‹ La cité moderneChapitre 308 sur 467 · NOUS N AVONS PAS D EDUCATION, — PARCE QUE NOUS N'AVONS PAS DE MORALE · texte numérisé non relu

NOUS N AVONS PAS D EDUCATION, — PARCE QUE NOUS N'AVONS PAS DE MORALE

Beaucoup de gens, la plupart peut-être, ai-je dit, ne croient pas que la société soit, en effet, une association.

Pourquoi ? Parce qu'on ne leur a pas expliqué profondément, parce qu'on ne leur a pas profondément fait comprendre le fait social, le mystère social.

C'est pourtant là la question de fond, en matière d'éducation.

Les philosophes et les politiques de ce siècle discutent beaucoup ce problème : l'instruction, la culture, l'école enfin, augmentent-elles ou non la moralité? Les uns sont pour, d'autres contre. Les promoteurs des lois scolaires dans les divers pays d'Europe se voient en butte à d'amères railleries : « Eh bien ! vous voyez... le beau résultat... tout le monde sait lire, comme vous l'avez voulu, et... la criminalité augmente... ! » Et les éducateurs eux-mêmes ne laissent pas d'être parfois un peu déconcertés.

C'est qu'aussi bien peut-être n'a-t-on pas pris la meilleure voie.

Sans doute on distingue de l'instruction proprement dite X éducation, et on n'ignore pas combien celle-ci est plus importante que celle-là.

Mais, sans compter que ce plus ne me suffit pas, qu'entend-on par éducation? La morale sans doute, au fond et en somme. Mais quelle morale ?

On feint de croire que la métaphysique est ce qui nous divise le plus; et la morale, ce qui nous divise le moins.

En métaphysique, dit-on, personne ne s'entend. Mais, en morale, tout le monde s'entend.

I/KCOI.K ET LA. MOKALITÉ. 47i

La vérité, c'est qu'on ne s'entend pas plus en morale qu'en métaphysique, — et pour cause, car Les deux problèmes n'en font qu'un.

M. II. Marion en convient, avec sa clairvoyance dis. crête : « Il nous faut avant tout, dit-il, fixer la notion de moralité, sur laquelle on est plus loin de s'entendre quon ne l'avoue » {De la solidarité morale, 3e édition; introduction, p. 5).

Pour enseigner la morale, il faut en avoir une. Orr on na pas de morale.

Quel est, quel doit être le rapport de l'homme à l'homme? Est-ce l'antagonisme? Est-ce l'association? Est-ce la main tendue? Est-ce le poing levé ?

Depuis que l'homme est sur la terre, cette question: est posée. Et depuis que l'homme est sur la terre, cette question reste sans réponse; j'entends sans réponse scientifique.

LES MANUELS D'ENSEIGNEMENT MORAL ET CIVIQUF DE LA TROISIÈME REPUBLIQUE FRANÇAISE.

Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur ma pensée.. Je suis loin d'ignorer ou de méconnaître le grand effort qui a été fait par la troisième République française pour instituer 1' « enseignement moral et civique » à l'école primaire.

La République a bien vu le problème : faire faire par cent mille instituteurs Y éducation sociale des six millions d'enfants du peuple.

Trois sortes d'hommes ont collaboré à cette vaste entreprise :

1° Des politiques, pour élaborer la loi;

2° Des administrateurs, pour organiser le fait;

3° Des moralistes, pour formuler la doctrine.

Je n'ai à considérer ici que les moralistes.

Us se sont présentés en foule, comme on peut en juger par le nombre des manuels parus de 1881 à 1883, autour de la loi du 28 mars 1882.

Je tiens même à reproduire la liste des principaux auteurs, donnée par M. Emile Boutroux, dans son grand et bel article de la Revue pédagogicr^*- (15 avril 1883):

MM. Allou, Audley, abbé Bailleux et abbé Martin, Paul Bert, Charles Bigot, Paul Bourde, abbé de Broglie, G. Bruno, Mmc Coignet, MM. Gabriel Compagrê, Compayré et Delplan, la Critique philosophique, Mmo Debierne-Rey, MM. G. Dumesnil, F. J. G., Garsault, Gillet-Damitte, Mme Henry Gréville, M. l'abbé V. Huguenot, MM. Paul Janet, Henri Jolg, Jost et Brœunig, Pierre Laloi, Liard, Arth. Loth, Mabilleau, Henri Marion, Meyrac, Ern. Renault, Rondelet, P. Rousselot, X. Rousselot, Rozy, Schmitt et Bornet, Schuwer, Jules Simon, Steeg, Thomas et Guérin, etc.

Cette liste n'est-elle pas bien intéressante? De tous ces noms connus, plusieurs sont illustres, et quelquesuns me sont particulièrement chers. Et je souscris bien volontiers à ces paroles de M. Boutroux:

« Le pays a eu cette bonne fortune que les hommes qui ont pris la plume pour répondre à ce qu'ils considéraient comme un appel du législateur comptassent justement parmi les maîtres les plus distingués et, pour quelques-uns, parmi les plus illustres.

« Savants, politiques, philosophes, publicistes, professeurs se sont à l'envi passionnés pour ces nobles problèmes, et ont mis dans ces petits livres tout ce qu'ils ont de chaleur d'âme, en même temps que de science, d'expérience, et de talent.

« Noire trésor littéraire compte ainsi une richesse de plus ».

L'ECOLE ET LA MORALITÉ. i7:i

On le voit donc, je ne méconnais pas l'effort. Mais... l'oserai-je dire? je conteste le succrs.

C'esl qu'en effet, l'ingéniosité, la grûce, l'élévation, l'énergie, ici, ne sauraient suffire. Il y a un problème à résoudre, qui n'est pas résolu; ou, pis encore, qui est résolu à faux.

Opposition des intérêts f Ou identité des intérêts? Lequel est vrai de ces deux dogmes? Voilà toute la question. Or, sur ce point décisif, beaucoup hésitent; et alors la morale est énervée; les autres répondent : opposition; et alors la morale est détruite.

Une morale énervée, ou une morale abolie: voilà, sans qu'on s'en doute, le bilan des plus nobles efforts.

Pourquoi? Parce que, encore une fois, comme je l'ai dit plus haut, le problème moral, ce n'est pas tant la question des rapports de l'homme avec lui-môme que la question des rapports de l'homme avec ses semblables. Et la morale n'est qu'un mot, tant que n'est pas tranché l'antique débat entre X antagonisme et X association.

l'éducation sociale, c'est une théorie positive de la solidarité.

Que la République néglige donc d'apprendre aux six millions d'enfants du peuple les éléments des sciences, mathématiques, physiques, biologiques, soit, j'y consens.

Je vais plus loin : qu'elle néglige môme de leur apprendre à lire et à écrire, soit encore, j'y consens aussi.

De tout cela, on peut se passer, à la rigueur.

Mais qu'elle leur enseigne le fait essentiel, la vérité cardinale, à savoir que la société est une association, littéralement, c'est-à-dire que, dans la société, les ci-

toyens ont des intérêts, non point opposés, maisconnexes; que, par conséquent, ce qui est vrai, c'est, non pas comme on le croit, l'opposition des intérêts, mais au contraire Yidentitê des intérêts ; qu'enfin la société est une profonde et rigoureuse solidarité !

Qu'elle leur enseigne cela, cela avant tout ou surtout, ou môme, s'il lui plaît, cela seulement, — car, de cela, on ne peut à aucun prix se passer!

Que la République enseigne donc cette vérité cardinale aux enfants du peuple, — mais j'entends de façon à ce qu'ils la comprennent réellement, de façon à ce qu'ils la sentent, de façon à ce qu'ils en soient bien et dûment convaincus, persuadés, et enfin tout à fait sûrs!

Oui, donnez-moi des « associés », ignorants, si vous voulez, mais loyaux! Et la terre sera un paradis. Que faites-vous au contraire? Vous fabriquez des têtes savantes à des âmes déloyales ! Est-il étonnant qne votre société soit un enfer?

Il est vrai, ce dogme fondamental de Y identité des intérêts, comment l'enseignement le propagerait-il, alors que les hauts penseurs intcrséculaires ou internationaux ne l'ont pas encore élaboré et promulgué?

LE VICE DES ÉCOLES DU PEUPLE ET DES ÉCOLES DE LxV BOURGEOISIE

Le vice est d'ailleurs le même dans les écoles du peuple et dans les écoles de la bourgeoisie.

Je viens de parler de l'enseignement primaire. Je dirai un mot également de l'enseignement secondaire.

Là aussi, et plus encore peut-être, il y a une lacune à combler. Et l'urgence est grande. Plus d'un s'en émeut, en dehors même de l'Université, dans le monde, ou dans la presse. De jeunes hommes, de jeunes femmes

L'ÉCOLE ET LA MORALITÉ

se plaignent qu'on ne leur ait pas, au collège, suffisamment expliqué le grand mécanisme social.

A propos d'un discours de M. Poincaré, voici, par exemple, le vœu qu'émettait un journaliste, (M. Klotz), eu août 1893 :

« L'élève, au sortir de ses études classiques, scientifiques et littéraires, connaît plus ou moins bien la mathématique, l'histoire et la philosophie, mais il ignore complètement ses droits et surtout ses devoirs de citoyen.

« Je souhaiterais vivement que l'on introduisît dans les programmes d'enseignement secondaire un cours d'enseignement civique...

« Il faudrait montrer à l'élève la raison supérieure de tous ces devoirs qui correspondent à des droits, et faire en quelque sorte la. philosophie de la cité moderne. »

On devine si cette expression a dû me plaire. Il est vraiment assez rare que le public demande aussi précisément ce que depuis des années on médite de lui présenter.

D'ailleurs, dans cette sorte d'enquête sur l'enseignement philosophique, récemment provoquée par la Revue bleue, il a été dit également, par M. Fouillée surtout, combien sont insuffisantes pour la vie soit la pure culture scientifique, soit la pure culture littéraire, et que ce qu'il faut, en outre et surtout, c'est une culture civique cl sociale.

Mais je veux signaler un témoignage plus curieux encore, ce sont les doléances d'une femme, (Jacqueline), insérées dans un journal aussi, en août 1892 :

« J'ai vécu, j'ai souffert... A dix-sept ans, j'ai dû recommencer ma vie, la gagner même — plus inapte à cela, avec mes mains d'oisive, coutumières seulement du clavier, des soies brillantes, des laines douces, que le moindre trottin d'atelier qui sort d'apprentissage et a l'habitude du travail.

« On ne m'y avait jamais fait songer...

« Le labeur individuel m'est demeuré lettre close; on ne m'a pas montré le grand mécanisme dont chaque être est le rouage agissant et profitant, la meule qui, sous l'effort commun, broie le pain de l'humanité.

« Mon père allait à son bureau, tandis que je piochais mes classiques; je sais que nous vivions de ses appointements, je sais aussi que Lucrèce filait le lin (?), que Philopœmen sciait du bois, que Cincinnatus poussait la charrue ! Je sais encore qu'on donne un loyer au propriétaire, des gages aux domestiques, que tout s'achète, tout se paie — mais c'est tout !

« Jamais personne ne m'a expliqué cette terrible et superbe loi de l'échange, de l'équilibre entre l'effort et son fruit, raison d'être de la créature ici-bas ; moralité souveraine qui fait honte à l'inutile, met l'instinct de fierté aux cœurs les plus veules, une fièvre d'action aux doigts les plus mous !

« Produire, c'est être — mériter d'être, plutôt!... C'est, plus encore, la révélation d'une force, l'admission à la cote sur le marché des capacités...

« Nul jamais ne m enseigna cela', fai, toute seule, deviné ces choses... »

Un tel témoignage n'est-il pas bien significatif'.'1

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