COURANTE
Or, quelle idée la philosophie courante se faisait-elle du « moi » tout d'abord? Le voici.
Le « moi », c'était la « conscience » donnant les phénomènes mentaux, et peut-être aussi saisissant une prétendue « substance » immatérielle, source et support de ces phénomènes.
La psychologie consistait alors dans l'analyse de ces phénomènes conscients, complétée parfois par l'affirmation de cette mystérieuse « substance », le tout considéré comme étranger au corps, à la matière, à la nature, et
comme constituant une sorte de monde à part, détaché de tout et pour ainsi dire suspendu en l'air.
Plusieurs modifications successives ont transformé de fond en comble cette notion du « moi ».
PREMIER ENRICHISSEMENT DE l'ïDÉE DU « MOI » : LE MONDE DE L'INCONSCIENT.
En premier lieu, la psychologie allemande, avec Leibnitz, Kant, Schopenhauer, de Hartmann, etc., a ouvert, derrière le maigre premier plan de la conscience, les perspectives profondes de Y inconscient, ou plutôt de l'infra-conscient, du sub-conscient. Le domaine du « moi » s'en est trouvé tout à coup centuplé.
On connaît les comparaisons proposées à ce sujet, notanynent celle-ci : le « moi » était pareil à l'Afrique d'avant les explorateurs contemporains; les côtes, et quelques sommets çà et là étaient seuls connus. La révélation de l'inconscient a été comme la découverte de l'énorme Afrique intérieure.
DEUXIÈME ENRICHISSEMENT : LES RASES CÉRÉRRALES DE LA MENTALITÉ, OU PSYCHO-BIOLOGIE.
D'autre part, la biologie est venue, qui a nettement rattaché la fonction mentale à l'organe cérébral, asseyant ainsi la psychologie sur une base positive.
La biologie d'ailleurs ne s'en est pas tenue à ce rattachement théorique. Elle s'est mise à explorer le cerveau, depuis sa forme la plus rudimentaire dans la faune inférieure jusqu'à sa plus riche différenciation dans les types supérieurs de l'animalité. Alors s'est évanouie l'apparente simplicité des phénomènes psychiques, pour faire place à une complexité extrême. Alors, par exemple, la « mémoire » s'est résolue en mémoires. Alors sous le
SOCIALISATION DE L'IDÉE DU « MOI ». .y. 7
mot « volonté » il a fallu voir et admettre tout un profond dynamisme nerveux. Alors l'idée abstraite de « per sonnalité » a dû faire place à la notion d'un riche et vivant édifice.
C'est ainsi que la psychologie biologique, à la suite des travaux de M. Ribot notamment, nous a donné, au lieu d'un « moi » en l'air, pour ainsi dire, un « moi » solidement assis sur ses bases cérébrales, et, au lieu du pauvre et maigre « moi » scolastique, un « moi » opulent et touffu.
Mais tout cela n'est rien encore auprès de la révolution que doit faire dans la notion du « moi » l'intervention de la sociologie.
TROISIÈME ENRICHISSEMENT : LA PSYCHO-SOCIOLOGIE SUPERPOSÉE A LA PSYCHO-BIOLOGIE.
En somme la psycho-biologie ne donne et ne peut donner que le « moi animal », c'est-à-dire la « pensée animale », la « vie de relation », la « sensation » et « l'impulsion », enfin 1' « âme physique », fonction de l'organisme physique.
Mais le « moi humain », c'est-à-dire la « pensée humaine », la « raison » et la « liberté », la « mentalité proprement dite », enfin Y « âme politique », « fonction de l'organisme politique », qui les donnera? Qui, sinon la sociologie, la psycho-sociologie?
C'est ce que le présent livre essaie de faire entrevoir.
Pour suivre la transformation de l'anthropoïde en homme, c'est-à-dire de l'instinct vulgaire en raison sublime, il faut suivre le passage de l'isolement au groupement, c'est-à-dire de la sauvagerie à la civilisation.
De même que l'anatomie et la physiologie de l'organisme physique (corps animal) ont permis d'établir la
théorie de Y âme animale c'est-à-dire du psychisme inférieur, ainsi l'anatomie et la physiologie de l'organisme politique (corps social) permettront d'établir la théorie de Y âme humaine ou du. psychisme supérieur.
Comme la biologie a solidement appuyé l'âme animale sur le corps physique condensé dans le cerveau, de même la sociologie appuiera solidement l'âme humaine sur le corps politique condensé dans l'Etat.
Et de même que la pathologie psycho-biologique a permis à M. Ribot de nous découvrir la complexité réelle des phénomènes qui paraissaient simples à la conscience animale, ainsi la palhologie psycho-sociologique permettra aux analystes et aux explorateurs futurs d'apercevoir et de révéler, sous la simplicité prétendue des faits de la conscience humaine, une complexité bien plus grande encore.
Ainsi va s'élargissant et s'approfondissant indéfiniment la notion du « moi », tout en se consolidant et en se fondant sur des bases positives.