AUTRE EXEMPLE : UN MATCH ANGLO-FRANÇAIS
Oserai-je donner un autre exemple ?
L'été dernier, le 3 avril 1893, j'ai assisté au Champ-
de-Mars à un match de « fooi-ball » entre le « Stade français » et le « Rosslyn Park Club », venu tout exprès de Londres.
Les Anglais ont été victorieux, d'une façon écrasante.
Rien d'étonnant à cela. Les Français ne font que commencer leur apprentissage.
Mais le défaut qui les a fait battre, quel est-il ? Voilà ce qu'il importe de savoir. Or ce défaut crevait les yeux, même des non-initiés. En deux mots, voici. Un des joueurs de l'équipe française tient le ballon. Il s'agit pour lui d'aller lui faire toucher terre dans le camp opposé. Mais l'équipe anglaise, naturellement, lui barre la route. Que doit-il faire? Il doit, par-dessus la tête de l'adversaire, lancer le ballon à un de ses camarades, qui, lui, essaiera de porter le ballon dans le camp adverse, ou qui, s'il est lui-même empêché, devra passer le ballon à un autre camarade, et ainsi de suite. En un mot, quand on ne peut passer soi-même, il faut passer le ballon. C'est évident. C'est du bon-sens élémentaire. Et c'est la règle.
Or, qu'ai-je vu à ce match, non pas une fois, mais dix fois, vingt fois, à peu près toujours ? Ceci : le Français qui tenait le ballon aimait mieux courir de côté, ou même en arrière, que de passer le ballon à un camarade! C'étaient des courses folles, des merveilles parfois de souplesse et de vitesse, mais en pure perte ; que dis-je? de véritables gageures contre le bon sens!
Et pourquoi cette conduite insensée? Parce que le joueur ici tenait à une chose, et ne tenait qu'à une chose : à faire le point lui-même, lui seul ; afin qu'on pût lire dans les journaux spéciaux : « M. X., à tel moment, a fait un point ». Et pour faire ce point, il courait contre toute espérance, contre tout bon sens même, et s'obstinait à ne point passer le ballon. Passer le ballon ! Mais c'était donner à un camarade une chance de faire
le point, c'est-à-dire de cueillir le succès envié, et d'avoir son nom imprimé tout vif dans les gazettes. Non, non ! plutôt tout que cette perspective. L'équipe perdra la
partie, que m'importe! Il n'y a qu'un succès qui m'intéresse, c'est mon succès personnel
Ainsi monologuaient les joueurs français. Et ici, nous tenons bien la clé du mystère : le joueur français ne pense qiïà lui; le joueur anglais ne pense quà V équipe.
Résultat le joueur français échoue par l'égoïsme; le joueur anglais triomphe par la solidarité.
Pour corriger l'amertume de cette impartiale constatation, je me hâte de dire que notre défaut n'est pas incurable. Je parlais là de jeunes gens de dix-huit à vingt ans, qui sont presque des hommes, et dont le caractère est fait en quelque sorte. Mais les tout jeunes, ceux de dix à douze, font-ils de même? Il paraît que non. On me dit que les tout jeunes passent le ballon.
Le sens de la coordination et de la discipline n'est donc pas inaccessible au caractère français. Il y a là, non vice de nature, mais simplement défaut d'éducation.
Ouedis-je? J'apprends qu'aujourd'hui même, 26 mars 1891, pendant que je corrigeais mes épreuves, le Stade français a battu le Rosslyn, sur le « green » de Béconles-Bruyères...
Nous avons trop cru aux fatalités ethniques. En deux ou trois générations, on peut modifier un caractère national. L'Augleterre a changé le sien sous nos yeux.