‹ La cité du mal; ou, Les corrupteurs du siècleChapitre 51 sur 62 · BÉRANGER, CHATEAUBRIAND, LAMENNAIS ET M. DE LAMARTINE · texte numérisé non relu

BÉRANGER, CHATEAUBRIAND, LAMENNAIS ET M. DE LAMARTINE

Un cordonnier qui publie des vers et compose des Mémoires^ a écrit ceci sur les derniers moments de Béranger :

« Mademoiselle de Béranger, sœur du chansonnier et religieuse dans le couvent des Oiseaux, obtint de l'archevêque Pautorîsation de venir voir son frère dans un but fraternel et pieux. Accompagnée de la supérieure de son couvent, elle alla voir M. le curé de Sainte- Elisabeth, pour le prévenir de ses démarches, démarches que rhonnête ecclésiastique n'approuva pas. Ces dames parlèrent de rétractation, d'âme à sauver, a J'ai connu beaucoup M. Béranger, répondit M. Tabbé Jousselin, et je vous déclare, mesdames, que je n'ai pas trouvé dans ma vie un meilleur, un plus honnête chrétien. — Mais son âme, monsieur le curé! —Soyez

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tranquille pour son àme^ toutes les portes du ciel lui seront ouvertes (1). »

Or^ nous tenons de M. Pabbé JouBselin^ lui-même^ qu'il ne connaît pas du tout la scBur de M, Béranger, quV/ ne l'a jamais vue de sa vie, et que,/>flr conséquent, il n'a pu lui tenir le langage ridicule qu'on lui prête ici,

M. Lapointe (c'est le cordonnier poète) a mis toutes les entraves possibles au ministère de M. le curé de Sainte-Elisabeth, et voyait avec dépit que Béranger l'appelait et le demandait jour et nuit. On a dit que M. Jousselin était resté Tami de Béranger depuis son séjour à Passy, c'est-à-dire il y a vingt ans. La vérité est que M. Jousselin n'a vu Béranger pour la première fois que six mois envilron avant sa mort. M. Jousselin était allé le voir comme son curé et par rapport à une personne malade dans son intérieur. Depuis, il lui fit de loin en loin quelques visites auxquelles Béranger paraissait très-seasible.

On lit dans Y Appendice que les éditeurs ont mis à la suite de \^ Biographie de Béranger, page 317 :

G Lorsque la maladie de Béranger sembla toucher à son terme, M. le curé de Sainte-Elisabeth lui vint rendre visite. Leurs conversations furent rares, trèscourtes et peu importantes. Il y en a une, la dernière, que Ton a racontée de manières bien différentes. Au moment où M. Tabbé Jousselin, pour se retirer, tendait la main à Béranger, Béranger lui dit d'une voix nette : « Votre caractère vous donne le droit de me bénir. Moi aussi, je vous bénis. Priez pour moi et pour tous les malheureux : ma vie a été celle d'un honnête

(1) Mémoires 9ur Béranger, par SaTÎnien Lapwnte, p. 276.

homme. Je ne me rappelle rten dont j'aie à rougir devant Dieu. B

Ceci est loin d'être exact. Nous avons été a\i% informations^ nous avons interrogé des témoins qui étaient de service auprès du malade^ qui ne le quittaient pas ou se relevaient auprès de lui. Tous attestent que les derniers moments de Béranger ont été très-chrétiens. Il déplorait ses erreurs, il en demandait pardon à Dieu avec des accents qui ne permettent pas de douter de sa sincérité. Ils furent si touchants dans plusieurs circonstances^ que les cinq ou six personnes qui se tenaient à côté de lui pour le soutenir fondaient en larmes»

Dans le passage cité de V Appendice, on laisse supposer que M. Tabbé Jousselin n'a vu Béranger qu'une fois^ tandis qu'il a pu pénétrer jusqu'à lui une seconde fois pendant sa maladie. Aucun des témoins interrogés et désintéressés ne se rappelle avoir entendu les paroles mises dans la bouche de Béranger par l'auteur de V Appendice, mais ce que tous ceux qui furent présents à la seconde entrevue se rappellent bien^ c'est que M. Jousselin fut reçu par Béranger comme quelqu'un qu'il attendait avec impatience; il lui serra affectueusement la main et lui dit : a Que je vous remer- « cie^ mon cher curé! comme il y a longtemps que je « ne vous ai vu!... Oh! renouvelez-moi le pardon, b Et il joignit les mains en priant^ et cinq oh six personnes^ témoins de ce qui se passait et de ses sentiments^ se mirent à genoux en priant aussi avec une émotion sensible. Or^ comment Béranger aurait-il pu redemander l'absolution à M. l'abbé Jousselin^ si vrai-

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ment il avait cru quMl n'avait rien à se reprocher devant Dieu?

Béranger avait demandé M. Jousselin toute la nuit qui précéda cette dernière entrevue. Il avait même dicté une lettre à un de ses amis pour prier M. le curé de Sainte^Ëiisabeth de venir le voir^ et comme on lui dit. qu'il était à la campagne^ il répondit aussitôt de ne pas mettre cette lettre à la poste^ mais d'envoyer quel* qu'un pour la remettre en mains propres. Cette lettre n'est pas parvenue à M. Jousselin^ et il n'a jamais pu l'avoir malgré ses réclamations.

Les deux ou trois personnes qui veillaient Béranger la nuit^ assurent qu'il ne faisait que répéter cette prière : « Mon Dieu^ vous qui êtes si grande et moi qui suis a si petite ayez pitié de moi 1 x>

« Singuliers châtiments de certaines célébrités^ « comme Béranger et Lamennais^ de ne plus s'appar- « tenir aux derniers moments! U semble qu'elles dea viennent alors la propriété de leurs terribles amis^ a qui en disposent à leur gré^ arrangent les choses de a manière que ces morts illustres soient à la vie cfai a les a précédées, et que le mourant ne vienne pas a donner un démenti tardif à son incrédulité. Il ne « s'appartient plus^ il appartient à son parti. Lesnécesa sites de l'histoire ne doivent-elles pas l'emporter sur « les dernières convulsions du libre arbitre? Ainsi l'on « raisonne^ et ces pauvres grands hommes paient bien ft cher alors le prix de ces amitiés^ si complaisantes « envers leur vie, si despotiques envers leur mort. »

E. Cajio, Remte eontemporaihe, 3i janvier 4858.

La conduite de semblables amis révolte sans doute la nature; mais ces pauvres grands hommes ont voulu et recherché pendant leur vie de telles accointances; faut-il s'étonner qu'ils en soient horriblement punis à leur dernière heure?

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