‹ La CigaleChapitre 67 sur 151 · PROSATEURS · texte numérisé non relu

PROSATEURS

Par quel concours de circonstances cette poignée de méridionaux — ils étaient bien quinze — amoureux du ciel bleu et du soleil de la Provence, étaient-ils venus échouer au milieu du brouillard acre et pénétrant de la Tamiser' La politique n'y était peut-être pas étrangère, puisqu'on était en 1852. Mais peu nous importe. Ils étaient quinze, c'est l'essentiel ; quinze enfants du Midi : sept de la Provence, six du Languedoc, trois du Comtat Venaissin.

Rudes furent les commencements, pénible fut l'apprentissage ! Sous ce ciel gris et terne, sous cette atmosphère épaisse, saturée de fumée, c'était pitié de voir ces enfants du soleil errer, grelottant de froid, à tra\ers les rues sombres, sur le pavé humide et gluant.

Ah! comme on vous regrettait, ciel ardent du Midi, champs baignés de lumière, monts arides, coteaux ensoleillés, belles filles plantureuses au teint hâlé ! Ah ! comme on te regrettait, pays béni du ciel, exubérant de vie, que féconde le Rhône et que baigne la Méditerranée I

Vous imaginez-vous ces pauvres exilés, arrachés

JO

brusquement à leurs collines bleues et jetés sans transition au milieu d'un peuple sombre comme ses villes, froid comme son climat, lugubre comme ses brouillards ! Eux, l'étincelle, eux, Téclat de rire, transportés en pleine terre britannique,' le pays du houblon et du roastbeef ! Échanger les lauriers-roses , les pins murmurants , les rîguiers sauvages, le chant de la cigale, pour les arbres grelottants des squares, l'herbe gonflée d'humidité, le sifflet des locomotives!

Ils ne respiraient pas. Ce milieu les enserrait, les étouffait. De l'air! de la lumière! Un coin de ciel du Midi!

Tous les soirs, ils se réunissaient en commun et causaient du pays absent.

Les années s'écoulèrent.

Alors un changement mystérieux s'accomplit peu à peu. Les impressions diminuèrent d'intensité. Le soleil de la Provence, vu à travers les brumes de la Manche, devint à la longue terne et décoloré. Son ciel éblouissant perdit son éclat, le parfum de ses fleurs son arôme, la grappe dorée sa saveur. Une couleur grisâtre recouvrit uniformément tous les objets. L'esprit devint lourd, l'intelligence obtuse, la gaieté lugubre.

Et un beau matin, nos méridionaux se réveillèrent... Anglais! Oui, Anglais comme des marchands de Marklane, Anglais de la tête aux pieds , raides , gourmés, renfrognés, désagréables... Ils vivaient comme eux, marchaient comme eux, buvaient comme eux de la bière,

cette liqueur stupérîante qui tuera un de ces jours notre belle France, pays du \ in généreux!

Etrange chose qu'un Provençal et un Languedocien greffés sur un Anglais !

Le 3 mai 1855, date mémorable, nos quinze méridionaux se trouvaient réunis dans une salle du Strand, au-dessus d'un public-house , dont les portes entrebâillées au moyen de fortes courroies laissaient passer des tlots de gaz.

Ils étaient assis autour d'une table de noyer sur laquelle étaient éparpillées de longues pipes blanches, dont le bout était enduit d'une couche de cire rouge. Chacun avait devant lui un peivter (pot d'étain). où moussait la blonde liqueur, comme l'appelle Dickens.

A r"un des bouts de la table se tenait un Provençal dont le nom n est peut-être pas encore oublié à Arles, où il a dirigé une feuille politique : il s'appelait Prosper Mazel, C'était dans le temps un grand batailleur, grand redresseur de torts, grand pourfendeur de vices. Du reste, plein de généreuses pensées, capable des plus grands sacrifices. Il l'avait prouvé maintes fois.

Hélas! comme l'exil l'avait changé! « La bière m'a aplati », me disait-il un jour en souriant tristem ent. Ah! certes, ce n'était plus le Prosper Mazel d'autrefois, le bouillant journaliste d'Arles!

Ce soir-là, Prosper Mazel présidait la réunion.

« Messieurs, dit-il, les yeux à demi clos, en déposant sa pipe sur la table, il y a plus de cent ans que, dans ce même local, se fondait une société excentrique, qui lit du bruit dans le temps sous le nom du club du Dernier Homme. Ce n'est pas sans intention que nous choisissons ce même local pour y tenir nos réunions hebdomadaires. Nous voulons ressusciter le club du Dernier Homme. Dès aujourd'hui prend naissance la société du Dernier Méridional. »

Ici Prosper Mazel, à propos d'exil et de proscriptions, entra dans des considérations politiques que je passerai sous silence. Il examina ensuite les divers statuts discutés dans la séance précédente et adoptés à l'unanimité.

L'article fondamental du règlement portait que les membres qui mourraient ne seraient jamais remplacés. Dans un corps qui se renouvelle sans cesse, où les membres qui s'en vont sont remplacés par d'autres plus jennes, on ne s'aperçoit pas des ravages de la mort; tout au contraire, la mort semble le raviver et le rajeunir.

Dans la société du Dernier Méridional, les vides ne devaient point être comblés.

Et comme si cette partie du règlement n'était pas assez lugubre, on avait imaginé ce diabolique expédient :

Une bouteille de vin de Langlade, soigneusement cachetée, devait être déposée dans l'endroit le plus apparent de la salle de réunion. Elle était réservée à celui

des méridionaux qui survivrait à tous les autres. Ce malheureux était condamné à la boire, assis à la table commune, le jour même où il aurait accompagné au cimetière le dernier de ses collègues.

C'était à donner la chair de poule !

Mais nos funèbres cigaliers ne sourcillèrent point. La société du Dernier Méridional fut fondée séance tenante.

C "était, comme nous l'avons dit, le 3 mai 1855,

Je ne possède pas de nombreux détails sur les dix premières années de cette excentrique société, mais il est probable qu'elles furent médiocrement gaies, surtout les jours d'enterrement. A quel amusement ces infortunés purent-ils se livrer pour échapper aux sombres pensées qui devaient les obséder i^

En dix ans, la mort emporta cinq sociétaires; quatre revinrent en France, deux autres émigrèrent aux États- Unis. Il ne restait plus donc que trois membres.

A partir de cette époque, jai suivi de près les faits et gestes des trois derniers méridionaux. En 1866, l'un d'eux mourut dans un accident de chemin de fer, entre Great- Ponton et Grantham.

Ils étaient donc réduits à deux : Prosper Mazel, le journaliste d'Arles, et Etienne Mazauric, de Marseille,

ijo LA CIGALE.

OÙ il a^■ait publié dans sa jeunesse un volume de poésies intitulé les Vagabondes. C'est de Mazauric lui-même que nous tenons les détails qu'on va lire.

Un des plus funèbres articles du règlement exigeait que chaque enterrement fût suivi d'une réunion solennelle. Esclaves de la consigne, Mazel et Mazauric, en revenant du cimetière, où ils avaient accompagné le corps mutilé de leur camarade, se rendirent dans le local ordinaire de leurs réunions.

Ils entrèrent dans la salle Aide, s'assirent en face l'un de l'autre à la grande table, et portèrent leurs pipes à la bouche.

Mazauric était pâle et tremblant. Mazel essayait de faire bonne contenance, mais il avoua plus tard qu'un poids horrible pesait sur sa poitrine.

Cette solitude les effrayait. Ils portèrent instinctivement les yeux sur la bouteille de vin de Langiade. La même idée venait de les frapper. Elle les glaça d'effroi.

« Qui de nous aura l'honneur de la boireP" » demanda Mazel d'une voix mal assurée.

Mazauric ne répondit pas, mais le tressaillement qui parcourut son corps, et la pâleur mortelle qui envahit son visage, exprimaient clairement ce qui se passait en lui.

Ils essayèrent de causer, mais ils n'y parvinrent pas. Leurs yeux ne pouvaient se détacher de la bouteille de Langiade. Il leur semblait, à l'un et à l'autre, que cette bouteille était animée et qu'elle les regardait!

Tout à coup Mazauric, n'y tenant plus, frappa la table de son poing et s'écria :

« Au diable le règlememl! »

Et il ajouta presque timidement :

iji

« Si nous la buvions tout de suite?

— J'y pensais! » rît Mazel, dont la physionomie s'illumina.

Et les deux derniers méridionaux débouchèrent la bouteille, et burent à la santé de leurs amis enterrés.

Ainsi rînit la société du Dernier Méridional.

Lorsque jai quitté Londres en 1870, Mazauric était fabricant de pickles, dans Oxford-street.

Quant à Mazel, il revint en France au 4 septembre. J'ignore ce qu'il est devenu.

LA CHASSE AUX CIGALES A Mademoiselle Noël Parfait,

Au temps où j'étais au collège, j'allais tous les ans passer la plus grande partie de mes vacances àBédarieux. Ma mère était née dans cette ville, où toute sa famille habitait encore, et c'était pour moi une grande joie, lorsqu'après la distribution des prix je quittais Montpellier, et que l'on m'embarquait le soir, à huit heures, dans le coupé de la diligence.

Je revois encore cette grande cour des Messageries, à peine éclairée par quelques quinquets accrochés à la muraille; la grande voiture au milieu, les facteurs affairés chargeant les colis, les postillons attelant les chevaux; puis le garçon d'écurie apportant les deux énormes lanternes qu'il suspend aux deux côtés de la diligence; la bâche qu'on retourne, le chargement fait, et qu'on lace avec de solides cordes... Et les parents, les amis de ceux qui partent, que de propos en l'air ! que d'exclamations ! que de recommandations de toute nature! car, à cette époque, tout voyage était un événement. Enlin arrivait l'instant solennel : le conducteur s'avançait majestueux et grave ; il tenait à la main une large feuille de papier, et, au milieu d'un silence général, faisait l'appel des voyageurs. C'était le moment d"émotion, on s'embrassait une dernière fois, on montait en voiture le cœur

gros, on échangeait à travers la portière un dernier sourire avec les parents; le postillon faisait claquer son fouet, les chevaux piaffaient, le pesant véhicule s'ébranlait, et Ton franchissait la cour au bruit de la fanfare du conducteur. A peine dehors, l'air vif vous saisissait, on traversait les boulevards au galop, et bientôt on se trouvait en rase campagne, les bruits de la ville s'éteignaient dans le lointain, et seuls les joyeux grelots des chevaux venaient troubler de leur tintement cadencé le poétique silence d'une belle nuit d'été.

Alors je me sentais heureux : plus de régents, plus de devoirs, plus de collège; tout cela était loin, bien loin derrière moi, j'avais une perspective de deux longs m.ois de liberté, tout un siècle! Alors je me laissais aller à une rêverie qui ne tardait pas à se transformer en demisommeil, espèce d'assoupissement étrange, plein d'un charme inexprimable, et qui ne me laissait la conscience que d'une seule chose, c'est que j'étais en vacances, et par conséquent en possession de toute ma liberté.

A l'aube, on arrivait à Lodève; j'étais bien un peu transi, mais avec quel plaisir je prenais à l'hôtel, où l'on relayait, un bouillon réconfortant! Lorsqu'on se remettait en route, le soleil était déjà levé; je montais à pied la grande côte de l'Escandorgue, je prenais les raccourcis, et j'arrivais longtemps avant la diligence à la baraque das Pesouls, où devait se faire le dernier relais... Entin, vers onze heures, les premières maisons de Bédarieux m'apparaissaient; comme le cœur me battait fort! encore quelques minutes, et j'allais être arrivé. C'était d'abord le faubourg et ses fabriques, puis la rivière d'Orb que l'on traversait sur le pont neuf, les magnifiques platanes de la Digue, qu'on laissait à gauche, et on arrivait à

rhotel du Nord, où s'arrêtait la diligence. Quel moment! Oncles, tantes, cousins, cousines, parents ou amis, ils étaient tous là pour saluer mon arrivée. C'étaient des lètes, des embrassements, des éclats de rire à n'en plus tinir; certes je n'oublierai jamais ce temps heureux, et encore aujourd'hui, je ne peux retourner à Bédarieux sans ressentir un peu de cette émotion que j'éprouvais jadis. La mort cependant a fait là comme ailleurs de cruels vides dans mes affections, et beaucoup de ceux qui m'attendaient avec le plus de joie ne sont plus pour me recevoir ; mais tous ces sou\ enirs de mon enfance sont restés gravés dans mon cœur, et ne m'en sont que plus chers.

Une année (je pouvais avoir treize ans à cette époque) j'étais parti en vacances plus tôt que de coutume, et j'étais arrivé à Bédarieux en plein mois de juillet. Libre comme l'air, je quittais dès l'aube la maison de l'oncle Antoine, chez qui je logeais, et avec quelques petits camarades de mon âge j'allais vagabonder à l'aventure. Quelquefois nous faisions de magnifiques parties de pêche dans les gués de la pittoresque rivière d'Orb, ou bien nous risquions l'ascension de la montagne de Tentajo ; un autre jour, c'était l'ermitage de Saint-Raphaël que nous visitions, ou Boussagues avec ses deux châteaux et ses deux églises gothiques ; mais ce qui me charmait particulièrement, c'était, les jours de forte chaleur, de faire de grandes chasses aux cigales et d'en rapporter des centaines ; peu à peu ce plaisir finit par primer tous les autres, et se transforma en véritable passion ; je connaissais les endroits que les cigales préféraient, et je me souviens de certain bosquet de saules et de peupliers où j'ai fait mes plus

belles captures. Je finis par avoir une véritable renommée parmi la population enfantine du voisinage, et le soir, lorsque après dîner je retrouvais tout ce petit monde sur la promenade, avec quel orgueil j'étalais devant eux mes nombreuses victimes, et comme je jouissais des regards d'envie que je surprenais dans bien des yeux ! Mais, hélas ! mes pauvres cigales, empilées dans la doublure de mon chapeau de paille, étaient déjà à moitié mortes lorsque j'arrivais, et c'est tout au plus si une ou deux avaient encore la force de faire résonner leurs tambourins; celles-ci, je les offrais toujours à une petite tille notre voisine, que l'on appelait Sarah la brunette.

Sarah avait un peu moins que mon âge; petite, mignonne, mais pleine de vivacité, deux grands yeux noirs très-expressifs, elle avait, pour me remercier, un sourire si séduisant, que dans ces moments-là j'aurais voulu pouvoir lui offrir toutes les cigales de la terre.

Pendant quelque temps tout alla bien ; Sarah me préférait à tous mes autres petits camarades, et, iier de cette distinction, je mettais tous mes efforts à mériter son amitié, j'allais dire son amour; mes amis, mes jeunes amis desséchaient tous de jalousie, car elle ne daignait même pas les regarder : y en avait-il un qui put m'étre comparer^ n'étais-je pas le célèbre chasseur de cigales? Aussi me gardait-elle ses plus jolis sourires et ses plus gracieuses paroles.

Un jour je partis de bon matin, mais soit malechance, soit maladresse, je ne pus attraper une seule cigale; je rentrai le soir exténué de fatigue, et ce fut les mains vides que je me présentai devant Sarah. Elle n'était pas seule; un de mes rivaux lui faisait admirer un superbe insecte dont le hasard l'avait rendu possesseur : c'était un magni-

ijô LA CIGALE.

tique cerf-volant aux grandes cornes ; il l'avait délicatement attaché par la patte, et c'était merveille de le voir s'en\oler lourdement avec un bruit d'ailes fantastique. Les yeux de Sarah brillaient de convoitise, mais mon rival, aussi futé qu'elle, voulut se venger de ses dédains, et vainement elle prodigua ses mines les plus adorables ; peu à peu son désir se transforma en impatience, son impatience devint du dépit, et s'apercevant eniin que j'étais là devant elle les mains vides, hélas! elle ût retomber sur moi toute sa colère : « Quoi! je ne lui rapportais rien ! si encore elle avait eu quelques belles cigales pour se consoler! mais rien! rien! Et je me disais son ami, son bon ami, et je la laissais souffrir et désirer une chose qu'il m'eût été si facile de lui offrir sans ma coupable maladresse; aussi ne Aoulait-elle plus m'aimer, c'était fini et bien fini, r, Et cela se termina par un déluge de larmes.

J'étais au désespoir! la douleur de Sarah m'avait gagné; de gré ou de force il me fallait le cerf-volant : je me précipitai sur mon camarade pour le lui enlever, mais il se tenait sur ses gardes, sut éviter mon attaque avec habileté et se déroba à ma poursuite par une fuite rapide. Je me jetai aux pieds de Sarah, implorai mon pardon et promis de lui apporter le lendemain une moisson de cigales. Peu à peu ses beaux yeux noirs se levèrent vers moi ; je vis un sourire à traders ses larmes : la paix était faite, je rentrai à la maison plein d'espoir pour le lendemain.

Or, j'avais oublié une chose : le lendemain était un dimanche, et le dimanche était le seul jour où je ne jouissais pas absolument de ma liberté.

Dans les petites villes on est très-formaliste sur les

devoirs religieux. Ma famille était protestante, et à Bédarieux, les protestants, étant en minorité, tenaient tous à honneur de ne pas manquer le service divin; mon oncle était, du reste, membre du consistoire, et sa fille, la douce et bonne Rosalie, était la personne la plus véritablement pieuse que Ton pût rencontrer, très-indulgente pour mes petites escapades; elle m'adorait et trouvait toujours de bonnes excuses pour pallier mes fredaines.

Je la mis dans la confidence de mes projets, et sur la promesse formelle d'être arrivé pour l'heure du temple, elle voulut bien me permettre de partir pour ma chasse.

Nous étions aux premiers jours d'août; il faisait une de ces matinées lumineuses qui présagent une journée de forte chaleur, l'air embrasé scintillait : — un vrai temps de cigale enfin.

Je connaissais à une portée de fusil de la ville, sur les bords de l'Orb, un enclos abandonné depuis longtemps, à moitié détruit par les inondations, et dans lequel en pleine liberté poussaient des peupliers blancs, des bouleaux, des saules qui s'entremêlaient et formaient un petit fourré épais et broussailleux; nul être humain ne venait jamais troubler cette solitude, qui ne résonnait que du chant des nombreuses cigales qui en avaient fait leur Eden ; souvent, lorsque je suivais la rivière pour aller jusqu'à la Bastide, j'avais remarqué le petit bois et j'avais écouté, pendant de longues heures, la monotone mais harmonieuse chanson cigalière.

Je pénétrai joyeusement dans le bosquet et je ne tardai pas à voir sur chaque tronc d'arbre de nombreuses traces de cigales : c'étaient de merveilleuses enveloppes d'un tissu d'or transparent, fragiles fantômes d'où venaient

ijg LA CIGALE.

d'cclore quelques instants auparavant les jeunes cigales qui, toutes vertes, essayaient, avant déchanter, de fortifier aux rayons du soleil leur membrane trop délicate.

Le bois était encore plein d'ombre, le soleil caché derrière une grande roche le laissait dans une mystérieuse et poétique fraîcheur ; les cigales se taisaient et grimpaient silencieusement le long des branches pour arriver aux plus hautes cimes que coloraient déjà les premiers rayons; quelques perles de rosée, derniers souvenirs de la nuit précédente, restaient encore sur les feuilles... Peu à peu des trouées lumineuses vinrent sillonner le bouquet d'arbres, et le soleil apparut enfin, inondant de sa blonde lumière et les bouleaux et les saules et les peupliers. Pendant quelques instants ce fut un féerique spectacle; les gouttelettes de rosée, avant de s'évaporer dans la chaleur, jetaient un dernier éclat, couvrant les arbustes de véritables diamants; la lumière s'accrochait aux branches et diaprait des plus vives couleurs les divers feuillages. Tout à coup, se mêlant à l'harmonie de la nature, un concert immense de cigales s éleva dans les airs et ût retentir 'les échos voisins. L'heure de la chasse était arrivée.

La cigale est plus fine qu'on ne le suppose généralement : le moindre bruit, la plus petite feuille que l'on froisse sufHt pour l'intimider, et elle suspend sa chanson ; alors il est difficile de la saisir, car on l'entend plus qu'on ne la voit; aussi que de prudence faut-il pour s'approcher d'elle !

Heureusement je connaissais toutes les finesses des cigales, et je ne tardai pas à en faire l'abondante moisson que je m'étais promise; j'en eus bientôt rempli toute la doublure de mon chapeau de paille, et je songeai au

retour. En marchant vite, je devais encore arriver à temps pour le service religieux; je courus sans m'arrèter jusque chez ma chère Sarah, et iier de mon succès je lui vidai sur ses genoux toute ma récolte de cigales ; j'en fus récompensé par le plus doux baiser, le premier et le dernier, hélas ! qu'elle me donna. Quelle ivresse ce fut pour moi ! je remis au soir le plaisir de lui raconter les péripéties de ma chasse, et je la quittai aussitôt pour me rendre au temple.

On était déjà à la moitié du service; les prières étaient dites et Ton se préparait à chanter un psaume; aller à ma place près de mon oncle et de ma cousine, il n'y fallait pas songer dans l'état où je me trouvais, couvert de poussière et de sueur; je préférai monter dans les tribunes où j'espérais être à peu près seul, et où personne ne pouvait me voir; c'était d'ailleurs un moyen très-simple d'éviter des explications avec l'oncle sur mon escapade matinale, et surtout cela me fournissait le temps de trouver une excuse; je grimpe donc à la tribune, je place mon chapeau à mes côtés et je me mets en devoir de suivre le psaume; le chantre se lève et, de sa voix nasillarde, commence à entonner le célèbre cantique :

Comme un cerf altéré brame Après le courant des eaux...

Mais alors... comment dépeindre mon effroi!... une cigale, une malheureuse cigale oubliée dans mon chapeau, répondant à sa manière au chant pieux qui s'élevait, vint mêler des kseg kseg kseg étourdissants aux voix plus ou moins harmonieuses des fidèles, et vibrants

i6o LA CIGALE.

et sonores les kseg kseg kseg de la maudite cigale accompagnèrent jusqu'au bout les derniers vers du psaume.

J'étais pendant ce temps dans la plus grande perplexité ; dans l'église en bas, ma cousine, qui se doutait bien que celui qui occasionnait ce scandale ne pouvait être que son cousin, tremblait de tous ses membres et cachait sa rougeur dans son psautier; mon oncle roulait des yeux furibonds; moi, cependant, je ne perdais pas la tête : il fallait avant tout faire disparaître la preuve convaincante du crime. Comment faire:'... Je rapprochai mon chapeau, desserrai les cordons de la coiffe et laissai le passage libre pour faciliter l'évasion de ma prisonnière. Ce fut avec un ineffable soulagement que je vis la cigale sortir peu à peu de sa prison, prendre enfin son vol et quitter le domicile compromettant où je la retenais. Je la vis tourbillonner quelques minutes , je me crus sauvé. Hélas! fol espoir! il était écrit que cela devait se terminer d'une tout autre façon. Le chantre était seul debout dans sa chaire. Grand, sec, maigre, sa longue tète osseuse, son crâne dénudé, son profil anguleux le firent prendre, sans doute, par la malencontreuse cigale pour un vieux tronc d'arbre décharné, et, au moment où il ouvrait la bouche pour entonner le second verset, la cigale vint s'aplatir sur sa figure et se cramponna à son énorme nez avec toute l'énergie du désespoir.

Quel tableau! Plus mort que vif, le pauvre chantre s'affaisse et disparaît dans sa chaire, ne sachant pas ce qui lui tombe du ciel; le psaume est interrompu, on s'empresse , on s'empare du malheureux insecte , on le jette dehors, et, craignant une pareille mésaventure

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