SUBORDINATION
La co-ordination ne suffît pas.
La spécialisation et l'échange ne constituent qu'un aspect de l'organisation sociale.
Il faut ajouter la sub-ordination.
Nous traitons ailleurs dans ce volume de la subordination politique. Nous voudrions dire un mot ici de la subordination civile et de la subordination militaire.
genese du sens social.
hiérarchie ouverte. — comment l'ouvrier devient patron; ou le soldat, officier.
On dit que M. Taine, dans ses villégiatures au bord du lac d'Annecy, toutes les fois qu'il prenait le bateau, prêtait attentivement l'oreille aux conversations des petites gens pour essayer de comprendre quelles idées pouvaient bien mener le peuple de France.
Toute morgue à part, le procédé a du bon.
Ecoutez les conversations populaires. Vous entendez a chaque instant le dialogue suivant : Que pensez-vous d'un tel? — Un Tel! C'est un individu sans consistance. On ne peut pas compter dessus. — Ah! et un Tel? — Un Tel! c'est tout autre chose. Celui-là est marié, et, mieux que cela, établi. Oui, Monsieur, il est « patron ». lia acheté un petit fond. Il a trois employés. Il s'occupe de tout activement. C'est un homme sérieux. On peut avoir affaire à lui. C'est quelqu'un de posé, quelqu'un de « raisonnable ».
Il est « patron » ! Ce mot dit tout, pour le peuple. Et combien justement! En effet, passer d'employé employeur, c'est le passage décisif. Non pas seulement, comme vous pourriez le croire, au point de vue des bénéfices supérieurs, au point de vue du profit. Non. C'est la grande ligne de démarcation dans le monde du travail et de la production. Ouvrier, contre-maître, patron : tels sont les trois degrés de l'éternelle et indestructible hiérarchie.
L'ouvrier, trop souvent, et jusqu'ici du moins, c'est l'individu incapable de voir au large et au loin, incapable d'étendre sa vision dans le temps et dans l'espace, incapable de prévoir et de pourvoir. C'est l'individu vivant au jour le jour. C'est l'individu enfant, tout pareil en effet, pour l'insouciance, aux enfants, et aux sauvages
les plus rudimentaires, et presque aux animaux. Imprévoyant et in-souciant, ces mots sont admirables d'exactitude et de force.
Mais voici que dans la foule des ouvriers « sans souci » je remarque un « soucieux ». C'est un individu qui pense au lendemain. C'est un employé qui commence à regarder et à voir plus loin que son nez. Il se rend un peu compte des conditions générales dans lesquelles s'exerce l'industrie dont il est ouvrier, et des conditions spéciales de l'entreprise qu'a fondée et que dirige son patron. Il a réfléchi sur la production et la consommation. Il sait d'où vient la matière première et quel prix elle coûte, et qu'il y a des questions douanières. Il songe à l'oscillation constante des salaires, aux producteurs rivaux, aux impôts de patente, à la réglementation du travail, etc., etc. En un mot, il a commencé à entrevoir que toute entreprise est une chose extrêmement complexe et délicate, et que le métier de « patron » n'est pas une simple sinécure.
De ce jour, cet ouvrier méditatif est désigné nécessairement au choix de ses supérieurs. Il sera chef d'équipe, puis contre-maître. Et peut-être deviendra-t-il patron à son tour, soit pour son compte et à son nom, soit associé et admis dans la « raison sociale » de sa maison.
Pourquoi monte-il ainsi? Parce qu'il est « raisonnable ». Entendez : parce qu'il se rend compte de Y ensemble, de X organisme industriel dont il fait partie.
Même différence entre un « simple soldat » et un « gradé ». Gradé ! Ce mot dit tout de suite beaucoup. Il dit la réflexion, la notion de l'ensemble, l'initiative et la responsabilité. Et ici aussi la « raison » nous apparaît comme la vision de ï organisme dont on est partie intégrante. Soldat, sous-officier, officier : ici aussi, comme partout, la loi naturelle engendre nécessairement la naturelle et nécessaire hiérarchie.
GEiNÈSE DU SENS SOCIAL -.,,7