‹ La cité mystique de DieuChapitre 30 sur 122 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Saint Joseph découvre lu {frossosse de son épouse la Vierge Marie, et entre dans de ^'rimdes peines, sachant qu'il n'y avait aucune part.

37o. La Souveraine du ciel éliiit iliins ir cinquième mois (le sa grossesse, lorsque son très-cliasle époux Joseph romuiença d'eu découvrir des indices dans la disposition de sa personne sacrée : car elle était si bien faite et si bien proportionnée, coinnie je l'ai déjà dit, qu'il était impossible de ne pas apercevoir chez elle beaucoup plus facilement que chez les autres le moindre changement. Un jour que l'auguste Marie sortait de son oratoire, saint Joseph la regarda avec les préoccupations i\ui lalHigeaient, et recontmt la nouveauté avec une plus grande certitude, sans que su raison put démentir à ses yeux des signes trop vi-

l'Allï. Il, LIV. IV, CHAP. 1. loT

i^ibles (i). L'hoamie de Dieu en eut le cœur péuélré dune intime douleur, sans pouvoir écarter les pénibles ré- (lexions qui se pressaient en même temps dans son âme. 11 pensait d'abord au très-cbaste mais très-vif et très-sincere amour qu'il portait à sa très-lidèle épouse , à laquelle il avait dès les premiers jours donné irrévocablement tout son cœur, les manières agréables, la sainteté sans égale de la bienheureuse Vierge avaient encore resserré les liens qui attachaient saint Joseph à son service. Or elle était dans sa modestie et dans son humble gravité si parfaite et si ravissante, que le saint nourrissait, parmi les soins respectueux dont il l'entourait, le désir si naturel à son amour, de voir son épouse y correspondre. Le Seigneur l'ordonnait de la sorte, alin que le souhait de ce retour, de cette réciprocité, inspirât au saint un plus grand soin de servir et de respecter notre divine Maîtresse.

376. Saini Joseph s'acquittait de cette obligation en Irès-Iidèle époux et comme le gardien du mystère qui lui était encore caché; mais autant il était assidu à servir et à honorer son épouse, autant son amour était pur, chaste, saint et juste, aulantet plus ardent était le désir qu'il avait qu'elle y répondit; il ne le lui découvrit pourtant jamais, soit à cause du respect auquel l'humble majesté de son épouse l'obligeait, soit parce que son dévouement pour elle ne lui avait certes pas été pénible en voyant Sii ^age conduite , sa douce conversation et sa pureté plus qu'angéliquc. Mais dans cette circonstance embarrassante, où ses \cu\ étaient témoins d'une nouveauté qu'il ne pou-vait rueltre en doute, son âme se trouva partagée par la surprise; ainsi, quoique convaincu du fait, il ne permit pas à son raisoimement d'aller au delà des apparences (2) :

1,1) Alallli., I, 18. — (2)/6/V/., l'J.

i 08 LA CITÉ MYSTIQUE.

en homme saint et juste, il suspendit, tout en connaissant reflet, son jugement sur la cause; car s'il eût été persuadé que son épouse était coupable, il serait sans doute mort naturellement de douleur,

377. II réfléchissait ensuite à la certitude qu'il avait de n'avoir aucune part à celte grossesse, dont il voyait des marques si évidentes; et il se disait que par conséquent le déshonneur était inévitable quand le fait serait connu. Cette prévision tourmentait d'autant plus saint Joseph, qu'il avait l'àme plus noble et plus élevée, et que sa rare prudence lui faisait mieux apprécier et comme savourer d'avance les amertumes de l'infamie personnelle qu'il était exposé à subir avec son épouse. La troisième chose qui torturait le plus le saint époux, c'était la crainte de trahir son épouse, qui eût été lapidée, aux termes de la loi (1) (qui infligeait ce châtiment aux adultères), dans le cîis où elle eût pu être convaincue de ce crime. Toutes ces réflexions, comme autant de pointes de fer aiguës, perçaient le cœur de saint Joseph d'une douleur ou plutôt de mille douleurs réunies , auxquelles il ne pouvait trouver alors aucun soulagement que dans la conduite irréprochable de Marie. Mais comme tous les signes extérieurs attestaient le fait le plus étrange, sans que le saint homme sût comment les expliquer, et sans même qu'il osât communiquer à qui que ce fût le sujet de sa douloureuse anxiété, il se trouvait comme environné des douleurs de la mort (2), et il ressentait par sa propre expérience que la jalousie est dure comme l'enfer (3).

378. Il voulait s'entretenir avec lui-même, mais la douleur paralysait toutes ses facultés. Si par la pensée il se mettait à discuter les probabilités fournies par les sens,

(1) LevJt., XX, 10; Doui., xxii, 2M. - (2) Ps. xvu, «. — (3) Tant., viii, (i.

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elles s'évanouissaient toutes comme la glace à l'ardeur du soleil et comme la fumée au souffle du vent, parce qu'il se souvenait de la sainteté éprouvée de sa très-sage et trèsprudente épouse : s'il tâchait de comprimer les aflections de son très-chaste amour, il n'y parvenait pas, parce que Marie lui paraissait toujours un objet digne d'être aimé, et , quoique la vérité fiît cachée , elle avait plus de force pour l'attirer, que la fausse apparence de l'inlidélité pour le rebuter. Ce lien sacré ne pouvait pas se rompre, resserré qu'il était par les nœuds solides de la vérité, de la raison et de la justice. 11 ne jugeait pas à propos de s'ouvrir à sa divine épouse, et il était d'ailleurs retenu par cette gravité toujours égale et divinement humble qu'il admirait en elle. Aussi, quoiqu'il vil des marques si évidentes d'une grossesse, il se disait qu'une conduite aussi pure et aussi simple ne pouvait point aboutir à un oubli du devoir semblable à celui qu'on eût pu présumer; parce qu'une faute aussi grande était incompatible avec tant de pureté, d'égalité, de sainteté et de discrétion, et avec toutes les grâces réunies, dont l'augmentation se rendait tous les jours plus sensible en l'auguste Vierge.

379. Le saint époux exposa ses peines au tribunal du Seigneur par la voie de l'oraison; et, s'étant mis en sa présence, il lui dit : « Dieu éternel et mon Seigneur, mes « désirs et mes gémissements ne sont point cachés à « votre divine Majesté (1). Je me trouve combattu par de « violentes agitations qui ont frappé mon cœur par l'or- « ganc de ma vue. Ce cœur, je l'ai donné avec sécurité à « réponse que j'ai reçue de votre main (2). Je me suis lié « à sa grande sainteté ; mais les signes du changement « que je découvre en elle me jettent dans une profonde

(1) Ps. xxxvii, 9. —(2) Prov. XXXI, 11.

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« perplexité, et me font craindre que mes espérances ne « soient frustrées. De tous ceux qui l'ont connue jusqu'au- « jourd'hui, il n'est personne qui ait pu douter de sa « prudente conduite et de ses éminentes vertus; mais je « ne puis pas non plus nier qu'elle ne soit enceinte. Il « serait téméraire de penser qu'elle ait été infidèle et « qu'elle vous ait offensé, en voyant en elle une si rare « pureté et une sainteté si insigne; mais il m'est aussi « impossible de nier ce que mes yeux me certifient, « comme il ne me le sera pas de succomber à la douleur, « à moins qu'il n'y ait ici quelque mystère cacbé que je « ne saisis point. La raison la disculpe, et les sens hi « condamnent. Je vois bien qu'elle me cache la cause de « sa grossesse : que dois-je faire? Nous nous communi- « quàmes au commencement les vœux de chasteté que « nous avions faits pour votre gloire; s'il était possible « qu'elle eût violé votre foi et la mienne, je défendrais « votre honneur et renoncerais au mien pour votre « amour. Mais Ci)mment pourrait-elle conserver en ton t « le reste tant de pureté et de sainteté, si elle eût commis « un crime si énorme? Comment, d'un autre côté, se « fait-il qu'étant si sainte et si prudente, elle veuille me « cacher ce secret? Je suspends mon jugement, et je « m'arrête dans l'ignorance de la cause de ce que je vois. « J'épanche devant vous mon àmc affligée, o Dieu d'A- « braham, d'isaac cl de Jacob {i)\ Recevez mes soupirs et K mes larmes en sacrifice agréable; et si mes péchés ont « mérité votre indignation, ayez égard. Soigneur, à votre « propre clémence , et ne méprisez point les peines de « votre serviteur. Je ne crois pas que Marie vous ail of- H fensé; mais aussi, éUint son époux, je ne puis présumer

{{) P». cxu,3.

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(1 aucun uiysièie dont je ne saurais être digne. Dirigez « mon enlendement et mon cœur par votre divine lu- « mière, afui que je connaisse et que j'exécute ce qui sera « plus conforme à votre bon plaisir. »

380. Saint Joseph persévéra dans cette oraison, qu'il accompagna de plusieurs autres afiections et demandes, il lui venait parfois en pensée qu'il y avait peut-être dans la grossesse de la sainte Vierge quelque mystère qu'il ignorait; mais il ne pouvait pas s'en assurer; car toutes les raisons que lui suggérait la grande estime qu'il avait de la sainteté de notre divine Souveraine suffisaient, tout au plus , pour le persuader^qu'elle n'avait point commis de faute dans sa grossesse : aussi le saint ne crut- il jamais (ju'elle put être la Mère du .Messie. Quelquefois il repoussait ses soupçons j mais l'évidence du fait les ramenait bientôt en plus grand nombre : de sorte qu'il en était terriblement agité; et après avoir été ainsi battu par l'orage de ses pensées, il tombait souvent dans un pénible calme sans pouvoir se déterminer à croire rien qui put dissiper ses doutes , apaiser son cœur, et lui faire trouver cette certitude dont il avait besoin pour régler sa conduite et fixer son esprit. C'est ainsi que la peine de saint Joseph fut si grande , quelle put être une preuve éclatante de son incomparable prudence et de sa sainteté, et qu'en la souffrant il mérita que Dieu le rendit capable de la faveur singulière qu'il lui préparait.

381. Tout ce qui se passait dans le cœur de saint Joseph était dévoilé à la Souveraine du ciel, qui l'observait à la lumière de la science divine dont elle était éclairée. Mais quoiqu'elle fût remplie de tendresse et de compassion pour ce que son époux soufl'rait, elle ne lui parlait point du sujet de ses peines; elle se contentait de le servir avec beaucoup de soumission et d'assiduité. L'homme de Dieu, sans

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faire semblant de rien , ne cessait de la regarder avec une sollicitude plus grande que jamais homme ait pu avoir. Or, comme notre illustre Reine le servait à table et vaquait à d'autres travaux domestiques, elle devait nécessairement alors ( bien que sa grossesse ne lui fût aucunement pénible ) prendre certaines précautions et faire certains mouvements qui trahissaient son état. Saint Joseph , qui était attentif à toutes ces occasions, se convainquait de plus en plus de la vérité avec une plus vive affliction de son àme. Quoiqu'il fût saint et juste, il se laissait depuis son mariage servir et honorer par la sainte Vierge, conservant en tout l'autorité de chef, qu'il savait tempérer par une humilité et une prudence rares. Car tant qu'il ignora le mystère do son épouse, il crut devoir toujours agir en maître, mais avec toute la modération convenable, à l'exemple des anciens patriarches, dont il ne devait pas dégénérer, et à qui leurs femmes étaient soumises et obéissantes. Certes, il eût fait sagement de gouverner ainsi sa maison , si notre divine Reine eût ressemblé aux autres femmes. Mais quoiqu'elle fût si supérieure à toutes, il n'y en eut et il n'y en aura jamais aucune aussi obéissante , aussi soumise à son mari que l'auguste Marie le fut au sien. Elle le servait avec un respect et avec une promptitude incomparables; et bien qu'elle connût les soucis et les préoccupations que lui causait sa grossesse , elle ne laissa pas de s'acquitter de tous les offices qui la regardaient, en ne songeant ni à dissimuler ni à justifier les opérations qui se passaient dans son sein virginal, parce que les détours, les artitices, la duplicité étaient contraires à la véracité et à la candeur angéli(|ues(jui la distinguaient , et antipathiques à la grandeur et à la générosité de son très-noble cœur.

382, La Souveraine du ciel aurait bien pu alléguer pour sa justificalion la vérité de son innocence irrépro-

PART. M; LIV, IV ^ CIIAP. I. Ifi3

chable et le témoignage de sa cousine Elisabeth et de Zacharie, attendu que si saint Josepti l'eût soupçonnée d'une faute, c'était à cette époque qu'il était le plus naturel de la faire remonter; ainsi la divine Marie eût pu par ce moyen, ou par d'autres semblables, se disculper et tirer saint Joseph de ses anxiétés, même sans découvrir le mystère. Mais la Maîtresse de la prudence et de l'humilité ne le voulut pas faire, parce que ces vertus étaient incompatibles avec les soins qu'elle eût pris de soutenir ses intérêts, et qu'elle ne devait pas hasarder l'explication d'une vérité si mystérieuse sur son propre témoignage. Elle abandonna le tout avec une grande sagesse à la Providence divine. La compassion et l'amour qu'elle avait pour son époux la portaient à le consoler et à le rassurer; néanmoins elle ne le fit ni en se justifiant ni en cachant sa grossesse; elle se borna à le senir avec des démonstrations plus vives d'aflection , en tâchant de lui plaire en toutes choses, en lui demandant ce qu'il voulait, ce qu'il désirait, et en lui prodiguant d'autres marques de soumission et de tendresse. Elle le servait souvent à genoux, et bien que toutes ces prévenances consolassent à un certain point le saint époux, elles augmentaient encore par un autre endroit ses motifs d'affliction, en lui faisant mieux sentir combien il devait aimer et estimer celle dont il n'était pas sûr d'avoir lieu de se plaindre. Notre charitable Reine adressait des prières continuelles pour lui au Très-Haut , afin qu'il le regardât et le consolât. Mais dans son oraison elle s'abandonnait absolument à sa divine volonté.

38 'J. Saint Joseph ne parvenait pas à lui cacher tout à fait son amer chagrin ; il était donc très-souvent pensif, triste, inquiet, et cédant à sa secrète douleur, il parlait quelquefois à sa divine épouse avec plus de sévérité qu'aupara-

vant; c'était comme par un effet inévitable de la désolation de son cœur, et non point par indignation ni par vengeance, car il ne connut jamais de pareils sentiments, ainsi qu'on le verra dans la suite. Mais la très - prudente Marie ne changea rien en ses douces manières, et n'en témoigna aucun ressentiment; au contraire, elle apportait d'autant plus de soin à soulager son époux. Elle le servait à table , lui présentait le siège , lui offrait à manger et lui donnait à boire; et après qu'elle s'était acquittée de tout cela avec une grâce incomparable, saint Joseph, toujours plus convaincu de la certitude de la grossesse , lui ordonnait de s'asseoir. Il est sûr que ces circonstances furent de celles qui exercèrent le plus non-seulement saint Joseph, mais aussi la Souveraine du ciel , et qu'elle y fit paraître avec éclat sa très-profonde humilité et sa sublime sagesse. Le Seigneur fit que toutes ses vertus y furent exercées et éprouvées; car non-seulement il ne lui prescrivit pas de tenir caché le mystère de sa grossesse , mais il ne lui découvrit même pas sa divine volonté avec autant de clarté que dans les autres rencontres. Il semblait que Dieu eût remis et confié le tout à la science et aux vertus célestes de son Élue , en la laissant opérer par elles sans la favoriser d'aucune lumière spéciale. La divine Providence fournissait à la très-pure Marie et à son très-fidèle époux Joseph l'occasion d'exercer par des actes héroïques, chacun selon sa portée, les vertus et les dons qu'elle leur avait départis; elle se plaisait, pour ainsi dire , à considérer la foi , l'espérance et l'amour, l'humilité, la patience, la paix et la sérénité de ces cœurs candides au milieu d'une pareille affliction. Le Seigneur (si nous pouvons user ici du langage ordinaire) faisait le souid pour sa plus grande gloire, afin de donner au monde cet exemple de sainteté et de prudence , et d'entendre plus longtemps les douces

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plaintes de la Vierge - Mère et de son très- chaste époux , qui lui étaient très - agréables ; il voulait qu'ils les renouvelassent , et différait à leur répondre jusqu'à ce que le moment opportun fût venu.

Instrmtion que me donna notre très - sainte Reine et Maitresne.

384. Ma très -chère fille , les pensées et les fins du Seigneur sont très- relevées, sa providence envei-s les âmes est forte et douce (1) , et il est admirable en la direction de toutes , surtout en celle de ses amis et de ses élus. Si les liommes parvenaient à comprendre le soin amoureux que ce Père de miséricorde prend de les guider et de les conduire (2), ils s'occuperaient moins d'eux-mêmes et ne se plongeraient point dans tant de soucis pénibles, inutiles et dangereux, qui les tourmentent sans cesse et leur font rechercher mille appuis auprès des autres créatures (3) ; car alors ils s'abandonneraient avec une entière confianceà t;a sagesse et à son amour infini , qui gouverneraient avec une douceur et une suavité paternelles toutes leurs pensées, leurs paroles et leurs actions, et veilleraient à leurs plus chers intérêts (i). Je ne veux pas que vous ignoriez cette vérité ; je veux que vous sachiez que de toute éternité le Seigneur a présents dans son entendement divin lous les prédestinés qui doivent vivre en diiïérents temps cl âges, et qu'il leur dispose et prépare, par la force invincible de sa sagesse et de sa bonté infinies, tous les dons

(1) Sap., vin, 1. — (2) Ps. lxvii, .'i«. — (3) Malth., vi, 25. — (4) I Pelr., V, T.

iCG LA CITh": MYSTIQUE.

qui leur conviennent, alin qu'ils arrivent finalement au but que le Très-Haut a fixé.

38n. Voilà pourquoi il importe tant à la créature raisonnable de se laisser conduire par la main du Seigneur^ en se conformant entièrement à ses desseins, parce que les hommes mortels ignorent ses voies et la fin où elles doivent les faire aboutir (i); ils n'en sauraient avec leur ignorance faire eux-mêmes le choix , sans une grande témérité et sans un péril évident de leur perte. Mais quand ils s'abandonnent de tout leur cœur à la providence du Très-Haut, en le reconnaissant pour leur Père , en se reconnaissant eux-mêmes pour ses enfants et ses ouvrages , le Seigneur se constitue leur protecteur, leur défenseur et leur guide, avec un amour tel qu'il veut que le ciel et la terre sachent (2) qu'il se charge de gouverner lui-même les siens , et de diriger ceux qui se confient en lui et se livrent entre ses mains. Aussi Dieu, s'il était susceptible de quelque peine ou de quelque jalousie, comme les liommes, en éprouverait - il en voyant qu'une autre créature veuille partager avec lui le soin des âmes, et qu'elles aillent chercher la moindre des choses dont elles ont besoin ailleurs que près de lui, qui veut les leur procurer lui-même (3). Les mortels ne pourront manquer de comprendre cette vérité, s'ils considèrent ce que parmi eux-mêmes un père lait pour ses enfants, un époux pour son épouse, un ami pour un ami, et un prince pour le favori qu'il aime et ([u'il veut honorer. Tout cela n'est rien en comparaison de l'amour que Dieu a pour les siens, et de ce qu'il veut el peut faire pour eux.

380. Mais quoique les hommes croient en général celle vérité, il n'en est aucun qui puisse pénétrer quel est l'amour

(t) Kcclos., VII, 1. —(2)1)0111., xxxn,l,oic. — (;i)Snp.,xii,i:i.

l'AKT. 11, UV. IV, CHAI'. I. 167

divin et quels sont ses efl'ets particuliers dans les âmes qui s'abandonnent avec une entière résignation à la volonté du Très-Haut. Ce que vous en savez, ma fille, vous ne pourriez vous-même et vous ne devez pas non plus l'exprimer; mais lâchez de le considérer sans cesse en Dieu. Le Seigneur dit qu'il ne se perdra pas un cheveu de ses élus (1), parce qu'il les a tous comptés (2). C'est lui qui conduit leurs pas à la vie et qui les détourne de la mort (a); il surveille leurs actions , corrige leurs défauts avec amour (4) , prévient leurs désirs (iî), va au-devant de leui-s besoins et de leurs peines , les protège dans le danger (6) , les caresse dans la pai.v et dans le calme (7) , les arme pour le combat, les assiste dans les al'lliclions, les prémunit contre Terreur par sa sagesse, les sanctifie par sa bonté, et les fortifie par sa puissance (8). Etre infini à qui personne ne peut résister ni s'oppAier (9), il e.vécute ce qu'il peut, et il peut tout ce qu'il veut (10), et il veut se donner tout entier au juste qui est en sa grâce et qui se confie en lui seul. Ah! qui pourra concevoir le nombre et la grandeur des bienfaits qu'il répand dans un cœur disposé de la sorte pour les recevoir?

387. Si vous voulez, mon amie, avoir pari à ce bonheur, vous devez faire tous vos efiorts pour m'imiter, et travailler dès aujourd'hui à acquérir efficacement une véritable résignation à la Providence divine. Quù si elle vous envoie des tribulalions, des peines, des épreuves, accepk'z-les, embrassuz-les avec égalité d'âme, avec tranquillité d'espritet avec une patience inébranlable, une loi vive (;t une ferme espérance en la bonté du Très-Haut , qui vous

(1) Luc, XXI, 18. — (2) Ibid., xu , 7. — (3) Ps. xxxvi, 23. - (4) Prov., III, 12. — (ri) Sap., vi, 14. — (6) Ibid., v, 17. — (7) Gant., vin , 4. — (8) Ps. xxvi , 3 : xr. . 15. — (9) Kslher, xiii, 9. — (10) P.S, cxiii, 11.

donnera toujours ce qui sera le plus sûr e( le plus convenable pour votre salut. Gardez -vous bien de faire choix d'aucune chose, car Dieu connaît toutes les voies qucvous devez suivre; confiez-vous en votre Père et Époux céleste , qui vous protège avec l'amour le plus fidèle. Soyez attentive à toutes mes œuvres , puisqu'elles ne vous sont point cachées; et sachez qu'après la douleur que me causa la vue des maux endurés par mon très-saint Fils , la plus grande que j'aie ressentie dans toute ma vie a été celle dont m'accablèrent la tristesse et l'inquiétude de mon époux Joseph, dans la circonstance que vous racontez.

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