SCÈNE II
SEJAN, seul.
O conspiralion !...
Ainsi je vais passer du rêve à l’action. —
Du rêve à l’action?... C’est ici que commence L’écueil fascinateur, le précipice immense. —
Du rêve à l’action !..
(Une pausj.)
Uester à mon niveau!...
Y rester quand je porte un monde en mon cerveau Drusus, Néron, Caïus!... Les abords de l’empire Sont encombrés par eux ; pour eux Rome conspire ; Et moi je suis tout seul, tout seul et redouté.
ACri’. 11. 39
Pour déblayer le but où tend ma volonté !
Quelqu’un m’aura servi, ce sera toi, Tibère!...
J’ai déchaîné contre eux ta haineuse colère.
Va , va ; sois le bourreau de ta propre maison.
Déjà l’odeur du sang te trouble la raison.
Allons, frappe, Tibère ; envoie à Proserpine T.CS petits-fils d’Auguste et leur mère Agrippine... Quand l’œuvre sera prête, alors j’apparaîtrai :
Place aux jeunes , vieillard ! et je t’écraserai Sous les débris fumants de ta maison perdue ,
Seule expiation par les dieux attendue !..
üu rêve à l’action ?. . .
(tl éfoule.)
Non, personne. Attendons.
{Jetant un coup d’œil sur son costume d'esclave )
Voilà la vie : avant la pourpre les haillons ! —
Que c’est triste de voir l’ambition hardie Descendre à ces effets de basse perfidie ;
Et qu’un homme, doué du souffle souverain,
Se fasse de l’astuce un bouclier d’airain !
Vous qui me regarde'/; et me voyez à l’œuvre ,
Moins grand qu’ambitieux , moins lion que couleuvre ,
O Caius Marius, ô César, ô Sylla,
De vos temps vous faisiez autrement que cela...
Vous alliez, comme a fait aussi le grand Pompée, Creusant votre sillon du bout de votre épée ,
Et, laissant aux petits les pâles actions,
Vous y semiez le grain de vos ambitions ,
En plein jour, dans le bruit des fanfares aimées. Chantant l’hymne de gloire au front de vos armées!.. . Quel contraste à présent! Hélas ! — être empereur!...
LA CHUTK DE SKJAN.
Et je marche à ce but pâli par la terreur ! .. .
J’y marche en frémissant, tête basse, à plat ventre, Cherchantmon pointd’appui danslaruse.. .Quand j’entre Soit chez moi, soit ailleurs, ou le jour ou la nuit.
Je crois voir un démon qui m’observe et me suit.
C’est Tibère!., et j’ai peur !.. Vieillard débile et sombre Qui m’aura vu, vingt ans, accroupi dans son ombre!.. Nous sommes peu de chose au fond. Quelle pitié !
Pas un coeur, pas un homme et pas un amitié Où nous puissions, ainsi qu’un fardeau qui nous pèse , Déposer un secret, puis dormir à notre aise !...
Non, non, car dans l’enfant qui nous sourit des yeux, Dans le vieillard pensif, tourné vers les aïeux.
Dans la femme qui dort près de moi, dans mon père , Dans mon meilleur ami, je crois sentir Tibère! —
Des amis!... desamks!... Oh! si j’en avais un!..
Un homme qui travaille à vos côtés; quelqu’un Qui devine d’un mot, et qui comprend d’un geste;
A qui l’on aura dit : marche ! et qui marche, reste ! Qui s’arrête, et cela sans hésitation ;
Levier intelligent de notre ambition !..
Que ce serait facile avec un pareil homme !...
Il aurait pris les pieds, moi, la tête de Rome,
Puis tous deux, emportant le colosse romain.
Nous l’aurions garrotté du jour au lendemain!...
Non, pas de confldent, non; dans une telle œuvre Mieux vaut encor qu’on soit architecte et manœuvre. Qu’on soit la main qui creuse et le front qui conçoit. Pour que le monument soit plus ferme et plus droit !...
(Il ('coûte de uouveau.)
Us arrivent enfin ! Us abhorrent Tibère,