproches, si l'on commettait la faute d'y donner prise? N'y avait-il pas lieu de craindre que Louis XVI, effrayé par des manifestations téméraires, entraîné par les protestations désespérées des ordres supérieurs, ne finît par reculer devant la réunion des États généraux? C'est là ce qui arrêtait les assemblées de bailliage et les empêchait de reproduire, dans toute leur crudité, les plaintes et les vœux des assemblées primaires. Nous qui ne voyons aujourd'hui que le succès final, nous nous étonnons des précautions prises. Nos pères étaient moins aventureux et ils avaient raison.

Au contraire, ne demandez ni ménagement, ni calcul, ni prudence aux rédacteurs des cahiers de paroisses. Ils parlent au nom d'hommes qui souffrent et qui n'ont aucun souci des finesses de la stratégie politique. C'est la force brutale qui commence à gronder. Le comte Beugnot en a constaté les premiers éclats, dans ce cahier d'un village du Bassigny, qui ne parle de rien moins que de déroiter Louis XVI, s'il résiste aux exigences

de son peuple. Que d'autres symptômes analogues nous pourrions recueillir, si nous prenions la peine de dépouiller les plaintes et doléances des plus humbles communautés! Après avoir énuméré longuement les charges qui l'écrasent, le village de Villeneuve-Coutelas, dans la sénéchaussée d'Aix, ajoute sans autres périphrases * : « Que reste-t-il après cela aux pauvres habitants de la campagne? Il est temps que Ton soit plus juste et plus raisonnable. On doit songer à leur soulagement. Que la tyrannie ait enfin son terme et qu'elle ne devienne pas la cause de sanglantes tragédies! »

En vain quelques auteurs prétendent qu'il ne faut pas s'étonner du ton que prennent les paysans; on leur a demandé de se plaindre, ils se plaignent *. Quoi de surprenant! A y regarder de plus près, il n'y a qu'une chose vraiment surprenante, c'est qu'ils aient attendu si longtemps. Les griefs ne leur manquaient pas. Prenez la peine de lire leurs cahiers. Ils ne restent pas dans les généralités, ils précisent, ils entrent dans les détails, ils multiplient les exemples, ils étalent aux yeux des lecteurs une telle collection d'abus, une telle série d'iniquités, qu'ils entraînent les convictions les plus récalcitrantes. Après avoir reconnu la vérité de leurs assertions, Dupont de Nemours n'y tient plus. Il a beau être un modéré, un fonctionnaire royal, naguère l'un des deux secrétaires de l'assemblée des Notables, maintenant encore, un conseiller d'État. L'indignation l'emporte, et il finit par lancer à l'ancien régime, cette sommation menaçante, que bientôt la France entière répétera comme lui : < Il faut que la réforme de ces institutions honteuses soit ordonnée, sinon.... elle se ferait '. »

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