ACTE PREMIER
derrière la baraque... La nuit était superbe... au-dessus de nous les étoiles et tout autour de nous une odeur de friture... Ah ! une belle nuit! oh! mais la, vrai, une belle nuit!... A chaque instant, pendant le souper, mon directeur me versait du vin, et ça m'étonnait... parce qu'enfin il avait beau être amoureux, mon directeur, il n'en avait pas moins des principes d'économie... Ça m'étonnait, mais je buvais tout de même pour ne pas avoir Tair de me méfier, et, tout en buvant, je devenais gaie ; mais, tout en devenant gaie, je me disais toujours: «Prends garde, ma fille... prends garde...» Et je prenais garde... Vers la fin du souper, mon directeur tire de son portefeuille trois morceaux de papier, me les donne et me dit : Fais-nous le plaisir d'écrire nos trois noms là-dessus... Je ne comprends pas, moi, mais ça ne fait rien, j'écris les trois noms. . Bibi, Carcassonne et Filoche... Quand j'ai écrit les trois noms sur les trois morceaux de papier, on les plie, on les met dans le chapeau du paillasse, on me tend le chapeau et on me dit de prendre un billet au hasard... Je ne comprends toujours pas, mais ça ne fait rien, je prends un billet... au hasard... J'ouvre, je lis; sur ce billet il y avait le nom de Filoche. « Pas de chance! dit M. Carcassonne.— Crénom!» dit l'hercule. Et ils s'en vont tous les deux... Je reste seule avec Filoche, et Filoche fait un pas vers moi en clignant de l'œil et en ouvrant les bras. (Elle s'assied sur un des bras du fauteuil.) AloTs, j'ai compris.,. ils m'avaient mise en loterie, les gueux... et c'est Filoche qui avait gagné!...
MARIGNAN, vivement.
Allez donc, allez donc!
LA CIGALE, debout 3ur le fauteuil.
Je ne fais ni une ni deux, je prends mon élan! (eiib met le
pied sur un des gaiou.x de Marignan, passe en l'air devant lui et va tomber au milieu du théâtre. — Marigoan et Michu se lèvent. — Dans ce mouvement, la chaise de Marignan tombe par terre, Michu la ramasse.) Je paSSe par-
dessus la tête de Filoche en faisant le saut périHeux, je
retombe dix pas plus loin et je me mets à courir*... Filoche crie et court après moi; aux cris de Filoche, l'hercule et mon directeur accourent... et se mettent, eux aussi à me poursuivre... Ah! mes enfants, quelle cavalcade!.!. Je traverse en courant tout le champ de foire de Melun! je bouscule le décapité parlant, je renverse la somnambule; d'un coup de tète, j'envoie promener le montreur dephoques,qui essayait de me barrer le passage; j'enjambe la femme géante, celle pour laquelle on offre dix mille francs à la personne qui pourra la rivaliser dans son ensemble!... tous les monstres se mettent à hurler, les femmes piaillent, les hommes jurent, les chiens aboient. Et je cours moi, je cours, je cours!... ceux qui me poursuivent doivent être loin... Tout à coup, j'entends que l'on galope à côlé de moi, que l'on va m'atteindre... je me retourne, c'était le veau à deux têtes qui avait cassé sa corde et qui m'avait suivie... « Veux-tu t'en aller, vilaine bête!...» Mais il ne m'écoute pas... je cours, il court aussi... mes jambes s'embarrassent dans quelque chose... c'était le veau qui venait de laisser tomber l'une de ses tètes...
MAHIGNAN.
La meilleure peut-être.
LA r.IGALE.
Justement... je donne un coup de pied dedans, le veau court après et m'abandonne... J'arrive dans la forêt... j'étais seule, je n'entendais plus rien... mon pauvre petit cœur sautait dans ma poitrine, il me semblait que j'allais tomber et rester là... mais ça m'était bien égal... J'étais sauvée, je n'avais plus devant moi cet horrible Filoche, l'oeil allumé, les bras ouverts... brrr!... Je suis restée vingt-quatre heures dans la forêt, n'osant pas me montrer, tant j'avais peur d'être reprise... Tout à l'heure vous m'avez aperçue, j'ai voulu me sauver... mais, quand on n'a pas mangé depuis vingt-
Marignan, la Cigule, Michu.