‹ La cité moderneChapitre 160 sur 467 · LE SENS DE L'IRREPARABLE EST LE RESSORT DE LA MORALITÉ · texte numérisé non relu

LE SENS DE L'IRREPARABLE EST LE RESSORT DE LA MORALITÉ

Et quel malheur que certaines doctrines religieuses aient énervé la puissance moralisatrice de cet axiome : rien ne s'anéantit! Combien fausse en effet la doctrine de l'absolution, de la rédemption! Racheter! Rien n'est rachetable. Absoudre, ab-solvere, dé-lier! Me dé-lier de ces liens qui s'appellent mes actes! Comment cela serait-il possible? Ce n'est ni possible, ni désirable. Ces profondes lois éthiques, biologiques, physiques, sont les bases de la moralité, c'est-à-dire, au fond, de l'existence même. La vérité vraie, la vérité scientifique et morale à la fois, c'est que tout est irréparable. On s'étonne d'avoir à le dire, c'est presque un truisme : ce qui a eu lieu ne peut pas ne pas avoir eu lieu. Il faut bien se pénétrer de cet aphorisme, si naïf et si redoutable. Cette vieille femme le savait bien qui s'en allait disant: « Dieu lui-même peut-il faire que je n aie pas pleuré ? »

Certes, quand on s'aperçoit de son erreur et de sa faute, on peut essayer de n'y point retomber, c'est-à-

dire on peut essayer de ne point commettre une seconde faute. Mais cela empêchc-t-il que la première faute ail été commise? Je le répète : Dieu môme n'y peut plus rien. Et en ce sens, je le répète aussi : tout est irréparable.

C'est pour avoir prêché le contraire, pendant des siècles, à notre humanité d'Occident, qu'on a brisé ou énervé le ressort même de la moralité.

Combien plus sage, et plus saine, et plus robuste l'antiquité païenne, dont les lèvres, avant de se clore pour jamais, laissèrent tomber la parole sacramentelle, digne de retentir éternellement :

Discite justitiam moniti, et non temnere divosl...

L'IDÉE DE LA « TRANSFORMATION DES FORCES » EST UNE ACQUISITION TARDIVE.

Cet axiome, rien ne vient de rien et rien ne va à rien, c'est la négation même du miracle.

Les progrès de cette idée mesurent les progrès de l'esprit humain. Quand elle était absente, il y avait barbarie. Quand elle sera présente universellement, ce sera le règne de la raison. Pour le moment, elle habite bien peu d'esprits encore : c'est dire que le règne de la raison est encore singulièrement éloigné.

Si la raison est constituée en grande partie par le sens scientifique, et si le sens scientifique c'est surtout le sens de. la transformation des forces, la raison n'est donc pas avenue, mais à venir.

L'humanité s'élève du créationnisme au transformisme, du miracle à la science, et, ce faisant, se rationalise.

Or l'idée scientifique de « transformation des forces », élaborée par l'élite, est lentement inoculée aux foules par Y éducation sous toutes ses formes. Mais, pour qu'il

lô

2i2 LÀ PSYCHOLOGIE BIO-SOCIALE.

existe une élite et une foule, s'entre-nourrissant l'une l'autre, de pain charnel et de pain spirituel, il faut qu'il y ait cité, c'est-à-dire « association » et « division du travail ».

L'esprit scientifique est un produit de la civilisation.

La raison est un produit de la cité.

Page 1