Cette épreuve inattendue fut le creuset où l'or
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très-pur du saint amour de notre grande Reine reçut un nouveau lustre et un nouveau prix. Car, d'abord surprise de ce qui lui était arrivé, elle eut aussitôt recours à l'humble estime qu'elle avait d'elle-même, et se croyant indigne de la vue du Seigneur qui venait de lui cacher sa présence , elle attribua le tout à son ingratitude, et à ce qu'elle n'avait pas donné au Père des miséricordes le retour qu'elle lui devait pour les bienfaits dont l'avait comblée sa main libérale. Notre très-prudenfe Reine ne s'affligeait point de ce que les douces consolations et les caresses ordinaires du Seigneur lui manquassent; mais la crainte qu'elle éprouvait de lui avoir déplu, ou d'avoir négligé son service et méconnu en quelque chose son bon plaisir, lui perçait l'âme de douleur. Un amour aussi véritable et aussi noble que le sien ne pouvait avoir d'autres sentiments; car il ne s'emploie qu'à plaire à l'objet qu'il aime , et il ne sait goûter aucun repos lorsqu'il ne le croit pas satisfait , parce qu'il ne trouve de consolation que dans le contentement de son bien-aimé. Ces tendres angoisses de la divine Mère étaient fort agréables à son très-saint Fils, parce qu'elles redoublaient son amour, et les vives affections de son Unique et de son Élue lui pénétraient le cœur (1). Mais quand sa très-douce Mère le cherchait (2) et voulait lui parler , il feignait par une amoureuse adresse de paraître toujours sérieux et réservé; et par cette rigueur mystérieuse, le feu du très-chaste c(Eur de la Mère élevait ses flammes comme la fournaise dans laquelle on jette quelques gouttes d'eau.
717. L'innocente colombe faisait des actes héroïques de toutes les vertus; elle s'humiliait jusqu'à l'anéantissement, elle honorait son très -saint Fils par de profondes
(1) Canl., IV, 9. — (2) Ibid., m, 1.
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adorations, elle bénissait le Père éternel, et lui rendait des actions de grâces pour ses œuvres et pour ses bienfaits admirables; se conformant à son bon plaisir divin, elle cherchait sa volonté sainte et parfaite pour l'accomplir en tout; elle s'enflammait d'amour, de foi, d'espérance : de sorte que de toutes ses œuvres s'exhalaient des parfums (1) dont respirait la délicieuse odeur le Roi des rois, qui reposait dans le cœur de cette très- sainte Vierge, comme dans sa couche fleurie et odoriférante (2). Elle persévérait dans une oraison continuelle avec des larmes, des gémissements et des soupirs redoublés, qui partaient du plus intime de son cœur ; elle répandait sa prière devant le Seigneur (3), exposait son affliction à sa divine clémence, et ne cessait de lui adresser des plaintes remplies d'une incomparable douceur et d'une douleur amoureuse.
718. « Créateur de l'univers, disait-elle, Dieu éternel tt et puissant, infini en sagesse et en bonté, incompréhen- « sible en votre être et en vos perfections, je sais, mon a souverain bien, que mes gémissements ne sont point « cachés à votre sagesse (4), et que vous connaissez la a blessure de mon cœur. Si j'ai manqué, comme une « servante inutile, à votre service et à votre bon plaisir, « pourquoi, vie de mon âme, ne me châtiez -vous pas « par toutes les peines de la vie mortelle en laquelle je « me trouve, plutôt que de me condamner à voir la sévé- « rite de votre face, que mérite celui qui vous a offensé? '< Toutes les douleurs me seraient indifférentes, mais je « ne saurais me résigner à l'idée de vous voir irrité; « parce que vous seul. Seigneur, êtes ma vie, mon bien, « ma gloire et mon trésor. V\ien de tout ce que vous « avez créé ne touche mon cœur, et les images sensibles
(1) Cant., I, il. — (2) Ibid., 16. — (3) Ps. cxLi , 3. - (4) Ps. xxxvn , 10.
« ne sont entrées dans mon âme que pour me faire glori- « fier votre grandeur, et vous reconnaître comme le Maître « et le Créateur de toutes choses. Or que ferai -je, mon « unique bien, si je suis privée de la lumière de mes « yeux (1), de la fin de mes désirs, du guide de mon pèle- « rinage, de la vie qui me donne l'être, et de tout l'être « qui me nourrit et me donne la vie? Qui donnera une « source de larmes à mes yeux (2), afin que je pleure de « n'avoir pas profité de tant de biens que j'ai reçus, et « d'avoir été si ingrate dans le retour que je devais? 0 « ma divine lumière, ma voie, mon guide et mon Maître, « qui par la perfection et l'excellence suréminente de vos a œuvres souteniez ma faiblesse et excitiez ma lâcheté ; « si vous me cachez cet exemplaire, comment confor- « merai-je ma vie à votre bon plaisir? Qui m' éclairera « dans la nuit de ce bannissement? Que ferai -je? à qui « aurai -je recours, si vous m'éloignez de votre protec- « tion? »
719. Notre auguste Reine ne se trouvait pourtant pas soulagée par toutes ces tendres affections ; mais soupirant, comme un cerf blessé (3), après les très-pures fontaines de la grâce, elle s'adressait aussi à ses saints anges, et dans les longs entretiens qu'eUe avait avec eux, elle leur disait : « Princes célestes, favoris et amis intimes du souverain H Roi, et mes gardes fidèles, au nom de la félicité ina- « missible que vous avez de voir toujours sa divine face tt dans la lumière inaccessible (4), je vous prie de me dire, (( en cas qu'il soit irrité, le sujet de sa colère. Intercédez « aussi pour moi en son adorable présence, alîn qu'il me « pardonne, si par malheur je l'ai offensé. Rcprésenlez- « lui, mes amis, que je ne suis que poussière, quoique
(1) Ps. XXXVII, H. — (2) Jerem., ix, 1. — (3) Ps. xu, 2. — (4) Mntth., xvill, 10; I Tim., vi, 16.
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« formée de ses mains et marquée de son image (1); qu'il « n'oublie pas pour toujours cette pauvre affligée (2), qui « le glorifie et le loue avec humilité. Priez-le de calmer « ma crainte, et d'animer la vie que je n'ai que pour l'ai- « mer. Dites-moi par quels moyens je pourrai lui plaire, « et mériter la joie de sa divine face?» — «Notre Reine M et Maîtresse, lui répondirent les anges, votre cœur est « assez fort pour ne point se laisser vaincre à la Iribula- « tion , et vous savez mieux que nous combien le Sei- « gneur est proche de celui qui est affligé et qui l'appelle K dans ses besoins (3). Il est sans doute attentif à vos sou- « haits, et ne méprise point vos plaintes amoureuses. « Vous ne trouverez jamais en lui que le meilleur des u pères, et votre enfant unique se montrera toujours le « plus tendre des fils à la vue de vos larmes » — « Se- « rait-ce une témérité, réphquait la plus aimante des « mères, de me présenter devant lui? Commettrais-je un « excès d'audace en me prosternant pour lui demander « pardon, si j'ai été assez malheureuse que de lui dé- 0 plaire? Que ferai -je? Quel remède trouverai -je dans « mes peines?» — «Notre Roi, lui répondaient les « princes célestes, ne rebute point un cœur humilié; fl « le regarde avec complaisance, et il ne rejette jamais « les soupirs de celui qui aime, ni les œuvres qu'il fait « par amour (4). »
720. Les saints anges consolaient quelque peu leur Reine par ces réponses, dans lesquelles ils lui déclaraient en termes généraux l'amour du Tout-Puissant et la complaisance singulière avec laquelle il écoutait ses douces plaintes. Us ne s'expliquaient pas davantage, parce que ce même Seigneur y voulait prendre ses délices (5). Or, quoi-
(1) Job, X, 9. — (2) Ps. LXxm , 19. — (3) Ps. iv, 2; XC, 15 ; ixxvil, 10. — (4) P?. L, 19; Cl, 18. — (5) Prov., vill, 17.
que son très-saint Fils, par l'amour naturel qu'il portait à une telle Mère comme homme véritable, s'attendrît souvent de la voir si affligée, il cachait cette compassion sous un sérieux apparent. Il arrivait parfois que quand la très - amoureuse Mère l'appelait à table, il ne bougeait pas, ou bien il y allait sans la regarder et sans lui dire un seul mot. Alors notre grande Reine versait beaucoup de larmes et représentait à son aimable Fils les amoureuses peines de son cœur, et elle s'exprimait, elle se comportait dans des cas pareils avec tant de modération, de prudence et de sagesse, que si par impossible Dieu était susceptible d'un sentiment d'admiration, il l'aurait éprouvé en voyant chez une simple créature une si grande plénitude de sainteté et de perfection. Mais l'Enfant Jésus, en tant qu'homme, ressentait une joie particulière à la vue des effets merveilleux que l'amour divin et la grâce produisaient en sa Mère Vierge. Et les saints anges lui donnaient une nouvelle gloire et lui offraient des cantiques de louanges pour ce prodige inouï de vertu.
721. La tendre et prévoyante Mère avait préparé pour l'Enfant Jésus une estrade que le patriarche saint Joseph avait faite, et il n'y mit qu'une simple couverture : car depuis que cet adorable Enfant fut sorti du berceau, lorsqu'ils étaient en Egypte, il ne voulut point avoir de couche ni d'autres literies. Encore ne s'y étendait-il pas et ne s'en sei*vait-il pas toujours; assez souvent il s'asseyait sur le bois nu, ne faisant que s'appuyer sur un pauvre coussin de laine, qu'avait arrangé Notre-Dame elle-même. Quand elle voulut lui proposer de prendre un lit plus commode, le saint Enfant lui répondit qu'il ne devait se coucher et s'étendre que sur le lit de la croix, pour enseigner au monde par son exemple qu'on ne doit pas passer au repos éternel par celui que les habitants de Babylone aiment, et
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que pendant la vie mortelle la souffrance est un délice (I). Dès lors notre divine Souveraine prit un soin tout particulier de l'imiter en cette manière de reposer. Quand le moment de se retirer était venu, la Maîtresse céleste de l'humanité avait coutume de se prosterner devant son très -saint Fils, qui se tenait sur son estrade, et de lui demander chaque soir pardon de ne l'avoir pas mieux servi dans le cours de la journée, et de n'avoir pas répondu à ses bienfaits par assez de reconnaissance. Elle lui rendait de nouvelles actions de grâces pour toutes ses faveurs, et confessait, en versant des larmes abondantes, qu'il était véritablement le Dieu rédempteur du monde ; et elle ne se relevait point que son Fils ne le lui eût prescrit et donné en même temps sa bénédiction. Elle pratiquait la même chose tous les matins, afin que le divin Maître lui ordonnât ce qu'elle devait faire pour son service pendant tout le jour; et le divin Maître se prêtait aux désirs de sa Mère avec la plus tendre complaisance.
722. Mais à l'époque de cette épreuve il tint une tout autre conduite. Lorsque sa très-innocente Mère l'abordait pour l'adorer, selon sa coutume, redoublant ses larmes et ses soupirs, il ne lui répondait pas un seul mot, il ne l'écoutait que d'un air sévère , et lui enjoignait ensuite de se retirer. On ne saurait dire quelles impressions éprouvait le très-candide cœur de l'amoureuse Mère en voyant son Fils Dieu et homme si changé en ses manières , si grave, si taciturne, et si différent dans tout son extérieur de ce qu'il était autrefois à son égard. Notre auguste Souveraine examinait son intérieur, observait l'ordre de ses actions, en pesait les qualités, les circonstances, et appliquait toute son attention et toute sa mémoire à cette
(1) I Petr., 11,21,
revue de son âme et de ses puissances; elle n'y pouvait remarquer la moindre obscurité , parce que tout y était lumière , sainteté , pureté et grâce ; néanmoins , sachant que ni les cieux ni les étoiles ne sont purs aux yeux de Dieu, suivant l'expression de Job (1), et qu'il trouve de quoi reprendre dans les esprits les plus angéliques , notre grande Reine craignait que le Seigneur ne découvrît en elle quelque défaut qu'elle n'apercevait point. Et de cette crainte elle tombait dans des défaillances d'amour, d'un amour fort comme la mort (2), qui, quoique inspiré par la plus haute sagesse, fait soulîrir à l'âme, dans ces accès de sainte jalousie, des tourments indicibles. La bienheureuse Marie passa plusieurs jours dans ce rude exercice, où son très-saint Fils l'éprouva avec une satisfaction ineffable , et l' éleva à un état qui la rendit Maîtresse universelle des créatures , pour la récompenser de la fidélité et de la tendresse de son amour par un surcroît de grâces plus abondantes que celles dont elle était déjà comblée. Il arriva ensuite ce que je dirai dans le chapitre suivant.
Instnuction que j'ai reçue de la Reine du ciel.
723. Ma fille, je vois que vous désirez d'ôti'e la disciple de mon très -saint Fils, surtout depuis que vous avez su et écrit comment je la fus. Je veux que vous appreniez, pour votre consolation, que l'adorable Sauveur n'a pas exercé une seule fois l'office de maître , et seulement dans le temps où , sous la forme humaine , il a enseigné sa doctrine telle qu'elle se trouve dans les l<]van-
(1) Job, XV, 15 ; XXV, 5 ; iv, f8. — (2) Gant., vili , 6.
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giles et dans son Église ; mais qu'il continue à remplir toujours le môme office envers les âmes, et qu'il le remplira jusqu'à la fin du monde (1), en les corrigeant, les instruisant et leur inspirant ce qui est le meilleur et le plus parfait, afin qu'elles le mettent en pratique. C'est ce qu'il fait absolument envers toutes , quoiqu'elles reçoivent plus ou moins de lumières , selon sa divine volonté , et selon les dispositions plus ou moins bonnes qui les animent. Si vous avez toujours profité de cette vérité , vous saurez par une longue expérience que le Seigneur ne dédaigne pomt d'être le maître du pauvre (2) , ni d'enseigner le misérable et le pécheur, pounu qu'ils veuillent être attentifs à ses leçons intérieures. Or, puisque vous souhaitez maintenant de connaître les dispositions qu'il requiert pour exercer à votre égard l'office de maître au degré que votre cœur désire , je veux vous les indiquer de la part du même Seigneur, et vous assurer que. s'il vous trouve bien disposée, il répandra dans votre âme, comme un véritable et sage maître, sa sagesse, sa lumière et sa doctrine avec une grande plénitude.
724. Vous devez avoir en premier lieu la conscience pure et tranquille, et un soin continuel de ne tomber dans aucun péché, ni dans la moindre imperfection, en quelque circonstance que vous soyez placée. Vous devez aussi abandonner tout ce qui est terrestre, et vous efforcer de bannir de votre mémoire les images des choses visibles , afin de garder votre cœur dans la simplicité , dans la sérénité et dans le calme. Et quand vous aurez l'intérieur débarrassé, et libre des ténèbres et des idées grossières qui les produisent, alors vous écouterez le Seigneur, vous prêterez loreille à sa voix, comme une fille bien-aimée qui oublie
(1) Matth., xxvui, 20. — (2)/6irf., xi, 5.
son peuple, cette Babylone remplie de vanité, la maison de son père Adam et toutes les niauvcyses habitudes de sa vie passée ; et si vous êtes ainsi disposée , je vous assure qu'il vous fera entendre les paroles de la vie éternelle (1). Il faut donc que vous l'écoutiez avec beaucoup de respect et avec une humble reconnaissance (2), que vous fassiez une très-grande estime de sa doctrine , et que vous la pratiquiez avec une extrême ponctualité; parce que rien ne saurait échapper à ce souverain Seigneur et Maître des âmes (3), et qu'il se retire avec dégoût, lorsque la créature ingrate néglige de lui obéir, et de reconnaître un pareil bienfait. Les âmes ne doivent pas croire que ces éloignements du Très -Haut leur arrivent toujours comme celui par lequel il m'éprouvait; car chez moi , loin qu'il y eût faute, il n'y avait qu'un amour excessif ; mais à l'égard des autres créatures, que souillent tant de péchés, de négligences et de grossières ingratitudes, cette absence est ordinairement une peine et un châtiment qu'elles ont mérité.
725. Or considérez maintenant, ma fille, les manquements que vous pouvez avoir commis en ne faisant pas toute l'estime que vous deviez de la doctrine et de la lumière que vous avez reçues du divin Maître par un enseignement tout particulier, ainsi que par mes conseils et par mes avis. Commencez à modérer vos craintes désordonnées, et ne doutez plus que ce ne soit le Seigneur qui vous parle et qui vous enseigne, puisque la doctrine elle-même rend témoignage de sa vérité et vous assure que c'est lui qui en est l'auteur; car elle est sainte, pure, parfaite et sans tache. Elle apprend ce qui est le meilleur et vous signale le moindre défaut; elle a en outre l'approbation de
(1) Jean., vr, 60. —(2) Ps. XLiv, il. — (3) Hcbr., iv, 13.