‹ La Chute: From Victor Hugo's "Les Misérables." (volume 2)Chapitre 10 sur 19 · L'ÉVÊQUE TRAVAILLE · texte numérisé non relu

L'ÉVÊQUE TRAVAILLE

T E lendemain, au soleil levant, monseigneur Bienvenu se ^^ promenait dans son jardin. Madame Magloire accourut vers lui toute bouleversée.

— Monseigneur, monseigneur, cria-t-elle, votre grandeur^ sait-elle où est le panier d'argenterie ? S

— Oui, dit Tévêque.

— Jésus-Dieu soit béni! reprit-elle. Je ne savais ce qu'il était devenu.

L'évêque venait de ramasser le panier dans une plate-bande. Il le présenta à madame Magloire. ic

— Le voilà.

— Eh bien ! dit elle. Rien dedans ! et Targenterie ?

— Ah ! repartit l'évêque. C'est donc rargenteriè qui vous occupe ? Je ne sais où elle est.

— Grand bon Dieu ! elle est volée I C'est l'homme d'hier is soir qui l'a volée.

En un clin d'œil, avec toute sa vivacité de vieille alerte, madame Magloire courut à l'oratoire, entra dans l'alcôve et revint vers l'évêque. L'évêque venait de se baisser et considérait en soupirant un plant de cochléaria que le panier avait ao brisé en tombant à travers la plate-bande. Il se redressa au cri de madame Magloire.

— Monseigneur, Thomme est parti ! l'argenterie est volée ! Tout en poussant cette exclamation, ses yeux tombaient sur

un angle du jardin où Ton voyait des traces d'escaladé. Le chevron ^ du mur avait été arraché.

5 — Tenez ! c'est par là qu'il s'en est allé. Il a sauté dans la ruelle Cochefilet I Ah 1 l'abomination I II nous a volé notre argenterie.

L'évêque resta un moment silencieux, puis leva son œil sérieux, et dit à madame Magloire avec douceur : lo — Et d'abord, cette argenterie était-elle à nous ?

Madame Magloire resta interdite. Il y eut encore un silence, puis l'évêque continua :

— Madame Magioire, je détenais à tort et depuis longtemps cette argenterie. Elle était aux pauvres. Qu'était-ce que cet

15 homme ? Un pauvre évidemment.

— Hélas Jésus ! repartit madame Magloire. Ce n'est pas pour moi ni pour mademoiselle. Cela nous est bien égal. Mais c'est pour monseigneur. Dans quoi monseigneur va-t-il manger maintenant?

flo L'évêque la regarda d'un air étonné.

— Ah çà ! est-ce qu'il n'y a pas des couverts d'étain? Madame Magloire haussa les épaules.

— L'étain a une odeur.

— Alors, des couverts de fer.

25 Madame Magloire fit une grimace expressive.

— Le fer a un goût.

— Eh bien, dit l'évêque, des couverts de bois.

Quelques instants après, il déjeunait à cette même table ob

Jean Valjean s'était assis la veille. Tout en déjeunant, mon-

^ seigneur Bienvenu faisait gaîment remarquer à sa sœur qui ne

dirait rien et à madame Magloire qui grommelait sourdement,'

LEvêque Travaille. 69

qu*^ n'est nullement besoin d'une cuiller ni d'une fourchette, même en bois, pour tremper un morceau de pain dans une tasse de lait.

— Aussi a-t-on idée ! ^ disait madame Magloire toute seule en allant et venant, recevoir un homme comme cela ! et le 5 loger à côté de soi ! et quel bonheur encore qu'il n'ait fait que voler ! Ah ! mon Dieu ! cela fait frémir quand on songe !

Comme le frère et la sœur allaient se lever de table, on frappa à la porte.

— Entrez, dit l'évêque. 10 La porte s'ouvrit. Un groupe étrange et violent apparut sur

le seuil. Trois hommes en tenaient un quatrième au collet. Les trois hommes étaient des gendarmes; l'autre était Jean Valjean.

Un brigadier de gendarmerie, qui semblait conduire le 15 groupe, était près de la porte. Il entra et s'avança vers révêque en faisant le salut militaire.

— Monseigneur . . . dit-il.

A ce mot, Jean Valjean, qui était morne et semblait abattu, releva la tête d'un air stupéfait. 90

— Monseigneur 1 murmura-t-il. Ce n'est donc pas le curé . . .

— Silence ! dit un gendarme. C'est monseigneur l'évêque. Cependant monseigneur Bienvenu s'était approché aussi

vivement que son grand âge le lui permettait. 25

— Ah! vous voilà! s'écria- t-il en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Eh bien, mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez- vous pas emportés avec vos couverts ? 30

Jean Valjean ouvrit les yeux et regarda le vénérable évêque

avec une expression qu'aucune langue humaine ne pourrait rendre.

— Monseigneur, dit le brigadier de gendarmerie, ce que cet homme disait était donc vrai? Nous l'avons rencontré. Il

5 allait comme quelqu'un qui s'en va.^ Nous l'avons arrêté pour voir. Il avait cette argenterie.

— Et il vous a dit, interrompit l'évêque en souriant, qu'elle lui avait été donnée par un vieux bonhomme de prêtre chez lequel il avait passé la nuit? Je vois la chose. Et vous Pavez

lo ramené ici? C'est une méprise.

— Comme cela, reprit le brigadier, nous pouvons le laisser aller?

— Sans doute, répondit l'évêque.

Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean qui recula. x5 — Est-ce que c'est vrai qu'on me laisse? dit-il d'une voix presque inarticulée et comme s'il parlait dans le sommeil.

— Oui, on te laisse, tu n'entends donc pas? dit un gendarme.

— Mon ami, reprit l'évêque, avant de vous en aller, voici 20 vos chandeliers. Prenez-les.

Il alla à la cheminée, prit les deux flambeaux d'argent et les apporta à Jean Valjean. Les deux femmes le regardaient faire sans un mot, sans un geste, sans un regard qui pût déranger l'évêque.

25 Jean Valjean tremblait de tous ses membres. Il prit les deux chandeliers machinalement et d'un air égaré.

— Maintenant, dit l'évêque, allez en paix. — A propos, quand vous reviendrez^ mon ami, il est inutile de passer par le jardin. Vous pourrez toujours entrer et sortir par la porte de la rue,

50 Elle n'est fermée qu'au loquet jour et nuit. Puis se tournant vers la gendarmerie :

LÉvêque Travaille. 71

— Messieurs, vous pouvez vous retirer.

Les gendarmes s^éloignèrent.

Jean Valjean était comme un homme qui va s'évanouir. L'évêque s'approcha de lui, et lui dit à voix basse :

— N'oubliez pas, n'oubliez jamais que vous m'avez promis 5 d'employer cet argent à devenir honnête homme.

Jean Valjean, qui n'avait aucun souvenir d'avoir rien promis, resta interdit. L'évêque avait appuyé sur ces paroles en les prononçant. Il reprit avec solennité :

— Jean Valjean, mon frère, vous n'appartenez plus au mal, 10 mais au bien. C'est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l'esprit de perdition, et je la donne à Dieu.

PETIT-^ERVAIS.

JEAN VALJEAN sortit de la ville comme s'il s'échappait. *^ Il se mit à marcher en toute hâte dans les champs, prenant les chemins et les sentiers qui se présentaient sans s'apercevoir qu'il revenait à chaque instant sur ses pas. Il erra ainsi toute g la matinée, n'ayant pas mangé et n'ayant pas faim. Il était en proie à une foule de sensations nouvelles. Il se sentait une sorte de colère ; il ne savait contre qui. Il n'eût pu dire s'il était touché ou humilié. Il lui venait par moments un attendrissement étrange qu'il combattait et auquel il opposait l'en-

xo durcissement de ses vingt dernières années. Cet état le fatiguait. Il voyait avec inquiétude s'ébranler au dedans de lui l'espèce de calme affreux que l'injustice de son malheur lui avait donné. Il se demandait qu'est-ce qui remplacerait cela. Parfois il eût vraiment mieux aimé être en prison avec les

15 gendarmes, et que les choses ne se fussent point passées ainsi ; cela l'eût moins agité. Bien que la saison fût assez avancée, il y avait encore çà et là dans les haies quelques fleurs tardives dont l'odeur, qu'il traversait en marchant, lui rappelait des souvenirs d'enfance. Ces souvenirs lui étaient presque insup-

80 portables, tant il y avait longtemps qu'ils ne lui étaient apparus. Des pensées inexprimables s'amoncelèrent ainsi en lui toute la journée.

Petit'Gervais. . 73

Comme le soleil déclinait au couchant, allongeant sur le sol Tombre du moindre caillou, Jean Valjean était assis derrière un buisson dans une grande plaine rousse absolument déserte. Il n'y avait à l'horizon que les Alpes. Pas même le clocher d'un village lointain. Jean Valjean pouvait être à trois lieues 5 de Digne. Un sentier qui coupait la plaine passait à quelques pas du buisson.

Au milieu de cette méditation qui n'eût pas peu contribué à rendre ses haillons effrayants pour quelqu'un qui l'eût rencontré, il entendit un bruit joyeux. 10

Il tourna la tête, et vit venir par le sentier un petit Savoyard rt'une dizaine d'années qui chantait, sa vielle au flanc et sa boîte à marmotte sur le dos ; un de ces doux et gais enfants qui vont de pays en pays, laissant voir leurs genoux par les trous de leur pantalon. 15

Tout en chantant l'enfant interrompait de temps en temps sa marche et jouait aux osselets^ avec quelques pièces de monnaie qu'il avait dans sa main, toute sa fortune probablement. Parmi cette monnaie il y avait une pièce de quarante sous. 20

L'enfant s'arrêta à côté du buisson sans voir Jean Valjean et fît sauter * sa poignée de sous que jusque-là il avait reçue avec assez d'adresse tout entière sur le dos de sa main.

Cette fois la pièce de quarante sous lui échappa, et vint rouler vers la broussaille jusqu'à Jean Valjean. 25

Jean Valjean posa le pied dessus.

Cependant l'enfant avait suivi sa pièce du regard, et l'avait vu.

Il ne s'étonna point et marcha droit à l'homme.

C'était un lieu absolument solitaire. Aussi loin que le regard 30 pouvait s'étendre, il n'y avait personne dans la plaine ni dans

le sentier. On n'entendait que les petits cris faibles d'une nuée d'oiseaux de passage qui traversaient le ciel à une hauteur immense. L'enfant tournait le dos au soleil qui lui mettait des fils d'or dans les cheveux et qui empourprait d'une 5 lueur sanglante la face sauvage de Jean Valjean.

— Monsieur, dit le petit Savoyard, avec cette confiance de l'enfance qui se compose d'ignorance et d'innocence, — ma pièce ?

— Comment t'appelles-tu ? dit Jean Valjean.

lo — Petit-Gervais, monsieur.

— Va-t'en, dit Jean Valjean.

— Monsieur, reprit l'enfant, rendez-moi ma pièce. Jean Valjean baissa la tête et ne répondit pas. L'enfant recommença : — Ma pièce, monsieur !

15 L'œil de Jean Valjean resta fixé à terre.

— Ma pièce I cria l'enfant, ma pièce blanche ! ^ mon argent ! Il semblait que Jean Valjean n'entendît point. L'enfant le

prit au collet de sa blouse et le secoua. Et en même temps il faisait effort pour déranger le gros soulier ferré posé sur son 90 trésor.

— Je veux ma pièce ! ma pièce de quarante sous ! L'enfant pleurait. La tête de Jean Valjean se releva. Il était toujours assis. Ses yeux étaient troubles. Il considéra l'enfant avec une sorte d'étonnement, puis il étendit la main «S vers son bâton et cria d'une voix terrible : — Qui est là ?

— Moi, monsieur, répondit l'enfant. Petit-Gervais ! moi ! moi ! Rendez-moi mes quarante sous, s'il vous plaît ! Otez votre pied, monsieur, s'il vous plaît !

Puis irrité, quoique tout petit, et devenant presque mena- 90 çant:

— Ah çà, ôterez-vous votre pied? Otez donc votre pied, voyons 1

Petit'Gervais. 75

— Ah ! c'est encore toi 1 dit Jean Valjean, et se dressant brusquement tout debout, le pied toujours sur la pièce d'argent, il ajouta :

— Veux-tu bien te sauver ! ^

L'enfant effaré le regarda, puis commença à trembler de la 5 tête aux pieds, et, après quelques secondes de stupeur, se mit à s'enfuir en courant de toutes ses forces sans oser tourner le cou ni jeter un cri.

Cependant à une certaine distance l'essoufflement le força de s'arrêter, et Jean Valjean, à travers sa rêverie, l'entendit ic qui sanglotait.

Au bout de quelques instants l'enfant avait disparu.

Le soleil s'était couché.

L'ombre se faisait autour de Jean Valjean. Il n'avait pas mangé de la journée ; il est probable qu'il avait la fièvre. 15

Il était resté debout, et n'avait pas changé d'attitude depuis que l'enfant s'était enfui. Son souffle soulevait sa poitrine à des intervalles longs et inégaux. Son regard, arrêté à dix ou douze pas devant lui, semblait étudier avec une attention profonde la forme d'un vieux tesson de faïence bleue tombé dans ao l'herbe. Tout à coup il tressaillit ; il venait de sentir le froid du soir.

Il raffermit sa casquette sur son front, chercha machinalement à croiser' et à boutonner sa blouse, fit un pas, et se baissa pour reprendre à terre son bâton. 25

En ce moment il aperçut la pièce de quarante sous que son pied avait à demi enfoncée dans la terre et qui brillait parmi les cailloux. Ce fiit comme une commotion galvanique. — Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il entre ses dents. Il recula de trois pas, puis s'arrêta, sans pouvoir détacher son regard 30 de ce point que son pied avait foulé l'instant d'auparavant.

comme si cette chose qui luisait là dans l'obscurité eût été un œil ouvert fixé sur lui.

Au bout de quelques minutes, il s'élança convulsivement

ver$ la pièce d'argent, la saisit, et, se redressant, se mit à

5 regarder au loin dans la plaine, jetant à la fois ses yeux vers

tous les points de l'horizon, debout et frissonnant comme une

bête fauve effarée qui cherche un asile.

Il ne vit rien. La nuit tombait, la plaine était froide et vague, de grandes brumes violettes montaient dans la clarté 10 crépusculaire.

Il dit : Ah ! et se mit à marcher rapidement dans une cer* taine direction, du côté où l'enfant avait disparu. Après une trentaine de pas, il s'arrêta, regarda et ne vit rien. Alors il cria de toute sa force :

iS — Petit-Gervais ! Petit-Gervais 1 Il se tut, et attendit.

Rien ne répondit.

La campagne était déserte et morne. Il était environné de l'étendue. Il n'y avait autour de lui qu'une ombre où <se perso dait son regard et un silence où sa voix se perdait.

Une bise glaciale soufflait, et donnait aux choses autour de lui une sorte de vie lugubre. Des arbrisseaux secouaient leurs petits bras maigres avec une furie incroyable. On eût dit qu'ils menaçaient et poursuivaient quelqu'un. 25 II recommença à marcher, puis il se mit à courir, et de temps en temps il s'arrêtait, et criait dans cette solitude, avec une voix qui était ce qu'on pouvait entendre de plus formidable et de plus désolé : Petit-Gervais ! Petit-Gervais !

Certes, si l'enfant l'eût entendu, il eût eu peur et se fût bien 30 gardé de se montrer. Mais l'enfant était sans doute déjà bien loin.

Petit'Gervais, JJ

Il rencontra un prêtre qui était à cheval. Il alla à lui et lui dit:

— Monsieur le curé, avez- vous vu passer un enfant?

— Non, dit le prêtre.

— Un nommé Petit-Gervais ? 5

— Je n'ai vu personne.

Il tira deux pièces de cinq francs de sa sacoche et les remit au prêtre.

— Monsieur le curé, voici pour vos pauvres. — Monsieur le curé, c'est un petit d'environ dix ans qui a une marmotte, je 10 crois, et une vielle. Il allait. Un de ces Savoyards, vous savez ?

— Je ne l'ai point vu.

— Petit-Gervais? il n'est point des villages d'ici? pouvezvous me dire ? 15

— Si c'est comme vous dites, mon ami, c'est un petit étranger. Cela passe dans le pays. On ne les connaît pas.

Jean Valjean prit violemment deux autres écus de cinq francs qu'il donna au prêtre.

— Pour vos pauvres, dit- il. 20 Puis il ajouta avec égarement :

— Monsieur l'abbé, faites-moi arrêter. Je suis un voleur. Le prêtre piqua des deux^ et s'enfuit très effrayé.

Jean Valjean se mit à courir dans la direction qu'il avait d'abord prise. 25

Il fit de la sorte ^ un assez long chemin, regardant, appelant et criant, mais il ne rencontra plus personne. Deux ou trois fois il courut dans la plaine vers quelque chose qui lui faisait l'effet d'un être couché ou accroupi ; ce n'étaient que des broussailles ou des roches à fleur de terre. Enfin, à un en- 30 droit où trois sentiers se croisaient, il s'arrêta. La lune s'était

levée. Il promena sa vue au loin et appela une dernière fois : Petit-Gervais ! Petit-Gervais I Petit-Gervais I Son cri s'éteignit dans la brume, ?ans même éveiller un écho. Il murmura encore : Petit-Gervais ! .mais d'une voix faible et presque

5 inarticulée. Ce fut là son dernier effort ; ses jarrets fléchirent brusquement sous lui comme si une puissance invisible l'accai blait tout à coup du poids de sa mauvaise conscience ; ii tomba épuisé sur une grosse pierre, les poings dans ses cheveux et le visage dans ses genoux, et il cria: Je suis un

lo misérable !

Alors son cœur creva et il se mit à pleurer. C'était la première fois qu'il pleurait depuis dix-neuf ans.

Quand Jean Valjean était sorti de chez l'évêque, on Ta vu, il était hors de tout ce qui avait été sa pensée jusque-là.

iS II ne pouvait se rendre compte de ce qui se passait en lui. Il se roidissait contre l'action angélique et contre les douces paroles du vieillard. " Vous m'avez promis de devenir honnête homme. Je vous achète votre âme. Je la retire à l'esprit de perversité et je la donne au bon Dieu." Cela

9o lui revenait sans cesse. Il opposait à cette indulgence céleste l'orgueil, qui est en nous comme la forteresse du mal. Il sentait indistinctement que le pardon de ce prêtre était le plus grand assaut et la plus formidable attaque dont il eût encore été ébranlé ; que son endurcissement serait définitif s'il résis-

%S tait à cette clémence ; que, s'il cédait, il faudrait renoncer à cette haine dont les actions des autres hommes avaient rempli son âme pendant tant d'années, et qui lui plaisait ; que cette fois il fallait vaincre ou être vaincu, et que la lutte, une lutte colossale et définitive, était engagée entre sa méchanceté à lui

50 et la bonté de cet homme.

£n présence de toutes ces lueuj 3, il allait comme un homme

Petit'Gervais. 79

ivre. Pendant qu'il marchait ainsi, les yeux hagards, avait-il une perception distincte de ce qui pourrait résulter pour lui de son aventure à Digne ? Entendait-il tous ces bourdonnements mystérieux qui avertissent ou importunent Tesprit à de certains moments de la vie? Une voix lui disait-elle à l'oreille qu'il s venait de traverser l'heure solennelle de sa destinée, qu'il n'y avait plus de milieu pour lui, que, si désormais il n'était pas le meilleur des hommes, il en serait le pire, qu'il fallait pour ainsi dire que maintenant il montât plus haut que l'évêque ou retombât plus bas que le galérien, que s'il voulait devenir bon, 10 il fallait qu'il devînt ange, que s'il voulait rester méchant il fallait qu'il devînt monstre.

Ici encore il faut se faire ces questions que nous nous sommes déjà faites ailleurs : recueillait-il confusément quelque ombre de tout ceci dans sa pensée ? Certes, le malheur, nous l'avons i^ dit, fait l'éducation de l'intelligence ; cependant il est douteux que Jean Valjean fût en état de démêler tout ce que nous indiquons ici. Si ces idées lui arrivaient, il les entrevoyait plutôt qu'il ne les voyait, et elles ne réussissaient qu'à le jeter dans un trouble inexprimable et presque douloureux. Au sor- 90 tir de cette chose difforme et noire qu'on appelle le bagne, l'évêque lui avait fait mal à l'âme comme une clarté trop vive lui eût fait mal aux yeux en sortant des ténèbres. La vie future, la vie possible qui s'offrait désormais à lui toute pure et toute rayonnante le remplissait de frémissements et d'an- 25 TLiétés. Il ne savait vraiment plus où il en était. Comme une chouette qui verrait brusquement se lever le soleil, le forçat avait été ébloui et comme aveuglé par la vertu.

Ce qui était certain, ce dont il ne se doutait pas, c'est qu'il n'était déjà plus le même homme, c'eist que tout était changé 30 en lui, c'est qu'il n'était plus en son pouvoir de faire que l'évêque ne lui eût pas parlé et ne l'eût pas touché.

8o l.a Chute.

Dans cette situation d'esprit, il avait rencontré Petit-Gervais et lui avait volé ses quarante sous. Pourquoi ? Il n'eût assurément pu l'expliquer ; était-ce un dernier effet et comme un suprême effort des mauvaises pensées qu'il avait apportées du

5 bagne, un reste d'impulsion, un résultat de ce qu'on appelle en statique la force acquise? C'était cela, et c'était aussi peutêtre moins encore que cela. Disons-le simplement, ce n'était pas lui qui avait volé, ce n'était pas l'homme, c'était la bête ^ qui, par habitude et par instinct, avait simplement posé le pied

lo sur cet argent, pendant que l'intelligence se débattait au milieu de tant d'obsessions inouïes et nouvelles. Quand l'intelligence se réveilla et vit cette action de la brute, Jean Valjean recula avec angoisse et poussa un cri d'épouvante.

C'est que, phénomène étrange et qui n'était possible que

iS dans la situation où il était, en volant cet argent à cet enfant, il avait fait une chose dont il n'était déjà plus capable.

Quoi qu'il en soit, cette dernière mauvaise action eut sur lui un effet décisif; elle traversa brusquement ce chaos qu'il avait dans l'intelligence et le dissipa, mit d'un oôté les épaisseurs

ao obscures et de l'autre la lumière, et agit sur son âme, dans

l'état où elle se trouvait, comme de certains réactifs chimiques

agissent sur un mélange trouble en précipitant un élément et

en clarifiant l'autre.

Tout d'abord, avant même de s'examiner et de réfléchir,

25 éperdu, comme quelqu'un qui cherche à se sauver, il tâcha de retrouver l'enfant pour lui rendre son argent ; puis, quand il reconnut que cela était inutile et impossible, il s'arrêta désespéré. Au moment où il s'écria : je suis un misérable ! il venait de s'apercevoir tel qu'il était, et il était déjà à ce

90 point séparé de lui-même qu'il lui semblait qu'il n'était plus qu'un fantôme, et qu'il avait là devant lui, en chair et en os, le

Petit'Gervais. 8l

bâton à la main, la blouse sur les reins, son sac rempli d'objets volés sur le dos, avec son visage résolu et morne, avec sa pensée pleine de projets abominables, le hideux galérien Jean Valjean.

L'excès du malheur, nous Pavons remarqué. Pavait fait en 5 quelque sorte visionnaire. Ceci fut donc comme une vision. Il vit véritablement ce Jean Valjean, cette face sinistre, devant lui. Il fut presque au moment de se demander qui était cet homme, et il en eut horreur.

Son cerveau était dans un de ces moments violents et pour- lo tant affreusement calmes où la rêverie est si profonde qu'elle absorbe la réalité. On ne voit plus les objets qu'on a devant soi, et l'on voit comme en dehors de soi les figures qu'on a dans l'esprit.

Il se contempla donc, pour ainsi dire, face à face, et en 15 même temps, à travers cette hallucination, il voyait dans une profondeur mystérieuse une sorte de lumière qu'il prit d'abord pour un flambeau. En regardant avec plus d'attention cette lumière qui apparaissait à sa conscience, il reconnut qu'elle avait la forme humaine, et que ce flambeau était Pévêque. ao

Sa conscience considéra tour à tour ces deux hommes ainsi placés devant elle, Pévêque et Jean Valjean. Il n'avait pas fallu moins que le premier^ pour détremper le second. Par un de ces effets singuliers qui sont propres à ces sortes d'extases, à mesure que sa rêverie se prolongeait, Pévêque grandis- 25 sait et resplendissait à ses yeux, Jean Valjean s'amoindrissait et s'effaçait. A un certain moment, il ne fut plus qu'une ombre. Tout à coup il disparut. L'évêque seul était resté. Il remplissait toute l'âme de ce misérable d^un rayonnement magnifique. 3f^

Jean Valjean pleura longtemps. Il pleura à chaudes larmes,

il pleura à sanglots, avec plus de faiblesse qu'une femme, avec plus d'effroi qu'un enfant.

Pendant qu'il pleurait, le jour se faisait de plus en plus dans son cerveau, un jour extraordinaire, un jour ravissant et

5 terrible à la fois. Sa vie passée, sa première faute, sa longue expiation, son abrutissement extérieur, son endurcissement intérieur, sa mise en liberté réjouie par tant de plans de vengeance, ce qui lui était arrivé chez l'évêque, la dernière chose qu'il avait faite, ce vol de quarante sous à un enfant, crime

ïo d'autant plus lâche et d'autant plus monstrueux qu'il venait après le pardon de l'évêque, tout cela lui revint et lui apparut, clairement, mais dans une clarté qu'il n'avait jamais vue jusquelà. Il regarda sa vie, et elle lui parut horrible ; son âme, et elle lui parut affreuse» Cependant un jour doux était sur cette ' 15 vie et sur cette âme. Il lui semblait qu'il voyait Satan à la lumière du paradis.

Combien d'heures pleura-t-il ainsi? que fit-il après avoir pleuré ? où alla-t-il ? on ne l'a jamais su. Il paraît seulement avéré que, dans cette même nuit, le voiturier qui faisait à cette

80 époque le service de Grenoble et qui arrivait à Digne vers trois heures du matin, vit en traversant la rue de l'évêché un homme dans l'attitude de la prière, à genoux sur le pavé, dans l'ombre, devant la porte de monseigneur Bienvenu.

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