‹ La chute de l'ancien régime (1787-1789) (volume 5)Chapitre 95 sur 331 · Annales françaises, p · texte numérisé non relu

Annales françaises, p

d'activité aux troubles, on joignait à cette demande celle d'un changement pareil dans la constitution des États de Bretagne, ou plutôt on ne demandait pas. Chaque corps municipal, chaque réunion de ^bourgeois, chaque corporation de marchands ou d'artisans, les bouchers, les boulangers, les tanneurs, les maréchaux, etc., prononçaient sur cette question de droit public, et prescrivaient impérieusement cette réforme pour la prochaine tenue des États provinciaux. Ces écrits, répandus dans le public, étaient en outre adressés aux principales villes du royaume pour leur servir de modèle. On y déplorait l'asservissement, la dégradation du tiers état. Il était temps, disait-on, que le peuple fût compté pour quelque chose, et qu'il cessât d'être regardé comme destiné à la gloire et à l'élévation du clergé et de la noblesse. On n'annonçait cependant encore, dans ces commencements, ni fureur, ni haine contre les premiers ordres. On était loin, disait-on *, de prétendre à partager toutes les prérogatives dont ils jouissaient. Toute société bien organisée admet des distinctions et des degrés pour les individus qui la composent. C'est le besoin qui le demande, c'est la raison qui l'exige; et, dans un pays comme la France, sans cette antique et respectable hiérarchie, tout ne serait bientôt que désordre et confusion. Sous ces paroles trompeuses, on recherchait des partisans et on cachait aux deux premiers . ordres le sort qui leur était destiné. » Non, ces paroles n'étaient pas trompeuses. Tant que le tiers état put eq)érer quelques concessions des privilégiés, il resta luiHoaême dans les bornes d'une juste modération. La haine et la fureur ne vinrent que plus tard, résultat ordinaire des luttes qui se prolongent et qui, en se prolongeant, s'enveniment. De môme, il est vraiment puéril

i. Délibération de la inlle de Nantes, 4 novembre 1788.

de croire que la Bretagne se laissait ici mener par les intrigues du gouvernement. Quelle est la ville qui donna le signal de celte nouvelle levée de boucliers? Précisément celle qu'Arthur Young nous dépeint comme enflammée pour la cause de la liberté *. Il suffit de se reporter au tableau qu'il en donne, pour être certain que Nantes agissait sans la moindre provocation, et ne cédait qu'à ses propres entraînements.

La même agitation régnait dans presque toutes les autres provinces du royaume. Mais ce n'était pas plus vers elles que vers la Bretagne, que se tournaient les regards de la France. Depuis l'assemblée de Vizille, ils ne quittaient plus le Dauphiné. Personne ne s'était mépris sur la nature ou sur le but des réticences que s'étaient imposées les Dauphinois. On se doutait bien qu'ils ne s'arrêteraient pas à moitié de la route, et qu'après s'être occupés de leurs états particuliers, ils ne tarderaient pas d'aborder la question des États généraux. N'avaient-ils pas promis de servir d'exemple à tous les Français? On s'attendait donc à les voir saisir la première occasion pour répondre à l'arrêté du 25 par quelque déclaration solennelle; on n'attendit pas longtemps. Le gouvernement venait enfin de céder à leurs vœux et de reconstituer leurs états sur les bases qu'ils avaient eux-mêmes posées, soit à Vizille, soit dans une^ assemblée postérieure, tenue à Romans au mois de septembre. Le premier usage que les trois ordres de Dauphiné firent de leur réorganisation légale, fut d'adresser au roi une lettre concernant le doublement du tiers. Meunier fut choisi pour la rédiger. Il y mit ses qualités habituelles, autant de modération que de force, et surtout sa lucidité, son bon sens. C'est lui qui le premier invoqua l'argument décisif. Après avoir exposé

1. Lettre du 22 septembre 1788, déjà citée, chapitre IX, § vi.

que le système, suivi en 1614, avait été pour la première fois introduit par les États d'Orléans qui en donnèrent le fâcheux exemple dans leur session de 1569, il ajoute : € S'il pouvait être encore imité, craignons que les États généraux ne puissent rien faire pour la félicité du royaume et la gloire du trône, et que l'Europe n'apprenne avec surprise, que les Français ne savent ni supporter la servitude, ni mériter la liberté *. » Ainsi se trouva dénoncé l'inconv^énient capital de la délibération par ordres. Avec elle, les États généraux de 1789 n'eussent été qu*un leurre, bon tout au plus à augmenter la prépotence des ordres privilégiés. C'est pour cela que ces ordres insistaient avec tant d'énergie sur le maintien des anciennes traditions. C'est pour cela que le tiers état tout entier réclamait un système à la fois plus juste et plus fécond.

Au milieu de l'attention publique, tenue en éveil par tant de sujets d'excitation, la lettre de Mounier produisit un effet immense. Ce n'étaient plus là les vaines théories de quelques parlementaires, dévoués quand même au succès de la réaction, c'était la voix d'une province oitiëre dont tout le monde se plaisait à célébrer les c sentiments louables et purs » *, même ceux qui s'y montraient le plus hostiles; et dans cette province, ce n'était pas seulement la voix du tiers état, plaidant sa propre cause, c'était celle de la noblesse et du clergé appuyant une réclamation dont ils reconnaissaient la justice. Il y avait là de quoi faire réfléchir les Notables et favoriser les espérances de ceux qui persistaient à compter sur leur impartialité.

Le fait est qu'on ne les soupçonnait pas encore d'un parti pris irrévocable. Déjà nous avons vu Lafayette, tout en regrettant que Necker ne se fut pas contenté de

i. Droz, l. II, p. 83 en note.

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