A MASSE NIA
TYt>ES DE SOLDATS BAGUIRMIEJNS.
précautions. Nous finîmes même par nous voir seul à seul, avec Ahmed comme interprète et comme témoin.
Gaourang a l'habitude de sortir deux fois par semaine en grande pompe et d'aller faire une tournée aux environs. J'étais de toutes ces sorties et le grand plaisir du sultan était de faire manœuvrer devant moi ses soldats.
Je dus même céder à ses instances et faire parader devant lui une vingtaine d'hommes que j'avais fait venir du vapeur. Nos Sénégalais eurent un grand succès, moindre cependant que notre clairon, dont les notes vibrantes excitèrent l'enthousiasme général.
Et cependant l'armée baguirmienne ne manquait pas de musique. J'y ai compté au moins une douzaine de tambours, des
L'EMPIRE DE RABA1I
âûtes, des trompes et un clairon provenant d'un fabricant du faubourg Poissonnière.
On ne doit pas s'étonner de trouver de tels objets en plein Centre africain. Il ne faut pas oublier que ces régions sont en communication constante avec Tripoli, dont les caravanes approvisionnent les marchés duOuadaï et en proportion moindre ceux du Baguirmi.
La religion musulmane et la facilité des communications ont introduit dans ces régions une civilisation relativement avancée. On s'y trouve, à ce point de vue, au Moyen âge. Les sultans du Ouadaï et du Baguirmi, en gens pratiques, ont su éviter la grande féodalité héréditaire, cause en Europe de tant de luttes sanglantes.
Se méfiant de leurs proches ou des gens à qui leur naissance donne une certaine influence, ils leur confient rarement des commandements de régions. Ils réservent presque toutes les fonctions importantes à des esclaves de confiance^ qu'ils peuvent révoquer à volonté et qui n'ont pas le temps de se créer une popularité suffisante dans les territoires qu'ils administrent, pour que leurs enfants puissent leur succéder.
Au point de vue religieux, la grande majorité du pays est musulmane. La minorité des habitants seulement est lettrée et les plus grands savants possèdent tout au plus la science enseignée au ive siècle à l'école d'Alexandrie. On trouve néanmoins quelques personnages qui, ayant beaucoup voyagé, ont acquis des idées très larges et ne sont pas réfractaires à l'introduction
de certains perfectionnements de notre civilisation.
Il faut dire d'ailleurs que les Baguirmiens proprement dits,
conquérants du sol, ne sont musulmans que depuis un siècle
environ et ne paraissent pas très fanatiques.
Bien que les légendes baguirmiennes fassent remonter l'ori
gine de la race à quatre personnages venus du Yemen, il paraît
plus certain qu'ils descendent des tribus fétichistes établies au
Nord du lac Fitri.
Ils vainquirent d'abord leurs voisins immédiats, les Boulalas,
S LIMA N ET YOUSSEF.
et unis à eux ils soumirent successivement les Foulbés installés près de Massénia, et les groupements arabes très nombreux fixés un peu dans tous les territoires du Baguirmi actuel. Les vaincus payèrent tribut, mais réussirent à donner leur religion aux vainqueurs. Aujourd'hui Boulalas, Foulbés et Arabes forment la population baguirmienne.
Je n'insisterai pas davantage sur le Baguirmi, bien que j'aie encore beaucoup de choses à en dire. Je reviens à notre séjour à Massénia.
Comblé d'attentions et de soins par l'entourage de Gaourang, je ne perdais pas de vue l'objectif de mon voyage, et dans une des dernières entrevues que j'eus avec le sultan, je lui exprimai mon désir de pousser jusqu'au Tchad. Il fit son possible pour m'en dissuader, disant que c'était folie pure de s'aventurer avec si peu de monde dans un pays occupé par Rabah, que je ne devais pas oublier qu'il avait tué Crampel, et que pareil sort nous attendait infailliblement. Il est certain qu'en parlant ainsi il était sincère, mais il est fort probable que la crainte de nous voir nouer des relations avec Rabah entrait pour quelque chose dans ses préoccupations.
Aussi lui demandai-je, afin de le rassurer, de vouloir bien me donner deux hommes, dans lesquels il avait confiance, pour nous servir de guides. J'ajoutai qu'étant si près du Tchad, nul dans mon pays ne comprendrait que nous nous arrêtions en route et que, d'ailleurs, les Français ne craignaient personne. Gaourang était jeune; il consentit à notre départ et nous adjoignit deux hommes remarquables, l'un, l'aguid Mondo, son propre beaufrère, et l'autre, Youssef, qui avait navigué longtemps sur le Ghari et sur le Tchad. La terreur inspirée par Rabah était telle que nous grandîmes de cent coudées dans l'estime publique ; mais notre projet fut considéré par tous comme irréalisable.
Nous fîmes toutes les provisions nécessaires. On tua des boeufs dont on fit boucaner la viande, on embarqua du bois pour trois jours, et vingt villages, réquisitionnés par ordre du sultan, nous fournirent de l'huile de poisson, d'arachides et à'hadjilidj