‹ La cité moderneChapitre 206 sur 467 · SYNTHÈSE : LE BONHEUR LIÉ A LA GENÈSE PSYCHO-SOCIOLOGIQUE · texte numérisé non relu

SYNTHÈSE : LE BONHEUR LIÉ A LA GENÈSE PSYCHO-SOCIOLOGIQUE

L'individu se sent in-quiet, en proie à une destinée inconnue. Il ne se sentira heureux que quand il sera devenu ce qu'il doit être, ce qu'il faut qu'il soit. L'aspiration, c'est « l'homme » qui devient ; le bonheur, ce sera « l'homme » devenu.

Voilà pourquoi nul encore n'a été heureux, vraiment heureux; nul encore n'a atteint le bonheur.

Dans une machine complexe et délicate, il suffît d'un seul rouage mal fait ou mal ajusté pour gêner tous les autres. Que dire, quand ce sont presque tous les rouages qui sont défectueux! Quels frottements et quels grincements !

Nul encore, sur cette planète, n'a été et n'a pu être pleinement heureux. Nul encore n'a vécu à plein cœur.

Qu'est-ce à dire, sinon que nul homme encore n'a été pleinement homme ? Aucun individu en effet ne peut achever sa transformation d'animal en homme, sans que la justice sociale soit complètement réalisée, sans que la cité soit définitivement constituée, c'est-à-dire sans que tous les associés soient ce qu'ils doivent être*

PASSAGE DE L'APPÉTIT A L'ASPIRATION. :\i:>

Mais un jour viendra où l'homme (Haut devenu vraiment homme, c'est-à-dire ayant achevé sa lente transformation intérieure, se reposera et se complaira dans sa « nature » supérieure enfin conquise :

// boira, le bonheur dans la coupe profonde...

Quand la cité sera définitivement constituée, c'est-àdire quand les rapports des individus entre eux seront établis avec une justesse el une justice savantes, accomplies, parfaites, alors chaque « sociétaire » développera avec pleine liberté et pleine utilité, pour soi et pour autrui, l'espèce et le degré d'activité dont sa naissance l'aura doué.

Et c'est ce déploiement adéquat qui est le bonheur. Toute restriction ou toute exagération ou toute déviation de sa native activité est, pour l'individu, tristesse, douleur, souffrance, malheur, infortune, calamité, désespoir.

La félicité n'est autre chose que le libre, juste et plein épanouissement des latentes énergies.

Bonheur ! bonheur ! Mystérieuse aspiration, magique mot, cri, vœu, appel indéfinissable, soupir du genre humain î Tu n'es autre chose au fond que le pressentiment d'une auguste métamorphose, la prélibation d'une vie supérieure, le tressaillement de « l'ange » dans la « bête » éperdue !

l'équivoque païenne : « vivre selon la nature ».

Ceci nous permet de clore enfin l'interminable polémique des moralistes de l'antiquité.

On sait que toutes les écoles de morale aboutissaient en fin de compte à cette formule : « vivre conformément à la nature », « vivere naturœ convenienter », « ô^oXoyoj;j^VO)*

Le malheur, c'était qu'il était assez malaisé de s'enlendre sur le mot nature.

Quelle apparence que ce mot eût lemêmesenspourun épicurien et pour un stoïcien par exemple, ou même pour un simple stoïcien et pour un cynique ?

La nature : quelle nature? La nature de l'homme, apparemment. Mais quelle est au juste la nature de l'homme ? Voilà précisément le point litigieux.

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