Jusqu'où s'emportera une audace sacrilège
2. Opinion qu'à mon avis, il faut combattre et abattre vigoureusement.
Soudain, Mgr Puig se rappela que lui-même devait prononcer, à la clôture du concile, un panégyrique de Saint Cyprien. Pour le même jour, l'abbé Giralt qui s'adonnait par passe-temps à la poésie sacrée, avait composé une cantate en l'honneur de Sainte Perpétue. Ce souvenir, ce rapprochement de l'abbé Giralt et de Sainte Perpétue remplirent Mgr Puig d'une gaîté inexplicable et qui parut même un peu offensante aux autres prélats.
Mais on arrivait au boulevard de France, où la foule était si compacte que les attelages ne pouvaient plus avancer. Alors les Maltais-Tunisiens dételèrent la voiture de l'archevêque de Carthage. Des acclamations retentirent :
— Vive la France I Vive le cardinal Puig !...
L'orphéon de M. BenchesBar attaqua aussitôt la Marseillaise-.
L'enthousiasme, instinctivement, gagnait les Français et même les Italiens. Ce fut une marche triomphale.
A peine descendu au palais archiépiscopal de la Marsa, Mgr Puig retrouva, — plue amères que jamais, — toutes ses rancunes contre le cardinal Lespès.
C'était celui-ci qui avait fait édifier cette grande bâtisse quelque temps avant sa mort. Le cardinal étant à court d'argent, le palais était demeuré aux trois quarts inachevé et le mobilier provisoire était des plus sommaires.
En prévision du concile, Mgr Puig avait fait meubler à la hâte quelques salles du palais. Malgré l'heure tardive, il voulut s'assurer en arrivant, que ses ordres avaient été suivis à la lettre. Il donna une attention spéciale au grand salon du rez-de-chaussée dont les
fe
nurs grossièrement blanchis à la chaux, avaient été cachés sous une tenture d'Andrinople à galons d'or. La succursale tunisienne de la Place Clichy avait fourni des tapis et des fauteuils dépareillés. Un dais de velours rouge abritait le trône surmonté des armes de l'archevêché avec la devise Charitas peinte sur une banderole de carton.
(( Enfin ! — pensa Mgr Puig, — quand nous aurons là-dedans quelques généraux à têtes décoratives, des ministres tunisiens tout couverts de crachats et de chamarres, cela finira bien par prendre une tournure !... et songeant à la Basilique de Saint-Louis où allait s'ouvrir son concile, cette autre construction bâclée du cardinal, l'archevêque sentit redoubler sa mauvaise humeur : « C'était bien la peine de gaspiller des millions pour cette grande guimbarde en plâtras, qui ne servait à rien, au lieu de ménager un pied-àterre un peu confortable pour l'archevêque, un local convenablement distribué pour l'administration du diocèse I Cela aurait coûté dix fois moins cher, et on aurait pu acquérir de nouveaux terrains !... Mais non ! il fallait, comme toujours, jeter de la poudre aux yeux, ahurir les badauds par des mètres carrés de façade, des dômes et des clochetons de pacotille!... D'ailleurs elle n'en a pas pour dix ans sa basilique en bousillage! je la verrai par terre, j'en réponds!... Moi, quand je me mêlerai de bâtir, ce sera toute autre chose !... »
Et dans son ressentiment contre le cardinal, Mgr Puig se jura de la laisser tomber pierre à pierre.
Le lendemain, dès neuf heures, le défilé des réceptions commença : D'abord Son Excellence le prince héritier, qui venait apporter au nouveau cardinal les félicitations paternelles. — Puis le Résident de France, le général commandant l'armée d'occupation, avec son
Etat-major, la Magistrature, l'Université, le corps consulaire au grand complet. Les plongeons officiels alternent avec les révérences ecclésiastiques. C'étaient des mines importantes, des serrements de main, tandis que dans le fond, au pied du trône archiépiscopal se murmuraient des périodes oratoires. Mais on attendait avec une particulière curiosité le discours du consul d'Italie, qui, à titre de doyen d'âge, devait prendre la parole au nom de ses collègues. Tout le monde savait son animosité contre le cardinal. On chuchota plus fort, lorsqu'il s'avança vers le trône de l'archevêque, petit homme maigriot avec de grosses moustaches grises à la Crispi, une volumineuse chevelure blanche, comme emballé dans le frac aux lourdes palmes dorées. Il se tint devant l'archevêque qu'il regarda fixement par dessus son pince-nez, et, relevant son toupet d'un geste plein d'arrogance, il se mit à lire sur une feuille bruyamment déployée :
« Avec tous les autres représentants des puissances chrétiennes il se réjouissait de la promotion de Mgr Puig. Comme Italien il lui était doux qu'un tel honneur eût été dévolu de préférence à un fils de la nation sœur, la grande nation, — ces mots sifflèrent entre ses dents avec une évidente ironie. — Puis il tournait brusquement à l'éloge du cardinal Lespès ; il rappelait ses vertus, sa devise Chariias, qu'il avait si bien su mettre en pratique... Fasse le ciel que ses successeurs s'inspirent de ce noble exemple ; que, s'appliquant à gagner les cœurs par la charité, ils ne divisent point un troupeau déjà si divisé et ne compromettent point par de dangereuses intrigues, à la fois la dignité de l'Eglise et la sécurité même de leurs intérêts matériels !.. »
La dernière phrase fut articulée sur un ton de me-
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nace. C'était un coup droit, une allusion trop claire à l'expulsion des sœurs.
Mais Mgr Puig ne se troubla point. Se redressant sous le cainail de pourpre, la barbe orientale largement étalée sur la poitrine forte, — avec une bonhomie auguste de patriarche, — il remercia les représentants des puissances chrétiennes... « Il venait accomplir une œuvre de civilisation , œuvre difficile sans doute, mais rien ne le découragerait, ni les ennemis du dehors, ni les ennemis du dedans, ni l'outrage, ni la calomnie... «
Et se tournant soudain vers le doyen du corps diplomatique :
— Vous nous avez rappelé notre devise, monsieur le consul ! Nul ne l'admire davantage, nul n'y sera plus fidèle que moi!... Mais je me souviens que, dans un pays encore rebelle à l'Evangile, l'apôtre doit être avant tout un soldat. Pour sauvegarder la liberté de mon ministère et l'intégrité des intérêts catholiques, je donnerais ma tête, s'il le fallait. En tout cas, je saurai retourner contre mes ennemis les armes qu'ils dirigent contre moi...
Et tout à coup, levant le bras sous le manteau de pourpre, comme un Jéhovah tonnant dans la nue :
— Souvenez- vous, monsieur le consul d'Italie, que je suis de la race de ces évêques du moyen-âge, qui ne se servaient pas d'une épée pour tuer leur adversaire, mais d'une massue pour l'assommer!...
Il y eut une minute de saisissement et de malaise, car l'archevêque avait fait une pause, afin de bien souligner son intention et d'ajouter à l'embarras du consul. Celui-ci qui avait relevé la tête, blême de colère, allait peut-être répondre. Mais Mgr Puig redevenu paternel, reprenait son discours avec une onction plus
pénétrante. Il répandait une douce pluie d'éloges sui les puissances chrétiennes: et, comme s'il voulait opposer nettement le consul d'Italie à ses compatriotes, il insistait avec complaisance sur l'éloge de ses cliers fils^ les Italiens de Tunis, ces travailleurs infatigables. Il les mettait en garde contre le zèle imprudent de mauvais serviteurs. Il rappelait les fraternels souvenirs de Magenta et de Solferino, le sang mêlé sur les champs de bataille...
Monseigneur abrégea sa péroraison. Il se produisait h la porte une bousculade assez vive. C'était le service beylical de l'Agriculture qui s'agitait pour affirmer sa préséance sur les Ponts-et-Chaussées. Jouant des coudes dans la foule, un monsieur en habit noir s'avança à la tête d'une délégation. Les discours continuèrent.
Cependant le consul d'Italie était allé rejoindre le Résident de France. Mgr Puig le vit discuter furieusement avant de partir.
Quand la cérémonie prit fin, le Résident se précipita vers le cardinal. Il avait l'air très contrarié :
— Ah! Monseigneur 1 quel ennui! vous vous êtes laissé emporter ! Nous allons avoir un incident diplomatique!...
L'archevêque le regarda avec ses petits yeux gris narquois :
— Est-ce que vous me prenez pour un emballé?... Je sais ce que je fais, monsieur!... Si je vous disais que j'ai sa révocation dans ma poche, je mentirais ! Mais c'est tout comme!...
Aussitôt l'archevêque conta comment le marché venait d'être conclu à Paris, entre le ministre des Affaires étrangères et l'ambassadeur d'Italie. Une des conditions à l'abaissement des tarifs douaniers pour la Pé-
ninsule était le retrait^de cet agent trop zélé. On prendrait prétexte, pour le révoquer, de ses tricheries dans les cercles... Le scandale allait éclater le soir même dans le journal de l'Archevêché et dans un des principaux journaux italiens, qu'on avait acheté... «oh! pas cherl Cinq mille francs! Une bagatelle, comme vous voyez!... » dit l'archevêque en se frottant les mains.
Les cloches de la Basilique sonnaient à toute volée. Les salves de l'artillerie beylicale annonçaient l'ouverture du concile.
A Tunis, on s'écrasait à la gare du chemin de fer Rubattino. De quart d'heure en quart d'heure, les trains bondés déversaient des flots de pèlerins sur les quais de la Marsa. L'antique colline de Byrsa était envahie par une foule bigarrée où se retrouvaient les costumes de tous les peuples méditerranéens, — les burnous arabes, les vestes brodées des Tunisiens, les complets de velours bleu des Italiens, les petites blouses noires des Espagnols, les pantalons flottants et les larges feutres des colons français. Plusieurs pelotons de zouaves, et de tirailleurs, rangés en ligne, contenaient difficilement la multitude, qui se pressait pour voir la procession. Ce devait être un spectacle imposant. Mgr Puig qui tenait à frapper les imaginations des Musulmans comme des Européens, avait machiné toute une mise en scène, afin de rendre plus saisissante cette manifestation des forces catholiques.
Au dernier coup de neuf heures, le monastère des Pères Blancs ouvrit ses portes, et la croix processionnelle soutenue par un séminariste maltais franchit le seuil, entre deux porte-cierges.
Puis ce fut le clergé des paroisses de Tunis, les ordres religieux de femmes, — sœurs de Saint Vincent-
•de-Paul, sœurs de Saint Charles, sœurs Trinitaires, sœurs de la Doctrine Chrétienne, de Bon-Secours, du Bon-Pasteur, de la Miséricorde ; . — les confréries maltaises d'Alger, les confréries maltaises de Tunis, les confréries de pêcheurs siciliens et napolitains, chacune avec ses bannières et ses insignes.
La croix capitulaire qui venait ensuite précédait les élèves des Pères Blancs, des collèges catholiques, du séminaire de Garthage, ces derniers en surplis; puis les ordres religieux d'hommes, — Capucins, Pères Blancs, Frères des Ecoles Chrétiennes, missionnaires au teint bruni, aux longues barbes de patriarches. Puis le clergé séculier qui ^vait été convié à la cérémonie.
Toute dorée, très haute, la double croix archiépiscopale s'abaissa sous le portail de pierre et Ton vit apparaître, revêtu du pluvial, les délégués des ordres religieux de France et d'Algérie.
Quatre diacres en dalmatiques, portaient sur un brancard les canons des conciles et les œuvres des Pères africains; puis une file de chanoines et de théologiens ; puis quatre prêtres en chasubles, qui portaient sur un autre brancard les Saintes Ecritures. Les délégués des chapitres revêtus du pluvial ; et encore quatre prêtres soutenant sur leurs épaules les reliques de Sainte Monique et de Saint Augustin.
Et, à des intervalles égaux, dans un bel ordre soigneusement maintenu par les cérémoniaires :
L'abbé de Zéralda.
L'abbé de la Grande-Chartreuse.
Le chapitre de Carthage.
L'évêque de Conslantine.
L'évéque d'Oran.
Le coad.juteur de Carthage.
L'évéque de Marseille.
L'évêque de Catane.
L'évéque de La Valette,
L'archevêque d'Agrigente.
Le cardinal-archevêque de Valence.
Tous avec le rochet et l'amict, le pluvial rouge, la mitre dorée, le bâton pastoral, ils s'avançaient entre deux chapelains.
Puis le prêtre assistant avec le rochet et le pluvial.
Un diacre et un sous-diacre, en dalmatique.
Deux diacres assistants.
Enfin, sous le dais de velours rouge à panaches, — entouré de sept chapelains, ladextre levée sur la foule, Mgr Puig, cardinal-archevêque d'Alger et de Carthage, primat d'Afrique.
Le cortège fit le tour de Byrsa, puis la croix processionnelle pénétra dans la basilique. Le grondement des orgues remplit la nef. La Marche héroïque de Saint- Saëns déploya ses sonorités triomphales. Au dehors, la foule se précipitait derrière les prélats, qui, lentement, faisaient leur entrée. Sur les degrés de bois du narthex inachevé, des nègres, ébahis souriaient vaguement aux dorures des crosses, aux pierreries dont s'incrustaient les mitres.
Mgr Puig avait pris place sur une estrade, en face du Résident de France, qui occupait une estrade pareille sous les faisceaux et les écussons tricolores. Aussitôt il s'agenouilla sur son prie-Dieu-: la maîtrise des. Pères Blancs entonnait le Veni, Creator:,.
Les derniers accents de l'hymne apaisés, il se releva, se tint debout un moment, promena sur l'assistance un coup d'œil de maître, puis étalant avec pompe les plis lourds de sa chape d'orfroi, il s'assit sur son trône. La messe commençait.
L'archevêque d'Agrigente officiait pontificalement.
Mgr Puig suivait machinalement les rites, sa pensée était ailleurs. La splendeur de ce spectacle qui était son œuvre, l'emportait bien loin de ses préoccupations ordinaires. Il retrouvait l'exaltation qui l'avait pris ce soir de Zéralda, lorsque, devant le vicaire général étonné, il avait développé son plan de conquête.
Par dessus les lignes du missel qu'il tenait à la main, ses yeux erraient sur l'assemblée, — les Princes tunisiens avec leurs aides-de-camp, les généraux, les officiers d'ordonnance, l'amiral et son état-major, la magistrature en robe, les fonctionnaires civils en frac ou en uniforme... et ses yeux remontaient invinciblement vers la frise de la grande nef, où il avait fait inscrire en mosaïque ces paroles altières, empruntées à une épître du pape Léon IX :
SINE DVBIO POST ROMANVM PONTIFIGEM PRIMVS ARGHIEPISGOPVS ET TOTIVS AFRIG^ MAXIMVS METROPOLITANVS EST GARTHAGI- NIENSIS EPISCOPVS...
(( // est hors de doute qu'après le Pontife romain, le premier archevêque et le plus grand métropolitain de toute l'Afrique est Vévêque de Carthage... »
Et, avec une complaisance infinie, il se répétait la dernière phrase, dont les lettres d'or s'enfonçaient dans la pénombre de l'abside, mais quç sa mémoire connaissait trop bien :
«... Et ce privilège, il le conservera jusqu'à la fin des siècles et tant que le nom de notre Seigneur Jésus- Christ sera invoqué en Afrique, soit que Carthage abattue reste déserte, soit qu'elle se relève un jour dans sa gloire... sive resurgat gloriosa aliquando.., »
((... Relever Cartilage 1 quelle aberration !... — songeait Mgr Puig, incriminant encore les utopies de Mgr Lespès. — Les morts sont bien où ils sont! qu'ils dorment en paix!... Ce n'est pas une ville morte qu'il faut ressusciter, c'est un peuple neuf qu'il s'agit de créer et de répandre à travers des régions incultes que l'on fertilisera!... Mais il naît ce peuple! Il existe déjà!... En cette minute, pour la première fois peutêtre, grâce à moi, il prend conscience de lui-même!...
L'archevêque d'Agrigente venait de terminer la lecture de l'Evangile. Le coadjuteur de Garthage, ancien supérieur des missions africaines, allait monter en chaire pour exposer le but du concile et fixer l'ordre de ses travaux.
Une tête amaigrie d'apôtre anémié par les fièvres, à la longue barbe incolore, s'encadra parmi les arabesques de faux marbre de la cathèdre. Une main frêle ébaucha le signe de la croix, et la voix ténue, toute blanche, aux inflexions monotones, descendit sur l'assistance en une interminable homélie.
Bientôt l'ennui fut manifeste. Des conversations s'engageaient dans tous les rangs de l'auditoire. On s'étonnait qne Mgr Puig eût choisi un aussi mince porteparole pour une telle solennité.
Cependant celui-ci avait échangé un signe d'intelligence avec l'abbé Lalouette. En ce moment, l'orateur parlant au nom de la nouvelle église africaine, faisait acte de soumission à renseignement intégral du Saint- Siège et, d'accord avec lui, allait condamner « les erreurs de ceux qui s'intitulent athées, matérialistes, spiritualisteSj'panthéistes, en un mot de tous ceux, quels qu'ils soient, qui s'écartent de la vérité catholique, apostolique et romaine... »
— Nous adhérons de cœur et de bouche à la doctrine
contenue dans les Encycliques de notre Saint-Père le Pape... — continuait le coadjuteur de Garthage.
(( Il s'agit bien de cela vraiment ! » — pensa Mgr Puig.
Subitement, la voix traînante s'arrêta. Mgr Paig s'était levé de son trône, la main tendue vers la chaire, < omme pour imposer silence au prédicateur. Ce fut m scandale. Un murmure d'étonnement parcourait la nef.
Mais l'archevêque, par une de ces familiarités théâtrales, dont il avait emprunté le secret au cardinal Lespès, apostrophait superbement son coadjuteur :
— Monseigneur ! Je sens que vos forces longuement éprouvées par les fatigues de l'apostolat vont vous trahir et que votre voix s'affaiblit. Permettez-moi donc, en mettant fin à un discours épuisant pour vous, d'exhaler l'enthousiasme qui me ravit à la pensée d'un événement aussi grandiose que ce nouveau concile de Garthage et de donner libre cours à la tendresse pastorale, dont mon âme déborde à la vue de mon troupeau!...
L'organe avait une ampleur extraordinaire, une puissance de sonorité qui emplissait toute la basilique. Immédiatement l'assemblée fut conquise.
Le cardinal s'adressait d'abord à ses ouailles étrangères, à ces Italiens, à ces Espagnols dont il avait reconnu, au passage de la procession, les rudes figures hâlées de terrassiers et de manœuvres :
— Vous avez vu parmi nous les évêques de vos patries, — leur disait-il, — vous les avez vus proclamer par leur présence qu'ils s'associent de tout leur cœur à notre œuvre civilisatrice 1... Eh I bien, laissez-moi
me souvenir que, moi aussi, j'ai une patrie, que je suis
un fils de cette France par qui s'accomplissent ces grandes choses...
Et il dit le pacte antique de la France et de l'Eglise, — la sagesse des Pontifes secondant les desseins de la politique, et cette longue obstination que les revers mêmes ne peuvent fléchir. Dans ce rétablissement de l'Eglise de Garthage éclatait la continuité d'un ferme propos, la victoire d'une secrète et patiente volonté : « Depuis Saint Louis, la France et l'Eglise avaient médité la conquête de l'Afrique... » Il terminait par des paroles enflammées, conviant à son œuvre toutes les énergies, acclamant le réveil des peuples méditerranéens :
— Nous vaincrons, parce que nous avons, avec la force invicible de la foi, la sûreté de nos calculs et l'appui de la raison qui ne trompe jamais I...
Ce discours, évidemment préparé, passa sur le moment pour une improvisation arrachée à une âme généreuse qui ne savait maîtriser son émotion. Dans toute l'assistance, l'enthousiasme était grand. La messe s'acheva au milieu de l'inattention et de l'impatience générales. On commentait les paroles hardies de l'archevêque.
De nouveau les cloches de la basilique s'ébranlèrent et la procession, dans le même ordre, s'achemina vers le petit sanctuaire de Saint -Louis oti le cardinal devait déposer solennellement le vase de vermeil contenant le cœur du pieux roi et consacrer un nouvel autel.
Sous le dais de velours rouge, parmi les diacres en dalmatiques, l'archevêque de Garthage, soutenant à deux mains le reliquaire descendit lentement les degrés de la nef. Par la grande baie du portail, une vaste échappée de ciel apparut, puis la multitude ondulante des têtes et, tout au loin, une blancheur diffuse, qui
semblait flotter au-dessus de Tunis. La procession formant un coude brusque, le dais s'arrêta un instant sous le porche. De tout le parvis de la Basilique, de toute la plaine de Malqua, — l'archevêque fut visible, — immobile dans sa stature hiératique de pontife. Alors un long cri s'éleva, couvrit les sonneries des cloches. Une forte brise venue de la mer gonflait les plis des étendards de France. Dans le vent du large, au souffle acclamateur des poitrines qui balayait l'espace, Mgr Puig se sentit soulever par un orgueil immense. Il vit à ses pieds les chefs de la flotte et de l'armée, les évêques, les prêtres, qui lui faisaient cortège; et lui-même il s'aperçut dans la magnificence des ornements sacerdotaux, élevant au-dessus des peuples, entre les ailes déployées des chérubins de vermeil, le reliquaire resplendissant comme un ostensoir, où reposait le cœur du roi de France !
La procession se remit en marche. Il vit les têtes s'incliner sur son passage. Pendant les haltes, des femmes, des hommes agenouillés, forçaient le cordon des troupes, se traînaient sur leurs mains pour baiser le bord de son aube.
Il arriva ainsi au sanctuaire de Saint-Louis, d'où sa vue se reposa sur le golfe de Garthage. Puis il disparut sous le portail, derrière le cortège des évéques et des diacres.
En ce moment, toute la foule se portait au bas de
Byrsa. La multitude couvrit bientôt les flancs de la
colline, attendant la bénédiction papale qui devait être
donnée par le Primat d'Afrique, après la cérémonie de
■onsécration.
Tout à coup, sur la colline prochaine de la Junon Céleste, les cloches du Garmel donnèrent le signal au bourdon de la basilique. La procession des prélats sor-
tait du sanctuaire. Ceux qui étaient au bas de Byrsa, virent apparaître sur le bord du talus la double croix archiépiscopale. Les mitres, les crosses étincelèrent, puis le cardinal se détacha du cortège, entre deux prêtres qui soutenaient les plis de son manteau.
Ce matin d'avril, une brume diaphane voilait l'éclat du soleil. La péninsule carthaginoise se déployait en un lointain illusoire, sous les molles traînées des vapeurs. La mer immobile et grise se tendait devant le regard comme le champ fantastique d'un écran où allaient s'inscrire des ombres. De l'autre côté du golfe, les contours des montagnes bleuâtres se confondaient avec les amoncellements des nuages:
Les cloches s'étaient tues.
Vers ce paysage de rêve, dans le silence de la multitude, sous la chape de drap d'or, la mitre haute, brandissant le bâton pastoral, Mgr Puig s'avança jusqu'au bout de la plate-forme.
Son regard perçant embrassa l'horizon. A ses pieds, touchant presque sa robe, c'était le peuple futur des Latins d'Afrique, — Français, Espagnols, Italiens, Maltais, unis en cette minute par une même espérance de victoire. Plus loin, enserré par les sables, resplendissait comme une coupe d'argent, le vieux port militaire de Garthage, où s'étaient pressées les trirèmes d'IIamilcar... Mille souvenirs de gloire se dressèrent instantanément dans son esprit. La force française l'entourait. Toute cette pompe des vivants, toute cette grandeur des morts n'étaient là que pour rehausser son triomphe!... Alors, il se vit comme le Souverain Pontife, le jour de Pâques, bénissant le monde du haut de la loggia de Saint-Pierre de Rome. Par delà les brumes delà mer, l'inscription de la Basilique flamboya peur ses yeux : Primus post romanum ponlificem, maxi-
fnus totius Africœ, le premier après le pontife î'omain, le plus grand de toute l'Afrique, — le Pape africain !... et, avec la lucidité toujours égale de son intelligence, il conçut sa destinée entière depuis ses commencements les plus humbles. Il revit son père. Il imagina les ancêtres de ses ancêtres, tous ces misérables éleveurs qui, durant des siècles avaient peiné dans les plaines du pays natal. Ils triomphaient avec lui! Ils pouvaient être fiers de leur fils, les dompteurs de chevaux de la Gerdagne!...
Des barques siciliennes pavoisées, s'approchaient du ravage.
Le bras de l'archevêque se leva pour bénir, un bras ont l'envergure parut prodigieuse, qui se distingua du bas de l'Acropole et même depuis le phare de Sidi- Bou-Saïd.
A travers le grand silence de l'espace, les paroles sacrées tombèrent une à une :
— Descendat super vos !...
Le diamant de l'anneau cardinalice fulgura ; — et dans un geste hardi de conquête, la main bénissante du prince romain enveloppa l'Afrique et la mer.
Tipasa, novembre 1899-août 1900.