Arck. parLy U V, p
français fasse seul les États généraux, comme constituant seul, avec le roi, la nation. » Ce n'est pas seulement dans les chefs-lieux de bailliage ou dans quelques grandes villes qu'on rencontre tant de hardiesse. Souvent les assemblées primaires de village en ont donné l'exemple. Voyez, entre autres, le cahier de deux petites communautés réunies de la sénéchaussée de Limoux, Saint-Quintin et Cayra *. Elles réclament le vote par tête, sans s'effrayer le moins du monde de la résistance des ordres privilégiés, et elles ajoutent : « Ce n'est que dans son délire que la noblesse nous menace de faire scission avec nous et d'annuler par ce moyen l'assemblée des États généraux. Mais, comme ce n'est point la masse des dignités et des richesses, qui fait la légalité d'une assemblée nationale j mais la masse des individus, si la noblesse s'en excluait elle-même, l'assemblée ne serait pas plus illégale que si l'ordre des avocats ou des procureurs refusait d'y entrer. Elle serait obligée d'obéir à la loi consentie par la majorité de la nation. » Cette fois, voilà une solution nette. Venez, si vous voulez, prendre votre place sur les bancs de l'assemblée nationale; sinon elle se passera de vous, ni plus ni moins que s'il s'agissait de Tordre des avocats ou de celui des procureurs.
Comment se fait-il qu'aujourd'hui certains auteurs reprochent aux députés du tiers état d'avoir outrepassé leurs pouvoirs, le jour où, désespérant de ramener les ordres supérieurs à une fusion volontaire, ils ont pris le parti de les y contraindre, en se constituant d'eux-mêmes sous la forme d'assemblée nationale. Parmi les cahiers dont ils étaient porteurs, c'est à peine si deux ou trois les autorisaient à passer sous les Fourches Caudines du vote par ordre. Tout le reste leur faisait un devoir
i. Eodem, t. HI, p. 584.
rigoureux d'exiger Tadoption du vote par tête. Jusque dans les cahiers de la noblesse et du clergé, ils en trouvaient un certain nombre qui partageaient résolument cette opinion. Une foule d'autres trahissaient l'incertitude de leurs rédacteurs, et n'osant se prononcer ni dans un sens, ni dans un autre, avaient imaginé un système mixte, d'où résultait implicitement la reconnaissance que le vote par tête était en soi de beaucoup préférable au vote par ordre *. Ainsi, jusque dans les rangs de leurs adversaires, les représentants du tiers état étaient sûrs de recueillir des adhésions ou de rencontrer des défaillances. Appuyés sur une manifestation si catégorique, voudrait-on qu'ils se fussent bornés à émettre des vœux stériles? Leurs commettants les avaient-ils envoyés à Versailles pour s'endormir dans le statiio guo? Ils ne l'ont pas cru, et ils ont bien fait. Après deux mois de patientes négociations, quand ils ont vu qu'ils n'avaient rien à attendre de Tintervention royale, que cette dernière planche de salut leur échappait, ils se sont décidés à suivre la voie que leur indiquaient qu^quesuns de leurs cahiers, à eux, les plus hardis et les plus prévoyants.
En vain objecterait-on que ces cahiers-là ne représentaient que l'avis d'une minorité. Peut-être, si Ton s'en tient aux apparences. En mars 1789, avant la réunion des États généraux, quand les dispositions secrètes du gouvernement restaient toujours douteuses, beaucoup d'assemblées de bailliage se croyaient tenues de garder, dans leur langage public, une réserve prudente. Mais
1. Voyez entre autres les cahiers de la noblesse de Blois, de Clermont en BeauToisis, de Montpellier, de Tours, de Vermandois, etc. La noblesse de Blois reconnaît positivement que le vote par tête sera préférable « toutes les fois qu'il s*aglra du bien général de la nation ». Elle se borne à réclamer le vote par, tête, « toutes les fois qu'il s'agira des droits respectifs désordres, comme le seul moyen de les maintenir. » Arch. parl,^ t. H, p. 334.
lisez entre les lignes. Interrogez, en même temps, les cahiers moins diplomatiques des paroisses ou des communautés. Partout vous verrez percer la résolution d'en finir à tout prix. Ce fut bien pis, trois mois après, quand le conflit se fut envenimé, quand la confiance dans la protection royale eut fait place au désenchantement provoqué par son abandon, quand enfin le déchaînement des passions surexcitées fut venu se joindre au choc des intérêts. Croyez-vous qu'à cette époque, la France, consultée de nouveau, ne se serait pas exprimée d'une manière plus nette et plus énergique? Tels qu'ils sont, les cahiers suffisent pour faire connaître le fond de sa volonté, déjà complètement arrêtée. Examinés avec soin, ils justifient pleinement la grande détermination, prise par TAssemblée nationale, dans sa fameuse séance du 17 juin.
Si l'espace ne nous manquait pas, nous aurions encore à tirer des cahiers bien des renseignements curieux sur les précautions, sur la sollicitude dont les électeurs de 1789 entouraient cette assemblée, qu'ils investissaient de grands pouvoirs, parce qu'ils en attendaient de grands services. Avant de terminer cette partie de notre analyse, contentons-nous d'y ajouter quelques détails caractéristiques.
La joie, qu'avait causée la convocation des États généraux, n'était pas sans un mélange de défiance et d'inquiétude. On se demandait comment ils parviendraient à protéger leur indépendance et leur durée, contre les attaques auxquelles ils allaient se voir en butte. Le tiers état du bailliage de Ponthieu *, notamment,