ACTE IV
SËJAN.
Pour si peu, vous avez douté démon destin?...
Allons, vous faites tacbe au vieux peuple latin !
FULCINIÜS.
Tu ne crois donc à rien ?
SÈJAN.
Si fait ! Une sibylle
M’a fait croire à moi-même. Un jour, loin de la ville... J’étais en Pannonie. — un lieu sombre, pierreux. — Le soleil se levait. Ce jour j’étais heureux !...
Pensif, je regardais les flots bruns de la Trave,
Que le vent du matin fouettait comme un esclave.
C’est alors qu’une femme osseuse, étrange à voir.
L’œil flamboyant, mais plein d’un sinistre pouvoir.
Me prit la main, et dit : « La vie est un grand fleuve. Dont l’onde aura brisé plus d’une barque neuve ! — Que me veux-tu ? ta main me glace de terreur. —
J’ai prédit à César qu’il serait empereur. —
Que me prédiras-tu? — Prends ce cheval numide ; Jamais il n’a cédé sous une main timide ;
Dompte-le, si tu peux, pour lors je répondrai. —
Ainsi que tu l’as dit, sibylle, je ferai ! »
C’était bien un cheval venu deNumidie !...
Je n’avais pas touché sa crinière hardie.
Qu’il secoua sous moi ses larges flancs poudreux.
Je tins ferme, et serrai mes genoux vigoureux.
Alors il s’élança sur les monts, dans la plaine,
Écuœant, furieux, mais bientôt hors d’haleine !
Ce fut un beau moment d’orgueil et de fierté !...
« Femme, lu peux parler, le cheval est dompté ! —
Ne descends pas ; je veux une dernière preuve, Dit-elle. — Parle donc ; j’accepte encor l’épreuve. — Vois tu ce mont? là-bas? — Oui. — Comme te voilà, Oses-tu remonter le fleuve jusque-là? »
Je poussai le cheval dans l’onde frémissante,
Dont l’écume lavait sa croupe bondissante.
Le temps avait changé. Soulevé par le vent,
Chaque flot m’arrêtait comme un grand mur mouvant. Leur colère croissait avec mon énergie.
Mais j’avançais toujours ! la vague était rougie De mon sang... j’avançais, j’avançais!... Cependant Le flot qui grossissait battait mon pied pendant.
Si bien — j’avais ligué contre moi la nature —
Que je sentis, sous moi, reculer ma monture.
La pâleur des vaincus s’étendit sur mon front.
Je touchais presque au but ! Mes amis en riront Si je cède à la peur !. .. eh bien, cette pensée Devint comme un levier pour ma vigueur lassée. L’instant d’après, cédant devant ma volonté.
Le flot m’avait porté jusqu’au but souhaité !
Eh bien ?
FULCINIÙS.
SÊJAN.
Au pied du mont je trouvai la sibylle.
Qui m’attendait, l’œil fixe, et la tête immobile :
» Bien, dit-elle. Les Dieux t’ont largement doté.
» Ils t’ont donné la force avec la volonté.
» Aux hommes comme toi la lutte est opportune.
» En domptant ce cheval tu domptai.s la fortune. »
(En riant.)
Ceci vaut, que je crois, l’oracle du serpent?