‹ La chute de Miss TopsyChapitre 2 sur 3 · TT · texte numérisé non relu

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rémy avait remarqué que les artistes du cirque , avant ou après leurs exercices, venaient s'asseoir à ces mêmes places de secondes où il était monté.

Aussi, le lendemain, y retourna-t-il, Il aurait été incapable de se rendre compte de ce qui l'attirait : si c'était la nouvelle écuvère, le charme du spectacle, le désir de voir un peu de luxe autour de lui, — ou bien une curiosité compliquée, dans

laquelle rentraient ces trois éléments.

La veille, il avait reconduit chez elle la femme rencontrée à Mabille, et, toute la journée, parmi les dégoûts que laisse une nuit d'amour payé, il avait revu miss Topsy, daii£ sa robe rose et bleue, avec ses cheveux poudrés, tandis que son quadrille sonnait à ses oreilles de tapageuses harmonies, et que les cris des clowns les poursuivaient encore. Pellard étant allé à la campagne avec sa modiste, il se trouvait seul. La perspective d'une interminable soirée en tête-à-tête avec lui-même le terrifiait. Machinalement, il s'était dirigé vers les Champs-Elysées, et il était entré au Cirque.

Le hasard le plaça à côté de miss Topsy, qui regardait travailler ses camarades en attendant son tour, et qu'il ne reconnut pas tout d abord.

Elle était vêtue d une simple robe à pois blancs ; une touffe de fleurs rouges ornait son chapeau noir ; elle portait, en boucles d'oreilles, des cercles d'or, — des gants foncés, un bouquet d'un sou piqué à son corsage. Sa tournure était celle d'une jeune fille bien élevée, qui se tient droite, un peu guindée, sans regarder personne. On lui aurait donné vingt ans. Elle avait les joues pâles, le front un peu bombé, le nez légèrement aquilin, une bouche trop grande plantée de dents irrégulières, deux yeux très beaux. Elle était blonde.

Frémy se tournait de temps en temps vers elle, et l'examinait à la dérobée. Il remarqua encore que, comme il s'en était douté la veille, elle avait les épaules trop carrées.

Elle se déganta, et il vit ses mains, qui étaient assez fines. Mais, en somme, il n'éprouvait point pour elle une sympathie particulière.

Dans sa modeste toilette de ville, elle lui restait indifférente : c'était une femme quelconque.

Cependant, un homme, assis derrière elle, se mit à lui parler.

Frémy écouta, cherchant à deviner ce qu'ils disaient : mais ils se servaient d'une langue inconnue. Alors il se perdit en conjectures : cet homme était peut-être un écuyer, ou son frère ; peut-être son amant.

Leur conversation cessa. A son tour, Frémy se pencha vers elle, et lui demanda sa lorgnette. Elle la lui tendit sans rien dire.

La lorgnette n'était pas à sa vue.

Pourtant, il la garda longtemps, et il suivait avec un intérêt affecté les " exercices de grâce » de Mademoiselle Léa.

Topsy le trouva indiscret : Léa faisait à peu près les mêmes choses qu'elle ; elle se promettait de l'observer avec attention; elle aurait eu besoin de sa lorgnette.

Frémy la lui rendit trop tard pour quelle pût s'en servir. On était presque à la fin de la première partie. Elle descendit pour s'habiller.

Frémy fut étonné de se sentir seul et de s'ennuyer. L'entracte lui

parut interminable. Il regarda la salle : mais le public familial du dimanche ne l'intéressait pas.

Puis, quand Topsy entra dans la piste, il la trouva transfigurée. Cette fois, elle portait une robe et un corsage noirs, relevés seulement par des nœuds de rubans feu. Ses cheveux flottaient en ondulant un peu.

Pick, le clown, gambadait pendant ses repos et ne la quittait pas des yeux tant que duraient ses exercices, roulant pour la voir sa grosse tête enfoncée sur son cou de taureau.

Quand elle fut sortie de la piste avec ses révérences accoutumées, la représentation lui parut terminée.

A côté de lui, un petit enfant se mit à pleurer, quoique sa mère lui eût acheté un sucre d'orge. Cela l'aga-

çait ; et il s'en alla, tout triste, en regrettant de n'avoir pas été plus aimable.

Le jour suivant, Frémy eut quelque peine à se défaire de Pellard qui, sous prétexte de lui rendre ses politesses de lavant-veille, voulait à tout prix l'emmener à Bullier.

Aussi, arriva-t-ii en retard au Cirque. Topsy, qui avait déjà « travaillé », était dans l'amphithéâtre.

En la voyant, il fut troublé. Pourtant il s'assit à côté d'elle, et lui adressa la parole : la veille, lorsqu'il lui avait emprunté sa lorgnette, il ne savait pas que... Elle répondit poliment : sa voix était agréable ; elle avait un accent anglais très prononcé. Pendant une demiheure, ils causèrent. Quelquefois,

en lui répondant, elle le regardait sans embarras. Ils se dirent des choses insignifiantes :

— ... Othello n'est pas mal dressé...

— Non ; mais Love Test encore mieux...

— CeBepp est un clown étonnant, il trouve toujours de nouveaux tours . .. J'aime beaucoup les clowns; et vous ?...

— Oh ! moi, j'en ai tant vu, que je n'y fais plus grande attention... Il me semble qu'ils sont tous les mêmes.

Elle aurait préféré qu'il ne lui parlât pas. Mais il continuait, après avoir vainement cherché un autre sujet de conversation :

— Que pensez -vous de miss Arachnea?...

Et chaque fois qu'un nouvel artiste entrait dans le manège, il faisait une nouvelle question. Quand Topsy se leva pour partir, il lui tendit la main. Elle parut étonnée de cette familiarité, et prit un air pincé. En s'en allant, Frémy se demandait :

— Où cela me conduira- t-il ?

Et les diverses solutions qu'il entrevoyait l'effrayaient également, comme troublantes et dispendieuses. Au lieu de vendre la pendule en vieux Saxe dont il avait parlé à Pellard, il s'était contenté de mettre sa montre au Mont-de-Piété ; et il n'avait nulle envie de se jeter dans des aventures coûteuses.

D'ailleurs, il était tranquille :

pourquoi introduirait-il dans sa

vie un élément nouveau, qui le gênerait?

Il passa deux soirées avec Pellard ; elles lui semblèrent insipides et longues; et le jeudi, comme le poète le quittait pour rejoindre sa modiste, il se rendit au Cirque.

Il salua Topsy comme s'il l'eût connue depuis longtemps. Elle restait très réservée. Ils causèrent des mêmes choses sans intérêt.

Mais les jours suivants, leur conversation devint plus intime. Ainsi, avec la sourde indignation de l'artiste dont on bafoue les idoles, il lui expliqua que, pendant le fameux m saut du cintre » , l'orchestre écorchait un morceau de la marche funèbre de Chopin, en le jouant sur un rhythme beaucoup trop rapide.

Cette fois, il s'animait en parlant, il faisait des gestes, il dit que c'était honteux. Elle, sans comprendre qu'on pût se fâcher aussi fort pour une semblable bagatelle, pensa néanmoins que cet inconnu n'était pas aussi nul qu'elle Pavait cru tout d'abord ; que, pour s'enthousiasmer à ce point d'un morceau de musique, il fallait avoir une âme passionnée. En l'écoutant, elle se demandait : Pourquoi donc vient-il au Cirque presque tous les jours? Et elle luidit, avec un soupir:

— Vous êtes bien heureux de comprendre ainsi les belles choses, et d'en jouir aussi vivement... Etesvous musicien?...

Puis elle se reprit, craignant d'être indiscrète :

— Ah ! pardon, monsieur.

Malgré cette réticence, Frémy

lui répondit :

— Non, par malheur... C'eût été mon goût ; mais les circonstances en ont décidé autrement.

Elle le regarda d'un air curieux :

il avait eu des contrariétés; elle commençait à le trouver intéressant.

Il éprouvait le besoin irrésistible de lui parler de sa vie ; il reprit :

— Je suis employé de ministère. Une belle carrière, allez!...

Deux mille cent francs par année...

Et l'on peut être augmenté, — avec des protections, bien entendu!...

Vous ne pouvez vous imaginer comme on voit l'avenir en rose, quand on y réfléchit, aux heures

LA CHUTE DE MISS TOPSY ôl

du bureau !... Rien à attendre, — et un travail toujours le même, un travail de clerc d'huissier dont la monotonie est exaspérante... Et dire que...

Il allait parler de son passé. Mais il regrettait déjà d'en avoir tant dit, il se trouvait ridicule. Il s'arrêta :

de telles confidences ne pouvaient que lui nuire.

Elle se mit à le consoler :

— Il ne faut pas trop vous plaindre !... Que voulez-vous? chacun a ses malheurs !... Ainsi, la carrière des arts, qui vous semble peut-être très belle, est souvent bien dure...

J'en sais quelque chose, moi ! . ..

Sa voix était très douce. Frémy, qui depuis bien longtemps n'avait pas rencontré de sympathie de

femme, l'écoutait avec délices: il lui semblait que les mots glissaient sur lui comme des caresses. Les amertumes amassées en lui se fondaient : il se rappela comment sa mère lui parlait, lors de ses premières peines, à propos d'un jouet cassé ou de rien. Il oublia ses calculs, et se mit à raconter sa vie: le bonheur de son enfance, la ruine et la mort de son père, son abandon.

De temps en temps, des bravos trop bruyants lui coupaient la parole, ou des rires.

Inconsciemment, il ne fut point sincère : il devinait que Topsy était bonne, il voyait qu'elle s'attendrissait, et il était heureux de l'attendrir. Il se fit plus malheureux qu il n'était, surtout plus mélancolique.

Il affecta une grande élévation d'idées, une profonde désespérance causée par les déceptions de son idéal toujours meurtri, un scepticisme justifié par la cruauté des hommes et des événements à son égard. Il prononça de ces mots sonores que les femmes prennent pour des sentiments vrais, se persuadant à lui-même, pour un instant, qu'il croyait aux choses dont il parlait, qu'il avait souffert tous les maux dont il narrait l'histoire imaginaire. Il alla jusqua raconter, en termes discrets, l'histoire de cette fille qui lui avait fermé sa porte, et les grands yeux francs de Topsy eurent un éclair d'indignation.

En le regardant, elle le trouvait

métamorphosé, et comme grandi :

tant de malheurs expliquaient sa figure pâle, presque malade, relevaient sa tristesse ; il était tout jeune, et navait plus aucune foi, parce que les affections solides avaient toujours manqué sous ses pas. Quelle devait être sa vie actuelle ?...

Comme s'il devinait sa pensée, il se mit à lui parler de son appartement désert, de ses soirées de spleen, de Pellard, son seul ami, qui parlait marseillais et faisait des vers ridicules : et elle sentait courir dans ses veines le frisson de la solitude, elle songeait au vide des heures seules, à l'ennui désolé des longs dimanches...

— Mais vous-même, lui demanda Frémy tout à coup, ne vous ennuyez-

vous pas quelquefois?... Votre vie errante doit bien avoir ses déceptions...

Elle allait lui répondre, lorsqu'on entendit le bruit mat d'un corps qui tombe lourdement : c'était miss Zaeo sur le tapis de son filet. La représentation était terminée, il fallait se séparer. Leur serrement de main fut plein d'intimité. Topsy disparut par l'escalier réservé aux artistes.

Frémy, tout pensif, avant de rentrer chez lui, s'arrêta dans une taverne anglaise où il but plusieurs pintes de stout : il sentait le besoin d'une ivresse épaisse et pesante.

e lendemain, ils reprirent la conversation au point précis où ils l'avaient laissée, comme s'ils eussent été tous deux, pendant tout le jour, sous le coup d une pensée unique. Et Topsy raconta sa vie dans ses simples détails, sans songer à se poser en héroïne :

Son père, costumier à Londres, étant mort en laissant ses affaires en mauvais état, elle serait devenue couturière, ou repasseuse, peut-

être même femme de chambre, si un directeur de cirque, client et ami de sa famille, ne s'était chargé d'elle. Quand elle était petite, son métier ne lui plaisait guère : les études préparatoires la fatiguaient beaucoup ; les chevaux lui faisaient peur ; ses membres se meurtrissaient dans des chutes ; elle pleurait souvent. Puis, en grandissant, en devenant forte, elle s'était accoutumée. A présent, son sort lui semblait assez heureux, elle bénissait la mémoire du bon directeur qui l'avait sauvée de la misère.

— Et vous êtes seule au monde ?

lui demanda Frémy, quoiqu'il l'eût souvent vu partir le soir avec une vieille dame.

Non. Elle demeurait avec sa mère

qui, chaque soir, venait l'attendre à la sortie. Misstress Maudson rêvait une modeste aisance, pour plus tard: aussi travaillait-elle, à l'occasion, pour les magasins de modes, afin qu'on pût faire des économies.

Elle était très pieuse ; à la maison, elle partageait le temps de sa fille entre les soins du ménage et de bonnes lectures ; elle professait un profond mépris pour l'acrobatie, qu'elle appelait un « métier de sauvages v, — et qu'elle avait pourtant acceptée, à cause de la nécessité.

Ce qui la blessait le plus, c'était le nom bohémien de Topsy qu'on appliquait à sa fille et qu'elle ne voyait jamais sans un froncement de sourcils s'étaler en grosses lettres noires sur des affiches sang de bœuf : chez

elle, elle l'appelait de son vrai nom Eva : un nom chrétien. Elle était parvenue à lui ôter jusqu'à l'envie de fréquenter ses camarades, à force de les lui représenter comme des êtres dangereux, grossiers, remplis de vices. De sorte que Topsy, quoiqu a l'époque où elle commençait à se former un hercule eût jonglé avec elle, vivait dans une terreur secrète et continuelle de ces corps musclés et râblés, dont les maillots dessinaient les formes robustes : du moins, c'est ce que Frémy déduisit de ses réponses un peu vagues ; car, n'étant guère habituée à s'analyser elle-même, elle exprimait mal des sensations dont elle se rendait à peine compte.

— Vous n'êtes pas une écuyère comme les autres, lui dit-il.

Elle répondit d'un air étonné :

— Oh ! il doit y en avoir beaucoup comme moi !..•

La connaissance était faite : et après ces premières confidences ils eurent tant de choses à se dire, qu'ils se sentirent gênés par la lumière trop vive que répandaient les lustres, par les éclats trop bruyants de l'orchestre, par la présence des spectateurs qui les bousculaient en enj amban t les banquettes .

Ils rêvaient de s'isoler dans un coin oublié, sans rien voir et sans rien entendre, ou mieux encore d'errer ensemble au grand air frais. Ils ne convinrent de rien ; mais, d'un accord tacite, ils prirent l'habitude

de venir de meilleure heure, sitôt les portes ouvertes : pour arriver à temps, Topsy mentait à sa mère, et quand elle entrait, on voyait encore dans ses grands yeux francs l'inquiétude de ce mensonge, qu'un regard de Frémy dissipait. Et, devant les gradins vides de l'amphithéâtre, dans l'obscurité silencieuse de la salle, ils passaient des minutes heureuses...

Peu à peu, ils découvrirent entre eux des rapports étonnants : leurs goûts étaient les mêmes; ce que l'un disait, l'autre le pensait depuis longtemps ; ils portaient sur les choses des jugements analogues.

Souvent, ils ne se parlaient pas, mais leur silence était gros de choses qu'ils comprenaient. Par moments,

quand ils étaient seuls, l'odeur puissante des chevaux qui remplissait la salle les faisait respirer plus fort et les troublait. Ils frissonnaient.

Instinctivement, ils se rapprochaient l'un de l'autre. Leurs mains se cherchaient avec un léger tremblement, et les yeux de Topsy s'allumaient d'une telle flamme qu'ils semblaient noirs...

Puis, soudain, le lustre les inondait de sa lumière crue, l'orchestre éclatait en sons criards, des têtes apparaissaient autour d'eux, comme des points noirs de mauvais augure, des camarades serraient la main de Topsy et leurs aveux se trouvaient suspendus.

Leurs conversations n'étaient plus banales : ils parlaient de l'amour en

général. Elle l'ignorait. Lui, croyait le connaître : et chacun d'eux expliquait longuement à l'autre comment il entendait aimer. Frémy parlait même du vide désolé de son cœur.

Ils se quittaient le plus tard possible, quand l'orchestre avait jeté le dernier accord du galop final dans le noir de la salle. Ils descendaient ensemble ; ils traversaient l'écurie où des valets dessellaient les chevaux ; serrés dans un coin du couloir, ils regardaient la foule plus nombreuse des premières s'écouler lentement. Enfin, au moment où l'on allait fermer les portes, ils se disaient au revoir.,.

Elle le devançait de quelques pas, se retournant pour relever sa jupe et lui lançant un dernier regard ;

puis, elle prenait le bras de misstres Maudson, qui s'impatientait et lui faisait des reproches, incapable de comprendre pourquoi elle était toujours la dernière. Toutes deux se mettaient en marche. Frémy les suivait de loin, avançant avec prudence, suivant l'ombre des murs, craignant d'être remarqué par la vieille Anglaise et de perdre de vue le manteau noisette qui, par moments, semblait plus foncé dans la nuit. A cent pas de la maison, dont un réverbère éclairait la façade, il s'arrêtait : pendant que misstress Maudson sonnait, Topsy, le visage baigné dans une lumière pareille à celle que Rembrandt répandait sur ses toiles, se retournait encore; quelquefois, le concierge dor-

mait, la scène se prolongeait ; puis la porte s'ouvrait et se refermait avec bruit...

Tout de suite, Frémy se sentait envahi de nouveau par la torture de la solitude.

Il revenait sur ses pas, passait devant les cafés-concerts dont l'illumination papillote à travers les arbres, tandis que les voix aigres des chanteurs jettent des bouffées de gaudrioles et des refrains patriotiques aux promeneurs entassés autour des enclos. Il descendait l'avenue des Champs-Elysées, indifférent aux signes des filles qui, sur des chaises louées, attendent le bon plaisir du hasard, avec des chiens sur les genoux. Il arrivaitjusqu'au Cirque, dont la masse sombre se

détachait sur le ciel clair des nuits d'été. Enfin, le rond -point dépassé, il trouvait un peu de solitude.

Alors, il revivait sa soirée dans ses moindres détails, puis, tout à coup, des raisonnements se présentaient à son esprit, qui en chassaient la rêverie :

« Je ne puis pas m'embarrasser dune femme, se disait-il, cela mène trop loin... »

L'idée de la paternité, possible malgré tout, le terrifiait:

« Nous ne pourrions pas vivre ! . ..

Topsy serait forcée de quitter le cirque; il nous resterait mes 175 francs par mois!... »

Mais, quoi qu'il fît pour la chasser, l'image de Topsy s'obstinait à le

poursuivre. Alors, il essayait de prendre la chose légèrement :

" Ce n'est qu'une écuyère !... »

Et au moment même, il la voyait passer dans l'éclat de son succès, éblouissante comme une vision.

Alors, il s'abandonnait, ne songeant plus qu'aux obstacles à vaincre :

« Elle est bien élevée; elle n'a fait que passer dans les coulisses du cirque ; les germes des « principes »

semés en elle ont dû se développer, grâce à sa bonne nature: sans doute, ils balancent l'influence du milieu ; de sorte que, comme une jeune fille du monde, elle rêve probablement le mariage. En tout cas, il y aurait une responsabilité... »

D'autres fois, de grands élans l'emportaient soudain. Il ne calcu-

lait plus ; les obstacles, au lieu de le refroidir, l'excitaient: il voulait simplement lui insuffler l'amour qui triomphe de tout, et être heureux avec elle : chaque jour, il trouverait une ivresse à l'entendre applaudir; il prendrait sa part du succès; des anxiétés toujours renouvelées le tiendraient sans cesse en haleine; il y aurait dans sa vie si monotone un intérêt et un danger qui rehausseraient le prix de l'amour, — quelque chose comme une couleur très vive jetée sur un fond terne... Et sa maltresse lui semblerait toujours plus belle, soit qu'elle voltigeât dans son travail aérien, ou qu'au repos, assise sur la selle plate et balancée comme en un bercement, elle laissât sa poitrine se soulever de fatigue et

d'émotion, en le cherchant des yeux parmi la foule. Et ils vivraient, ils seraient riches, les choses s'arrangeraient d'elles-mêmes comme dans les romans; il quitterait son ministère.

Lentement, il rentrait chez lui, fatigué pas sa longue marche; et mille petits tracas le rappelaient à la réalité . Il lui fallait gravir ses cinq étages, allumer sa lampe à pétrole, qui sentait mauvais, ou sa bougie, qu'il ne trouvait pas. Les chaleurs et les mauvaises odeurs amassées pendant le jour stagnaient encore à cause du manque d'air. Il aurait voulu respirer encore un moment à sa fenêtre : mais les maisons voisines, plus hautes, lui barraient la vue, et il ne voyait qu'un petit coin du ciel.

Ses nerfs, surexcités, étaient encore en mouvement: il ne pouvait même pas se promener dans ses deux chambres, tant ses quelques meubles les encombraient. Alors, il se couchait sans sommeil; mais il avait beau rejeter sa couverture et jusqu'à ses draps: il haletait. Et les idées de la soirée revenaient, assombries par Tinsomnie, angoissantes comme une fièvre. Il s'endormait à peine sur le matin, et bataillait dans ses rêves avec des clowns qui le giflaient, avec des chevaux dont les ruades le renversaient, avec Topsy qui crevait des cerceaux de papier sans s'arrêter jamais, avec Pellard dont la figure le poursuivait sans cesse.

Pellard était son confident, sans rien comprendre à ses hésitations.

Quand Frémy, après lui avoir détaillé les perfections de 1 ecuyère,lui demandait :

— Que feriez-vous à ma place?...

Le poète répondait, sans hésiter:

— Moi?... Je coucherais avec elle, tél... c'est bien simple!...

Il ne s était jamais troublé pour ces choses-là. D ailleurs, comme on commençait à l'imprimer dans des journaux à peu près sérieux, il était plus ferme encore que de coutume dans ses idées :

— Vous vous noyez dans un verre d'eau, mon cher! répétait-il à son ami... Que diable ! on n'a pas de ces scrupules-là...

Et il rimait ses éternelles ballades pendant que Frémy, en remuant de ses mains distraites les

papiers posés devant lui, cherchait des combinaisons impossibles. A vrai dire, ce n'étaient ni les obstacles, ni les scrupules qui arrêtaient Frémy ; mais il sentait en lui quelque chose qu'il n'aurait pu définir, comme un dégoût anticipé du bonheur, comme une inaptitude à jouir, qui souvent le faisaient douter de son propre sentiment. « Estce que je l'aime vraiment ? Est-ce que je la désire? » se demandait-il parfois ; et il frémissait en songeant que, sitôt qu'il l'aurait possédée, elle ne serait plus pour lui qu'une maîtresse vulgaire.

Le fait est qu'il ne l'aimait jamais autant qu'aux moments, trop courts à son gré, où il la voyait tourbillonner, dans son frais cos-

tume de ballerine, sur le cheval lancé, aux sons du quadrille toujours le même. Comme il aimait à parler de ce qui se passait en lui, il voulut expliquer cette bizarrerie à Pellard. Pellard haussa les épaules:

— C'est de l'imagination ! fit-il...

Moi, je fais des vers, 'parce que ça rapporte; mais vous, vous êtes un poète...

Et il lui adressa un sonnet, qu'il écrivit séance tenante :

Ne te figure pas que l'amour maladif...

Bientôt, Frémy fut encore, si possible, plus absorbé. La pensée de Topsy ne le quittait pas, quelque effort qu'il fît pour échapper à cette tyrannie. Cela ressemblait à une

obsession. Au cirque, dès qu'elle n'était plus à côté de lui, il la voyait partout dans la salle. C'était elle que son regard rencontrait en fouillant les gradins ; quand d'autres faisaient ballonner leur jupe au vent de la course, quand dix chevaux obéissaient à un signe de la chambrière de master Freath, quand un corps d'homme tournait autour du trapèze volant, — le manège lui semblait vide : il fermait les yeux, cherchait à voir Topsy dans le costume qu'elle porterait ce soir-là ; et il devinait quelquefois. Il ne haletait plus quand l'orchestre s'arrête, annonçant par son brusque silence qu'une vie se joue en un instant :

maintenant, des hommes pouvaient tomber comme des masses et se bri-

ser dans leur chute, il aurait à peine entendu le cri de terreur du public.

Cetait Topsy qu'il voulait dans la piste, Topsy seule,. vêtue de rose, vêtue de noir, vêtue de bleu, souple et gracieuse et le cherchant du regard. Les dangers des autres ne l'inquiétaient plus ; sa seule et continuelle émotion lui suffisait...

Un soir pourtant, comme ils étaient bien seuls à leurs places habituelles, Topsy et Frémy échangèrent un premier baiser, silencieusement, comme si une force triomphant tout à coup eût soudain rapproché leurs lèvres. Ensuite, ils n'osèrent plus se regarder ; Topsy attendait des paroles qui ne vinrent pas.

Distraite, elle exécuta ses « pi-

rouettes » avec une indifférence visible. Elle fut peu applaudie. D'ailleurs, elle ne s'en aperçut pas, et se hâta de se rhabiller pour venir un moment encore auprès de Frémy :

il l'aimait, puisqu'il l'avait embrassée; elle n'en pouvait plus douter...

Rentrée chez elle, quoiqu'il ne lui eût dit que des choses insignifiantes, elle sentit son cœur se dilater dans une joie infinie : le baiser reçu brûla toute la nuit sur ses lèvres ; la vie lui apparaissait sous un jour nouveau, avec des rayonnements. Un instant, elle se sentit troublée en se rappelant que Frémy ne l'avait pas suivie : mais il pleuvait trop fort .

Frémy réfléchissait.

Au lieu de le griser, la première

faveur obtenue le ramenait à ses incertitudes. Comme si cette caresse eût dissipé dun souffle le peu d'insouciance qui restait en lui, il se retrouva plus convaincu que jamais de 1 éternelle duperie des choses du cœur, plus tourmenté par des doutes sur lui-même et sur tout En marchant sous la pluie qui le cinglait au visage, il répétait, à demivoix :

" Il faut que cela finisse !... Il faut que cela finisse !... »

Mais comment ? Ses doigts effleuraient le bonheur : allait-il retirer la main?...

Le bonheur?...

Alors il songea que, s'il s arrêtait pendant qu'il en était temps encore, cette histoire serait pour lui un

charmant souvenir, an roman ébauché dont l'introduction, toute gracieuse, n'aurait pas la suite décevante des drames d'amour. L'idée que Topsy l'aimait peut-être véritablement, le gêna ; mais il se dit que sa décision lui épargnerait bien des peines, et qu'elle l'oublierait.

Et le lendemain, quand Pellard lui demanda des nouvelles de sa soirée, il répondit, d'un air calme :

— Je n'ai pas été au Cirque... Je n'y retournerai pas...

Le méridional le regarda d'un air stupéfait :

— Que s'est-il donc passé?...

— Rien... Seulement, je veux vivre tranquille...

Pellard lui fit la leçon :

— Vous en prenez bien le chemin... Pour vivre tranquille, mon cher, il faut une maîtresse!...

|]RÈMY ne manquait pas d'une certaine énergie : il persista dans sa résolution. Ht sa vie reprit son cours monotone.

Chaque jour, il faisait sa besogne le plus lentement possible , en essayant d y trouver un peu de distraction. Souvent, vaincu par la chaleur de juillet, par la tristesse écrasante du bureau, mais surtout par l'ennui qu'il portait en luimême, il s'endormait sur quelque minute. En sortant du ministère,

quand Pellard lavait quitté, il s'arrêtait longtemps devant les piliers d'affiches, cherchant, sur le grand placard du Cirque d'été, le nom de Topsy, placé en bas. Ce nom n'était pas en vedette, et revenait à peine tous les trois jours. Frémy l'attendait, jaloux de miss Arachnea, qui décidément avait accaparé la faveur du public et l'honneur des majuscules d'encre épaisse. Cette infériorité lui infligeait une sorte de mortification. Si le nom de Topsy lui avait crevé les yeux tous les jours, il n'aurait peut-être pas résisté à la tentation de la revoir.

De nouveau, il dînait avec Pellard, à une table d'hôte de la rue Neuve des Augustins. A force de se retrouver à côté de certains habi-

tués, Pellard avait fait leur connaissance. On parlait du procès du jour, du nouveau ministère, de la question tunisienne, des Kroumirs. On remaniait la carte d'Europe, on ébranlait les bases de l'édifice social, chacun s'en allait de son côté.

Alors la soirée commençait, désœuvrée, morne, interminable.

Pellard avait presque toujours des rendez-vous, ou des épreuves à corriger, ou un article à faire : il devenait très répandu, et abandonnait son ami. Il disait :

— Je fréquente les théâtres, pour faire jouer mon drame ; et il montait courageusement sur l'impériale de l'omnibus de l'Odéon.

Frémy restait seul.

Il n'osait plus aller aux Champs-

Élysées. Comme il ne pouvait rester chez lui, à cause de la chaleur et parce qu'il ne savait qu'y faire, il errait sur les boulevards , allant sans cesse du faubourg Montmartre à la place de l'Opéra. Même, il finit par s'intéresser à certaines filles qu'il rencontrait toujours battant le trottoir. Il sut bientôt par cœur les titres de toutes les nouveautés, à force de les considérer aux étalages des libraires ; il connaissait aussi les devantures de toutes les boutiques et les visages des gens qui viennent s'asseoir aux terrasses des cafés.

Il essaya de fréquenter une brasserie, à la rue Lagrange-Batelière :

les parties de piquet ou de domino des habitués l'intéressèrent un temps. Il feuilletait les journaux il-

lustrés. Mais il se laissait facilement aller à boire plusieurs bocks, et son budget, entamé déjà par ses visites au Cirque, lui interdisait une telle dépense. Il dut y renoncer.

Il perdit l'appétit, se porta mal, se plaignit d angoisses épigastriques.

Alors, Pellard le prit en pitié, et voulut le guérir. Il chercha un dérivatif, et imagina de conduire son ami à l'Hippodrome.

D abord, Frémy fut comme grisé en retrouvant l'odeur des chevaux et la foule. Puis, il s'ennuya. Les écuyères qui galopaient dans de faux costumes historiques ne l'intéressaient pas. Ses regards se perdaient devant lui. Il pensait à autre chose. Pellard s'en aperçut :

— Allons, décidément, fit-il, vous

n'aimez plus les acrobates... Je vous le disais bien, c'est bon pour les enfants!... Vous feriez mieux de venir au théâtre avec moi : à présent, j ai souvent des billets de faveur...

Voulez-vous que nous allions demain aux Français?... On donne Hernani.

Frémy secoua la tête :

— Non, merci... Je m'ennuierais encore davantage...

Le poète lui reprocha son indifférence à la littérature : un homme complet doit s'intéresser à toutes les manifestations du génie de son temps :

— Vous finirez par devenir malade tout à fait, mon cher ! . . . Il faut vivre, que diable!...

Frémy vécut. Un soir, il rencon-

tra aux Folies -Bergère une fille qui lui plut, parce quelle ressemblait lointainement à Topsy. Elle se nommait Héloïse ; elle était entretenue par un vieillard très riche, et ne fréquentait que rarement les lieux publics, lorsque l'envie la prenait d'introduire un changement dans son existence. Frémy la reconduisit et la vit plusieurs fois.

Elle ne lui demandait pas d'argent ; mais il fallait lui offrir des fleurs, la conduire à la campagne, l'accompagner au théâtre, Il fit pour elle quelques-unes des « folies » qu'il avait craint de faire pour Topsy : , il vendit enfin sa pendule en vieux Saxe.

— A la bonne heure ! lui disait Pellard, vous commencez à com-

prendre la vie... Et, fichtre ! elle est jolie, votre Héloïse!... Et puis des toilettes !... et des parfums!...

Les parfums surtout troublaient le méridional. Lorsqu'il la rencontrait avec son ami, ses narines se dilataient, et il croyait humer des élégances subtiles, des délicatesses raffinées et inconnues.

Il cita le mot de Baudelaire : « Mon âme voyage sur les parfums, comme d'autres sur les sons... »

Dans cette rencontre de hasard, Frémy trouvait à peine une distraction ; il lui fallait de grands efforts pour forger de temps en temps, à l'usage de sa maîtresse, quelqu'une de ces phrases vides dont les femmes ont besoin. Héloïse avait des accès de sentimentalisme qui laga-

çaient; d'autrefois, elle le révoltait par son cynisme en parlant de son * vieux ». Et puis, sa vanité souffrait de son rôle subalterne ; sa paresse, des rendez -vous d une heure auxquels il fallait courir. Quoiqu'elle eût, comme elle disait, * un fort béguin » pour lui, elle le traitait un peu trop sans façon : il n'avait pas su la dominer. Souvent, en obéissant à ses caprices, il se trouvait lâche. Et la pensée de Topsy le tourmentait : il songeait avec amertume qu'un autre avait sans doute profité de la statue animée par lui, — et que cet autre était plus heureux que lui.

Un samedi, Héloïse voulut absolument qu'il l'accompagnât au Cirque. Il refusa d'abord, puis, comme

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d'habitude, finit par lui céder. Elle revêtit sa toilette la plus riche : une robe de velours grenat, un large chapeau Rembrandt, des brillants dont les feux ruisselaient sur elle.

Et elle prit plaisir au spectacle.

Frémy avait choisi les places de manière à tourner le dos à Topsy, si elle se trouvait aux secondes. Il demanda un programme, et vit quelle travaillait à la fin de la première partie. Aussitôt, des souvenirs lui revenant en foule, il se trouva partagé entre la crainte et le désir de la revoir : pendant les exercices qui précédèrent son entrée, elle dansait dans sa mémoire ; il fermait les yeux pour chercher ses traits, et, ne les trouvant qu'un peu effacés, se figurait qu'il ne Ta-

vait pas vue depuis un très long temps. A côté de lui Héloïse, dont le pied menu frétillait dans ses souliers découverts sur ses bas à jour, riait en montrant la rangée blanche de ses dents, répétant avec un joli rire d'enfant :

— Mon Dieu! que c'est drôle !...

que c'est drôle ! . . .

Enfin, Topsy entra ; et comme elle faisait sa révérence, ses yeux, par hasard, s'arrêtèrent surFrémy. Elle eut un geste de faiblesse, qui échappa sans doute à la foule, mais qu'il remarqua, lui, dont l'attention était tout à coup surtendue.

On la mit en selle. Le cheval prit le trot. Elle dansa sur la selle plate, presque aussi bien que de coutume.

Elle se reposa, et, tandis que le

cheval faisait au pas le tour de la piste, ses regards se dirigeaient obstinément du même côté. Frémy sentit un frisson courir en lui, à l'idée quelle se demandait sans doute s'il était seul ; et, instinctivement, il s'écartait le plus possible d'Héloïse. Une honte lui venait : il aurait voulu disparaître; en même temps, les choses passées se réveillaient en lui, remplissaient d'un regret cuisant ; la belle fille étalée à côté de lui n'avait jamais eu un de ces mots que l'écuyère trouvait dans son cœur, un de ces gestes dont la grâce vient d'un sentiment profond...

Cependant, Topsy commençait sa dernière figure, et traversait les ballons. Tout à coup, Héloïse se

pencha vers Frémy,d'un air intime, pour lui dire quelque chose. En ce moment même, Topsy, qui passait devant eux, prenait son élan. Elle poussa un cri, retomba, les jambes pliées, sur la selle plate, et roula dans le manège...

Dans l'amphithéâtre, des gens, debout, gesticulaient; quelques femmes se trouvaient mal ; les clowns, les écuyers, les valets, s'empressaient dans la piste. On emporta Topsy, sans connaissance.

Quelques minutes après, master Freath vint annoncer « que l'accident n'aurait probablement pas de suites fâcheuses et qu'on allait continuer ".

Frémy, pâle comme un mort, n'avait pas fait un geste, pas poussé un cri :

— Allons-nous-en ! dit-il d'une voix sourde.

— Mon Dieu ! comme tu es impressionnable ! répondit Héloïse en se levant... ga n'est rien du tout ; cette fille en sera quitte pour quelques contusions!...

@gti@@

e lendemain, les journaux donnaient de Topsy des nouvelles contradictoires ; quelques-uns rappelaient à son propos les noms d'écuyères célèbres, mortes de mort violente : souvent, la blessure ne paraît pas dangereuse dès l'abord, et puis des complications surviennent...

Pellard cherchait à consoler son ami : il est rare qu on se tue dans une chute ; on a vu des gens tomber

d un cinquième étage sans se faire de mal...

— Mais, lui dit Frémy, elle ne pourra peut-être jamais reprendre ses exercices!... Que voulez-vous quelle devienne?...

— Il y a des carrières pour une femme...

— Oui : demoiselle de magasin ou dame de comptoir !...

Il ne pensait plus à Héloïse, qu il avait quittée la veille en prétextant une indisposition : Topsy, de nouveau, le préoccupait toute seule. Il remarqua que les journaux, en parlant d'elle, l'appelaient unanimement " la malheureuse jeune femme » : et à ses inquiétudes, un autre trouble l'agitait ; pour tout au monde, il aurait vouLu connaître la

vie de Topsy depuis qu'il ne lavait plus vue.

Le soir, Frémy alla au Cirque avec le bon Pellard, qui ne voulait pas le laisser seul.

Il interrogea les ouvreuses, il s'informa auprès des artistes, qui le reconnurent. Plusieurs d'entre eux avaient vu Topsy dans la journée :

elle avait une jambe cassée, beaucoup de fièvre, et délirait; sa mère était au désespoir, parlait de l'argent que coûterait la maladie, demandait ce qu'elles deviendraient toutes deux si la jeune fille était obligée d'abandonner son métier. Il était question d'organiser une souscription. Pellard offrit de lancer l'affaire dans son journal.

— N'en faites rien, lui dit Frémv

à voix basse; j'ai encore des vieux bronzes dont je puis retirer un bon prix... Je ne veux pas quelle ait recours à la charité publique...

Pendant ce temps, la représentation suivait son cours. L'orchestre se mit à jouer, pour une autre, le quadrille de Topsy. Aux premières mesures, Frémy sentit le spasme qui le secouait autrefois et, le sortant de son indolence habituelle, lui donnait comme une plus grande force de vivre. Il regarda : les tours l'intéressaient par eux-mêmes.

— Voulez-vous que nous partions?

lui demanda le bon Pellard ; toutes ces choses doivent vous agiter

Il secoua la tête : maintenant, le danger l'attirait. Il ne perdait pas de vue un seul mouvement desacro-

bâtes : et il y avait en lui comme un secret désir mauvais de retrouver les émotions de la veille, comme une inavouable curiosité de voir un corps rouler dans la piste, d entendre des cris, de sentir soudain son cœur battre plus fort. Quand miss Arachnea, debout sur son étroit cylindre mobile, se renversa, en tenant deux poignards sur ses yeux, Pellard remarqua que la sueur perlait au front de son ami :

— Allons-nous-en donc, lui répéta-t-il.

— Non, non!...

Et ses narines frémissaient, et ses yeux s'ouvraient démesurément.

Cette émotion trouvée, Frémy revint de nouveau la chercher tous les soirs. Un autre sentiment Fat-

tirait encore : ses souvenirs d'autrefois, épars dans la salle, lui revenaient lun après l'autre ; des regrets lancinants s'emparaient de lui ; par moments, il croyait entendre la voix de Topsy, ou il se figurait que, guérie par un miracle, elle allait entrer dans la piste, toute fraîche et toute rose. Alors, il maudissait son égoïsme, qui l'avait éloigné du bonheur.

Pellard l'accompagnait souvent, sans le comprendre, parce qu'il le voyait malheureux ; et il murmurait :

— Cela deviendra une idée fixe ! . . .

Un jour cependant, Topsy revint, boitant un peu.

Elle était amaigrie, et très pâle ; ses grands yeux bleus, cerclés de

bistre, conservaient l'éclat de la fièvre ; elle semblait abattue, plus encore par le poids d'une incurable tristesse que par la maladie, et sa personne languide avait ce charme singulier des êtres souffrants. En voyant Frémy assis à sa place habituelle, a la place même où il l'attendait jadis, elle arrêta, comme si la respiration lui manquait.

Il se retourna, et la vit.

Il rougit, troublé ou Honteux.

Puis, presque *&&&*«*.* s'avança au devant délie. Des artistes les observaient.

Ils se serrèrent la main, cherchant tous deux des mots ne trouvant rien à se dire. Enfin, Fremy murmura :

— Il y a bien des jours que je vous attends... Vous allez mieux, à présent ?

Elle lui répondit :

— Oui, je vais mieux, je vous remercie.

Une question brûlait ses lèvres, quelle n'osait formuler.

Ils s'assirent, demeurèrent silencieux, puis se mirent à parler un moment de choses indifférentes.

Frémy expliqua qu'une longue indisposition l'avait forcé à interrompre ses visites au Cirque, quelque temps avant l'accident.

— Je n'osais pas vous écrire ; mais je pensais à vous...

Elle se taisait, un sourire de doute fixé à ses lèvres.

— A propos, fit-elle avec un grand

effort, le jour de l'accident, vous étiez là?

— Oui, balbutia-t-il en hésitant.

— Et... vous étiez seul ?

Il s'attendait à cette question, il répondit avec assez de sang-froid :

— Oui, j étais seul.

Elle eut le courage d'insister ; il y avait un aveu dans ce qu'elle lui dit:

— Mais... au moment où je suis tombée, j'ai vu... qu'une... personne se penchait vers vous ?...

Il prit un air étonné,

— Une femme?... Je ne sais plus...

En tout cas, je ne la connaissais pas, elle n'était pas avec moi.

Et vraiment, Héloïse était si loin de son souvenir, qu'il ne mentait pas tout à fait.

Topsy essaya de lire dans ses yeux s'il disait la vérité. Mais comment aurait-elle pu douter ? Elle ne demandait qu'à le croire.

Il reprit, se sentant plus fort quelle :

— Comment se fait-il que vous soyez tombée ? vous étiez si sûre de vous !

Elle se troubla, balbutiant :

— Mon Dieu ! je n'en sais rien...

J'ai peut-être été distraite... Ou bien le cerceau était trop haut. . .

L'entracte commençait. Ils se trouvaient presque seuls à leurs places, et les lumières étaient baissées. Frémy lui prit la main, qu'elle ne songea pas à défendre, et la regarda longuement. Elle lui dit, avec une nuance d'inquiétude :

— Vous me trouvez bien changée, n'est-ce pas ?...

Au fond, il le pensait ; il la rassura pourtant :

— Mais non... Un peu pâle, peutêtre : c'est bien naturel. A part cela, vous êtes comme avant...

Elle secoua doucement la tête : il lui semblait qu'il parlait ainsi par pitié, quelle n'était plus comme avant, ni lui non plus, d'ailleurs, ni rien de ce qui les entourait : la musique de l'orchestre résonnait à ses oreilles comme si des parois l'eussent étouffée, les choses perdaient pour elle leurs contours précis; peut-être que le brusque changement de sa chambre obscure, où passait la silhouette sèche de misstress Maudson, à cette salle pleine de lumière

et de monde, rhallucinait. Elle dit encore, répondant à sa pensée intérieure :

— Je me suis bien ennuyée, pendant ma maladie... Oh ! les jours étaient longs !...

Il lui pressa la main plus fort :

— Ah ! fit-il, si j'avais pu aller vous voir!...

... Quand Frémy rentra dans sa chambre, une lourde tristesse l'oppressait. Ses yeux s'arrêtèrent par hasard sur sa cheminée, veuve de sa pendule en vieux Saxe et des bibelots qu'il aimait quelquefois à retourner dans ses mains : il se ressouvint d'Héloïse. Des comparaisons se faisaient dans son esprit, qui demeurait incertain ; il doutait de ses sentiments.

— Ah ! murmura-t-il, je suis un misérable : je ne l'aime même pas...

Je n ai jamais aimé ! . . .

Et sa bougie se consumait lentement...

Quelques jours après, il remarqua que Topsy semblait gaie :

— Je suis presque guérie, lui ditelle .. Dans quinze jours, si Ton ne m'a pas trompée, il ny paraîtra pJus.

— Alors, vous reprendrez vos exercices !...

Elle ne paraissait pas décidée :

— Je ne sais trop... Je ne sais pas si je pourrai...

Il la regardait d'un air étonné.

Elle ajouta :

— Ma mère voudrait que je fisse autre chose... Pendant ma maladie,

elle s'est occupée à me chercher une position... On me trouvera peut-être une place dans un magasin.

Frémy sentit son égoïsme se révolter à la pensée qu'elle pourrait faire un métier banal et moins dangereux. Il se récria :

— Y pensez-vous ? Ce n'est pas une carrière, cela !...

— Mais si. .. on gagne de soixante à cent francs par mois, à ce qu'on m'a dit, et l'on est nourrie... C'est une carrière très honorable, pour une femme... D'ailleurs, que pourrais-je faire, dites-moi ?

— Recommencer!...

Elle eut un sourire triste :

— C'est que... je n'en ai pas très envie... Il faut du courage, pour recommencer après un accident ! . . .

Tant qu'on ne connaît pas le danger, on n'y pense guère. . . Mais après ! . . . Elle frissonnait au souvenir de son mal et de son long ennui.

— Des malheurs comme le vôtre n'arrivent pas deux fois ! reprit Frémy... Pour si peu, vous renonceriez à votre art ?...

Elle leva sur lui des yeux étonnés, blessée instinctivement :

— Pour si peu ?... Cinq semaines de souffrance, ce n'est pas peu de chose, je vous assure.. Vous devriez le savoir, vous qui avez aussi été malade ! . . .

Son mensonge, rappelé dans un pareil moment, le gêna.

— Sans doute, fit-il, c'est pénible, c'est très pénible.. Mais une fois qu'on est guéri, on n'y pense plus.. .

Et songez donc comme vous seriez malheureuse, — vous qui êtes habituée à l'ivresse de la course et des applaudissements, — enfermée toute la journée dans une boutique obscure à rendre des gants ou à auner des rubans, et forcée encore de subir les jérémiades des clients!... Le danger même, vous le regretteriez...

La monotonie de la vie bourgeoise vous étoufferait, parce que vous êtes née artiste !...

— Je ne sais pas... L'art, c'est très beau, sans doute... Mais la vie régulière doit bien avoir ses charmes aussi... Quant aux applaudissements... mon Dieu ! on m'applaudissait déjà quand j'avais dix ans, — et je faisais alors tout ce que je fais maintenant, ou à peu près... Non,

les applaudissements ne me retiendraient pas !,.. Voyez-vous, auner des rubans ou sauter à travers des cerceaux de papier, quand il faut vivre, c est la même chose ! . . .

Il cherchait de nouveaux arguments.

— Vous m'avez pourtant dit, fitil, que vous aimiez le cirque ?...

— Je vous ai dit que je m'y étais accoutumée : ce n est pas tout à fait la même chose... Au cirque, je n'aime que les chevaux : ce sont de braves bêtes qui comprennent bien et qui s'attachent à vous... Oui, quand j'étais petite, à Birmingham, j'en avais un auquel je racontais tout. . .11 était mon confident, et quand je pleurais parce que ma mère m'avait grondée ou parce qu'on me fai-

m LA CHUTE DE MISS TOPSY

sait apprendre un nouveau tour bien difficile, il venait frotter sa tête contre moi en me regardant avec des yeux !... Eh bien, quand il fut trop vieux, on le vendit à un équarisseur !... Et il y a deux ans, à Berlin, au cirque Salamonsky, où je suis restée longtemps, il y en avait un autre avec qui j'étais bien amie ; mais il s'est blessé en travaillant, et on Ta vendu : peut-être qu'à présent il tire un vieux fiacre !... Et la même reconnaissance nous attend tous : quand nous ne serons plus bons à rien, qui s occupera de nous?...

Il Técoutait, les yeux baissés. Elle continua :

— Oui, la seule chose que je regretterais, c'est les chevaux. . . Quant

aux cirques, je n'y penserais jamais de ma vie ! . . . Vous ne vous imaginez par les désagréments de toutes sortes qu'on peut y avoir... Le seul moyen d y être tranquille, c'est de faire partie dune famille; et ma mère ne veut pas même entrer avec moi, à cause des clowns, quelle n'aime pas à voir... Et dans les coulisses, on rencontre des gens mal élevés qui viennent tourner autour de vous...

Frémy ne pouvait s'empêcher de trouver qu'elle raisonnait juste.

Mais en même temps, il sentait que la femme qui gagnerait son pain par un travail imbécile lui deviendrait bientôt indifférente. La jalousie même que ses derniers mots excitaient en lui, était un piment. Il

essaya de toucher une dernière corde :

— Le public vous attend, reprit-il après un silence; et le directeur compte sur vous... Vous étiez très aimée: je l'ai souvent entendu dire par des journalistes... Aussi, quel triomphe lorsque vous reparaîtrez dans la piste!... On célébrera votre courage, vous serez l'héroïne du jour, et votre avenir sera assuré:

cela ne vaut-il pas un effort?...

Topsy connaissait le public, et combien sa mémoire est courte.

— Comme vous vous trompez!

fit-elle. Le public ne pense plus à moi: il est arrivé tant de choses, depuis mon accident ! ... Si je recommence, j'aurai l'ennui de nouveaux débuts, voilà tout!... Non. plus j y

réfléchis, plus je suis décidée à faire autre chose...

Frémy eut un geste d'impatience, et, d'un ton presque blessé :

— Faites comme vous voudrez, dit-il. Moi, je trouve que vous aurez tort!...

Elle comprit que, pour des raisons quelconques, il attachait une grande importance à sa décision, et, tout de suite, envisagea la chose à un autre point de vue. Des larmes lui vinrent aux y eux: pour quoi voulait-il qu'elle risquât sa vie chaque soir?. ..

En ce moment, une écuyère voltigeait dans la piste: Topsy sentit comme une sourde terreur à la pensée que ce pourrait être elle, et la voix du clown lui fit mal. Néanmoins, réprimant le frisson qui d'avance la

secouait, sacrifiant en une minute tous ses rêves de tranquillité, elle lui dit simplement, avec un de ces adorables sourires de femme qui aime :

— Puisque vous y tenez, j'essayerai de recommencer... Mais j'aurai bien de la peine à décider ma mère!...

Il n'accepta pas ce sacrifice. Il lui répondit :

— Oh! moi, je n'y tiens pas... Ce que j'en dis, c'est pour vous, dans votre intérêt

Et, comme la soirée était terminée, ils se séparèrent, mécontents l'un de l'autre.

Les jours suivants, leur intimité se rétablit peu a peu.

Topsy raconta la peine qu'elle

avait eue à "faire entendre raison »

à sa mère, qui lui répétait incessamment les mêmes arguments, et Frémy lui sut gré de sa résolution.

Puis, comme autrefois, assis aux mêmes places, pendant que la même musique et le même bruit confus bourdonnaient à leurs oreilles, ils causèrent, cherchant des sujets qu'ils pussent ramener à eux-mêmes.

Frémy ne pouvait résister au besoin de l'éblouir ; il se mettait pour elle en frais d'esprit, il « posait ». Elle l'écoutait, elle l'admirait, étonnée et ravie de paradoxes qu'elle ne comprenait pas, d'idées frelatées puisées à de mauvaises sources qu'il répandait sur elle pour la griser, incapable d'admettre qu'il la trompait ; et en échange de ses phrases vides,

elle lui disait naïvement, non sans crainte d'être ridicule, les choses fraîches et sincères qu'elle puisait dans son cœur.

C'était d'ailleurs d'une façon presque inconsciente, et tout en se trompant lui-même, que Frémy la trompait. Il essayait de s'abandonner au charme de cette adoration perpétuelle et passive, dans laquelle il trouvait une douceur. Il sentait que jamais il ne rencontrerait plus un pareil amour, et il s'efforçait de s'y livrer tout entier. Mais ses prudences revenaient malgré lui; et à de certaines heures, il se sentait indifférent. Alors, il se consolait en se disant qu'il retrouverait sans doute ses impressions dans toute leur force quand

Topsy aurait repris son séduisant travail.

Ce moment, du reste, approchait, et Frémy le voyait venir avec une anxiété croissante. Quoiqu'il ne se rendît pas un compte exact des choses vagues qui se passaient en lui, il comprenait cependant que cette journée avait un intérêt décisif, et comptait que son émotion l'éclair erait sur l'état de son cœur.

Il en parlait sans cesse à Pellard, lui demandant dix fois par jour :

— Croyez- vous quelle réussira?

— Pourquoi ne réussirait- elle pas? lui répondait le poète, qui ajoutait quelquefois :

— Et puis, quand elle aura réussi, serez-vous plus avancé qu'à présent?... Vous avez traîné beaucoup

trop cette affaire, mon ami

Voyez-vous, pour l'amour, c'est comme pour la poésie : il faut de l'inspiration ! . . . Faites comme moi ; allez-y carrément, vous réussirez toujours!...

En effet, Pellard était un bel exemple de ce que peut la confiance en soi : il écrivait maintenant dans plusieurs journaux, et l'Odéon allait jouer un acte de lui. Il parlait de quitter le ministère.

De son côté, Topsy n'était guère tranquille : sa mère la tourmentait, et les querelles répétées qu'il lui fallait subir, en l'énervant, diminuaient son courage Désireuse d'en finir plus tôt, elle avança l'époque qu'elle s'était fixée : un jour, elle annonça à Frémy qu'elle recoin-

mencerait, après quelques répétitions auxquelles elle le pria d'assister :

— Je serai plus forte, si vous êtes là...

Alors, quoiqu aucun mouvement intérieur ne l'y poussât, mais parce qu'il s'y croyait obligé, Frémy lui dit qu'il l'aimait. Elle le crut tout de suite, et se sentit si heureuse qu'elle ne regrettait plus rien...

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