‹ La chute de l'empire de RabahChapitre 28 sur 101 · Nommé Gaye · texte numérisé non relu

Nommé Gaye

L'EMPIRE DE BABAI1.

sif. Jadis très puissante, l'agglomération des Nyellim tenait toute la région sous son joug. Aujourd'hui très déchus, une partie d'entre eux sont soumis aux Bouas, groupement païen très considérable, pouvant disposer de plus de mille cavaliers en cas de guerre et payant lui-même tribut au Baguirmi.

L'autre groupe des Nyellim, encore nombreux, s'est retiré sur la rive gauche et habite des montagnes rocheuses où ils sont inattaquables. Les Bouas ont essayé à maintes reprises, mais sans succès, de les vaincre. Nous arrivons chez eux le lendemain ; leur chef se nomme Togbao. Nous y rencontrons quelques Baguirmiens qui viennent nous souhaiter la bienvenue. Nous échangeons des cadeaux, mais le sentiment général est la méfiance. Les rives rocheuses ne nous procurent pas de bois ; nous en achetons à grand'peine et de mauvaise qualité. Nous avions atteint 9°30'.

Pendant deux jours encore, nous voguons parmi les tribus païennes, très denses, très nombreuses. Nous traversons le pays des Miltous, des Bouas, des Sarouas, et le 7 septembre nous mouillons au village de Bousso, au cœur du Baguirmi.

On est tout à fait étonné en voyant combien rapidement s'exerce l'action musulmane parmi les peuplades païennes. Il y a cinquante ans à peine, les Bousso n'étaient pas supérieurs aux autres païens que nous venions de rencontrer. Aujourd'hui, tous vêtus, ayant le sentiment d'une hiérarchie, d'une autorité, tout ce peuple semblait avoir derrière lui des siècles de civilisation. Ils vivaient dans la barbarie, ils sont maintenant en plein Moyen âge et cinquante ans à peine ont suffi pour faire franchir à ces primitifs une telle étape. Grâce à Ahmed, l'accueil, d'hostile qu'il était au début, devint bientôt meilleur. Toutefois nous ne réussîmes pas à faire porter un message au sultan du Baguirmi, dont la résidence était située à cinq jours de marche de là. Force donc nous fut de reprendre notre route.

Les rives du Ghari, assez élevées, sont très peuplées. Nous laissons successivement derrière nous les grands centres de Laffana et de Maffaling et le village moins important de Baïn-

LE BAGUIRMI.

hanné, où nous nous arrêtons, pour demander s'il serait possible d'envoyer une lettre au sultan. On nous répond que les villes de Bousso, Maffaling et Mondo jouissent seules du privilège de fournir des courriers pour le sultan. Nous cherchons à obtenir des détails sur le voyage de Nachtigal, qui a franchi le Chari en cet endroit ; on nous répond que nous sommes les premiers Européens qu'on voit dans la région, que tout le pays est terrorisé par la vue de « notre maison qui marche sur l'eau ». Certains même disent qu'ils nous ont vus descendre du ciel après un orage très violent...

Bien que la partie intelligente de la population ait entendu parler des vapeurs par ceux d'entre eux qui ont accompli le pèlerinage de la Mecque, on s'imagine aisément que l'impression produite par notre arrivée si soudaine ait été plutôt de la crainte. D'où venions-nous? Où allions-nous? Venions-nous en amis du Baguirmi ou de Rabah ? Autant de mystères pour tous ces gens.

Nous quittons bien vite Baïnhanné et, en passant à Mondo , région commandée par Souleyman, beau-frère du sultan, nous avons la bonne fortune de trouver un esclave de ce chef, qui veut bien se charger d'une lettre pour le sultan Gaourang. Ne voulant pas attendre la réponse à cet endroit, nous continuons notreroute dans l'intention de nous rapprocher du Tchad. Mais en arrivant en face de Baleignéré, nous sommes invités par une délégation des notables de l'endroit à ne pas dépasser ce point,, et à y attendre une réponse du sultan. J'en profite pour confier une nouvelle lettre à un de mes Sénégalais les plus intelligents, nommé Boubakar, avec ordre de la porter à Massénia.

Nous séjournons douze jours au même endroit sans recevoir la moindre nouvelle. Très bien reçus néanmoins par les gens du pays, dont beaucoup parlent arabe, nous passons nos journées à nous documenter sur le pays. Des informations ainsi obtenues, il résulte que le pays du Baguirmi, à peine relevé de la guerre soutenue en 1870 contre le Ouadaï, a eu à subir, du fait du passage de Rabah, un choc formidable dont l'effet se fait encore

sentir. Le voisinage immédiat de ce flibustier, installé dans le Bornou, étant une menace continuelle pour le Baguirmi, je compris que si nous parvenions à vaincre la méfiance de tous ces gens contre les chrétiens l'occasion serait bonne pour traiter : il suffisait de leur faire entrevoir, avant toutes choses, la communauté d'intérêts existant entre eux et nous.

Je reçus enfin une réponse à ma lettre, réponse assez insignifiante ; mais, chose essentielle, Boubakar revenait accompagné de trois envoyés de l'entourage intime du sultan et ravi de l'accueil qu'on lui avait fait.

Le premier envoyé, dont le titre estgardaba, était le troisième personnage de la cour. Le deuxième était l'imam du sultan, un Foulbé, jeune encore, remarquablement intelligent, nommé Mallem-Abou-Bakar. Le troisième était un esclave de confiance nommé Mohammed-Fezzani, qui avait accompli plusieurs voyages en Tripolitaine. De l'entretien que nous eûmes avec ces gens, il résultait que le sultan du Baguirmi, Mohammed-Abd'Er-Rhaman- Gaourang, serait très heureux de voirie chef des chrétiens; mais que, pour calmer des suspicions très légitimes, il valait mieux, pour nous, regagner Bousso, d'où un des agents européens, ou moi-même, pourrait se diriger sur Massénia.

Nous apprenions, d'autre part, que le véritable meurtrier de Grampel était Rabah, et que c'était en grande partie aux 300 fusils enlevés à notre malheureux compatriote que cet aventurier devait ses succès dans le Centre Africain. M'étant informé de l'attitude du Ouadaï à la suite de notre arrivée, on me donna à entendre qu'on supportait avec peine le tribut imposé par le Ouadaï, et que si plus tard on trouvait une occasion, on ne manquerait pas de refuser de le payer. En somme, ce que je voyais me faisait plutôt concevoir de la sympathie pour cet héroïque pays qui, malgré la supériorité des armes, avait réussi à maintenir son indépendance contre Rabah, et qui n'avait qu'un désir, prendre un jour sa revanche.

D'autre part, le Baguirmi étant situé dans notre sphère d'influence, il y avait tout intérêt pour nous à nous allier avec ce

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