LA JOURNÉE 0BS TUILES
servit à développer, dans l'esprit de la bourgeoisie, des idées dont Tefifet n'allait pas tarder à se faire sentir.
En apprenant l'arrêté du 20 mai, Brienne, trompé dans son espoir de conciliation, riposta au défi des magistrats, par des lettres de cachet, leur ordonnant de partir immédiatement pour l'exil, chacun dans la résidence qui lui était assignée. Ces lettres furent remises à leur adresse dans la matinée du 7 juin. Il faisait un temps d'émeute, d'une chaleur étouflfante *. Vers dix heures, « les avocats et les procureurs, rassemblés en costume noir " », traversent la ville sous prétexte d'aller rendre visite au premier président avant son départ. La foule se précipite sur leur passage et les salue de bravos enthousiastes. Bientôt, après les curieux inoffensifs, arrivent les émeutiers, dont la fureur va sans cesse croissant. « Toute la cléricature du palais est distribuée dans les places, dans les rues, et dans les maisons de Grenoble. Un procureur dirige les mouvements. On répète partout que si le parlement est enlevé à la ville, elle sera réduite à la misère. On ferme les boutiques... Toutes les cloches sonnent le tocsin. La populace se partage alors en divers attroupements. Les uns vont aux différentes portes, les ferment et s'emparent des clefs, malgré la garde doublée par le commandant. D'autres vont chez le premier président et chez tous les magistrats saisir leurs malles, leurs voitures, et, avec des menaces, douces pour ceux qui les recevaient, défendre à tous les exilés de partir. Quelques-uns sont chargés d'aller tenir en respect les corps de garde dis-
i. MolleTille, Bist. de la Rév. />*., t. I, p. 357. 2. Eodem»
séminés dans la ville, pendant que le corps principal des rebelles courait à l'hôtel du commandant * », afin de lui arracher Tordre de rouvrir les portes du palais et de réintégrer le parlement dans ses fonctions.
Chemin faisant, il se heurte à de nombreux détachements de grenadiers, tirés des deux régiments en garnison dans la ville, ceux d'Austrasie et de Royal-marine. Leur présence ne l'arrête pas, ni leurs armes qu'il sait pourtant chargées. Il s'avance toujours, comptant sur les dispositions sympathiques des uns et sur l'hésitation des autres. En effet, il ne tarde pas de reconnaître que soldats et officiers faiblissent et que la plupart ne demandent qu'à laisser faire. Un lieutenant-colonel, M. de Boissieux, défend de tirer sur la foule, afin de parlementer avec des gens qui continuent à lui jeter des pierres et qui le blessent. « Il n'en persista pas moins dans son pacifique héroïsme *. » Plusieurs autres officiers donnent l'exemple d'une conduite encore plus regrettable. De leur côté, les soldats, mal commandés, mal soutenus, prêtent l'oreille au refrain accoutumé : Tirerez'vous donc sur vos frères '? Ils cèdent aux suggestions et aux caresses de femmes qui viennent les débaucher jusque dans leurs rangs. Au milieu du désarroi général, un détachement du Royal-marine faisait seul bonne contenance. Il avait à sa tête un bas officier, comme on disait alors, un simple sergent, homme énergique et fidèle à sa consigne. C'était Bernadotte, le futur roi de Suède. Ne pouvant se résigner à subir ce qu'il considérait comme une humiliation, il prit sur lui de commander le feu. Deux émeutiers tombent morts devant lui, d'autres blessés. Mais que pouvait-il faire à la tête de sa petite troupe, abandonné, désavoué par ses