‹ La cité mystique de DieuChapitre 39 sur 122 · PART. II, LIV. IV, CUAP. V. Î · texte numérisé non relu

PART. II, LIV. IV, CUAP. V. Î

lui point rendre cet honneur, que de plier le genou en sa présence, lui alléguant que, si cette vénération était due au Seigneur qu'elle portait dans son sein , on ne pouvait cependant, tant qu'il y restait et qu'il ne se manifestait point, distinguer dans cette action la personne de Jésus- (^iirist de la sienne. C'est pourquoi le saint s'accommoda aux désirs de la Reine du ciel , en ne -rendant ce culte au Seigneur, renfermé dans son sein virginal, et à elle comme à sa Mère , et toujours dans une juste proportion, que lorsqu'elle ne s'en apercevait pas. Ils eurent d'humbles disputes à propos de plusieurs autres actions et de la pratique des œuvres serviles. Car saint Joseph ne savait pas se résoudre à consentir que notre aimable Maîtresse s'en acquittât, et en conséquence il cherchait à la prévenir, lille en agissait de même de son côté, faisant tout son possible pont le devancer. Mais comme le saint avait le temps de vaquer <à une foule de petits soins pendant qu'elle était retirée dans son oratoire , il frustrait les' désirs continuels qu'elle avait de travailler en servante chargée de s'acquitter de toute la besogne de sa maison. Notre divine Souveraine , tiompée dans ses calculs, adressa ses humbles plaintes au Seigneur, et le pria d'obliger effectivement son époux à ne point l'empêcher d'exercer l'humilité autant qu'elle le désirait, (h- cette vertu est si puissante au tril)unal divin, où elle a toujoui"s ses entrées libres, qu'il nest point de prières ineflicaces quand elle les accompagne, parce qu'elle suffit pour les élever, et pour incliner l'être immuable de Dieu à la clémence (t). Le Seigneur exauça donc cette demande, et ordonna que l'ange gardien du bienheureux époux lui parlât intérieurement en ces ternies : « Ne frustrez point les humbles désirs de Celle

(l)Eccli., XXXV, 21.

20i LA CITÉ MYSTIQUE.

« qui est au-dessus de toutes les créatures du ciel et de « la terre. Dans les choses extérieures, permettez qu'elle « vous serve, et conservez toujours intérieurement un « souverain respect pour elle; ainsi rendez en tout temps « et en tout lieu le culte que vous devez au Verbe fait « chair, qui a voulu, comme sa divine Mère, venir pour « servir, et non pour être servi (l), aQn d'enseigner au « monde la science de la vie et l'excellence de l'humi- « lité (2). Vous pouvez néanmoins l'aider dans quelques «■ détails, mais en honorant toujours en elle le Maître de « l'univers. »

421. Par cette instruction et ce commandement du Très -Haut, saint Joseph permit les humbles exercices de notre divine Reine; et ils eurent de la sorte tous deux occasion d'oflrir à Dieu un sacrifice agréable de leur volonté, la très-pure Marie en pratiquant toujours la^lus profonde humilité et l'obéissance la plus fidèle envers son époux dans tous les actes de vertu, qu'elle exerçait avec une perfection sublime, sans en omettre aucun qui fût en son pouvoir, et saint Joseph en se soumettant à l'ordre du Très-Haut avec une juste et sainte confusion qu'il avait de se voir soigner et servir par Celle qu'il reconnaissait pour Maîtresse de l'univers et Mère du Créateur. Le prudent saint se dédommageait ainsi de ne pouvoir exercer l'humilité dans les autres actes qu'il cédait à son épouse : en etVel, cela l'humiliait davantage, le portait à s'abîincr dans lo mépris de lui - même , et augmentait la crainte révér(*nlielle avec laquelle il regardait l'anguste Mario , et en elle le Seigneur qu'elle portail dans son très-chaste sein, où il l'adorait et lui rendait honneur et gloire. Quelquefois l'Enfant -Dieu se manifestait à lui d'une manière in(>r-

(i) Madii., XX , 28 — (2) liid., Xî, 2!>.

l'ART. II, I.IV. IV, CIIAI». V. 203

fable , en récompense de sa sainteté et de sa crainte respectueusû, ou pour lui en donner un plus grand motif; alors l'heureux époux le voyait dans le sein de sa très-pure Mère comme à travers un cristal lumineux. D'ailleurs notre incomparable Heine s'entretenait plus familièrement avec son saint époux des mystères de l'incarnation, parce qu'elle ne mettait plus la même réserve dans ses discours, depuis qu'il avait été informé des secrets divins de l'union hypostatique des deux natures divine et humaine dans le sein virginal de son épouse.

422. il n'est aucune langue humaine qui puisse interpréter les entretiens célestes auxquels se livraient la sainte Vierge et son glorieux époux. J'en dirai pourtant quelque chose, de mon mieux, dans les chapitres suivants. Mais qui pourrait dépeindre les effets qu'éprouvait le cœur si doux et si pieux de ce saint, soit en se voyant l'époux de Celle qui était la véritable .Mère de son Créateur, soit encore en recevant ses services comme si elle eût été une simple servante , tandis qu'il la voyait supérieure par sa sainteté et sa dignité à tous Jes séraphins, et inférieure à Dieu seul? Que si la droite du Tout-Puissant enrichit de tant de bénédictions la maison et la personne d'Obédédom pour avoir gardé quelques mois sous sa tente l'arche figurative de l'ancien Testament (I), de quelles i)énédiclions ne devait -elle pas combler saint Joseph, à «lui la Majesté divine avait confié l'Arche véritable et le Législateur même qui y était renfermé ! Le bonheur et le zèle de ce saint furent incomparables non - seulement l»arce qu'il possédait dans sa maison l'Arche vivante et véritable du nouveau Testament, l'autel, le sacrifice et le temple (car tout cela lui fui confié), mais parce qu'il le

{{) I l»arril., xiii, 14.

206 LA. CITÉ MYSTlQrr.

garda dignement, en serviteur prudent et fidèle (1). Aussi le même Seigneur le constitua- 1- il sur sa famille, afin qu'il en eût soin pendant le temps convenable, comme le plus sur intendant. Que toutes les nations le reconnaissent , le bénissent et publient ses louanges (2) , puisque le Très-Haut n'a fait à l'endroit d'aucune ce qu'il fit pour ce glorieux saint. Quant à moi , qui ne suis qu'un misérable vermisseau , à la vue de mystères si augustes, j'exalte de toutes mes forces le Seigneur mon Dieu , et malgré mon indignité je confesse et proclame qu'il est saint, juste , miséricordieux, sage et admirable dans l'économie de toutes ses grandes œuvres,

423. La pauvre mais heureuse maison de Joseph ne consistait guère qu'en trois chambres, où les deux saints époux faisaient leur plus ordinaire demeure ; car ils n'eurent ni serviteur ni servante. Saint Joseph dormait dans l'une; il travaillait dans l'autre, et y tenait les outils de son métier de charpentier ; la troisième était habituellement occupée par la Reine du ciel , qui y couchait dans un petit lit que le saint avajt fait : ils prirent ces arrangements dès le commencement de leur mariage et de leur installation dans la maison. Le saint époux allait rarement voir son auguste épouse et maîtresse avant qu'il eût appris sa dignité, parce qu'il vaquait à son travail pendant qu'elle demeurait dans sa retraite, à moins que quoique alVairt! pressante ne l'obligeât de la consulter. Mais après qu'il eut découvert la cause de son bonheur, le saint homme se montrait beaucoup plus assidu ; et , pour renouveler sa consolation , il allait très - souvent visiter notre bienheureuse Souveraine dans sa petite chambre, et lui ofl'rir ses services. Il ne l'abordait pourtant jamais qu'avec

fi) MnUh.. xxrv, 45. — (2) Ps. rxi.vii. 20.

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une exlrèiue humilité et une crainte respectueuse , et avant de lui adresser la parole il observait en silence à quoi elle s'occupait : maintes fois il la voyait ravie en extase , élevée de terre et entourée d'une lumière éblouissante; d'autres fois il la trouvait en compagnie de ses anges , se livrant avec eux à de célestes entretiens , et souvent prosternée les bras en croix et conversant avec le Seigneur. Le bienheureux époux eut part à toutes ces Faveurs; mais, quand la divine Marie était dans cet état ou dans ces occupations, il n'osait que la regarder avec le plus profond respect. IMus d'une fois il mérita d'entendre la très-douce harmonie du concert céleste que les anges donnaient à leur Heine, et de respirer une odeur de parfums exquis qui le fortitiait et le remplissait entièrement de joie et de consolation spirituelle.

i24. Les deux saints époux habitaient seuls leur maison, n'y ayant, coumieje l'ai dit, aucun serviteur, tant à cause de leur profonde humilité, que parce qu'il était convenable qu'il n'y eût point de témoins de toutes les merveilles sensibles qui se passaient entre eux , et dont des étrangers ne devaient avoir aucune connaissance. La Souveraine du ciel ne sortait pas non plus de sa maison, à moins d'y être obligée par quelque occasion pressante qui concernait le service de Dieu et le bien du prochain; car, s'ils avaient besoin de quelque chose du dehors, cette lieureuse femme qui servit saint Joseph, ai-je déjà dit, pendant le séjour de la sainte Vierge chez Zacharie, se chargeait de le leur porter. Or elle obtint une si bonne lécompense de ses services , que non-seulement elle devint sainte et parfaite, mais que toute sa famille ressentit les favoi'ables ell'ets de la protection de la Heine de l'univers, qui veilla sur elle d'une manière spéciale, et s'empressa même, conmie voisine, de soigner cette femme

208 LA CITÉ MVSTIQL'E.

dans plusieui-s maladies, et la combla enfin , elle et tous ceux de sa maison, des bénédictions du Ciel,

42S. Saint Joseph ne vit jamais dormir sa dès-sainte épouse, il ne sut pas même par expérience si elle dormait, quoiqu'il la priât souvent de prendre quelque repos, surtout au temps de sa divine grossesse. Le lieu où elle le prenait était le petit lit que j'ai dit avoir été fait des mains de saint Joseph lui-même; il était couvert de deux couvertures entre lesquelles elle se mettait pour se livrer quelques instants à un saint sommeil. Son vêtement de dessous était une tunique ou chemise de toile semblable au coton , d'un tissu plus doux que les simples étoffes ordinaires. Elle ne quitta jamais celte tunique après qu'elle fut sortie du Temple. Elle la conserva toujours sans qu'elle s'usât ni se salît, et sans qu'aucune personne la vît. Saint Joseph lui-môme ne sut point si elle la portait, parce qu'il ne vit que l'habillement extérieur que tout le monde pouvait voir. Cet habillement était de couleur de cendre, comme je l'ai dit; et la grande Reine du ciel ne changeait de temps en temps que celui-là , et les voiles dont elle se servaitpour se couvrir la tête; ce n'était pas qu'ils fussent salis, mais c'était pour empêcher qu'on ne s'aperçût, comme ils étaient visibles à tous, qu'ils se maintenaient toujours dans le même état. Car elle ne salit jamais rien de ce qu'elle portait sur son corps si pur et si virginal, parce qu'elle ne suait point, et qu'elle était exempte des incommodités auxquelles sont sujets les autres enfants d'Adam dans leurs corps souillés par le péché. 11 semblait que son extrême pureté contribuât à donner à ses ouvrages manuels quelque chose do plus propre el de plus achevé. Elle s'occupait avec le même soin des habits et des autres cn'els nécessaires à son époux. Elle s'astreignait dans ses repas à une petite ration qu'elle prenait tous les jours avec

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siii tit Joseph; mais elle ne mangea jamais de viande, quoique le saint en mangeât, et qu'elle-même la lui apprêtât. Elle se nourrissait de fruits, de poissons, do pain ordinaire et de quelques herbes cuites; mais c'était avec poids et aw sure, n'en prenant que ce qu'il fallait absolument pour soutenir la nature et pour entretenir la chaleur vitale, sans s'accorder jamais un superflu qui aurait pu l'exposer au danger de l'intempérance; elle observait la même sobriété dans son boire, quoique ses actes de ferveur lui causassent une certaine chaleur plus que naturelle. Elle suivit toujours la même règle dans ses repas quant à la quantité, bien qu'elle les modifiât quant à la qualité, selon les diverses circonstances où elle se trouva dans le cours de sa très-sainte vie, comme je le dirai plus loin.

426. La très-pure Marie fut en toutes choses d'une perfection consommée, sans qu'il lui manquât aucune grâce, et cette perfection qu'elle possédait dans toute la plénitude possible, caractérisait toutes ses actions tant naturelles que surnaturelles. La grâce ne manque qu'à mes paroles pour expliquer ces merveilles, car je n'en saurais jamais être satisfaite, voyant combien elles sont au-dessous de ce que je connais, et beaucoup plus par conséquent au-dessous de ce qu'un objet si sublime renferme en lui-même. Mon insuffisance me jette dans des appréhensions continuelles, et je me plains toujours de la faiblesse de mes termes. Je crains d'être plus hardie que je ne dois en poursuivant ce qui est si au-dessus de mes forces; mais ceUes de l'obéissance m'emportent avec je ne sais quelle douce violence qui anime ma timidité, excite mon peu de courage, et me fait regarder avec une certaine consolation la grandeur de l'ouvrage et la bassesse de mon langage. J'agis par obéissance, et c'est dans cette voie que tant de biens viennent à ma rencontre. Ceci me ser\'ira d'excuse.

Instruction de la Beine du ciel.

427. Ma fille, je veux que vous soyez fort assidue et fort diligente dans l'étude de l'humilité, telle que vous l'enseigneront tous les événements qui se sont passés dans ma vie; vous devez en faire le premier et le dernier de vos soins, si vous voulez vous préparer aux caresses du Seigneur, vous assurer ses faveurs et jouir des trésors de la lumière cachée aux superbes {{); car aucune créature ne saurait obtenir d'aussi grandes richesses, qu'à la condilion de présenter l'humilité comme un fidèle garant. Je veux que tous vos efforts ne tendent qu'à vous humilier toujours de plus en plus dans votre propre estime , ainsi que dans celle des autres et dans les actions extérieures, en considérant bien ce que vous faites, de manière à n'agir que suivant l'opinion que vous devez concevoir de vous-même. Ce vous doit être une instruction et un sujet de confusion, à vous et à toutes les âmes qui ont le Seigneur pour Père et pour Époux, de voir que la présomption et l'orgueil ont plus de pouvoir sur les enfants de la sagesse humaine que l'huniililé et la véritable science n'en ont sur les enfants de lumière. Considérez les empressements, le zèle, l'activité infatigables des hommes ambitieux et superbes. Observez leurs démarches pour parvenir dans le niondp. leurs prétentions insatiables quoique vaines; ils agissent selon ce qu'ils présument faussement d'eux-mêmes, ils s'estiment ce qu'ils ne sont pas, et fout en n'étant pas ce qu'ils se tiatteut d'être, ils n'en travaillent pas moins à acquérir les biens qu'ils ne méritent pas, quoique ce ne soit que des biens terrestres

(1) Malil).. XI. iV

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et périssables. Or ce seru une très-grande honte et un trèssensible aflront pour les élus, de voir que le mensonge a plus de pouvoir* sur les enfants de perdition que la vérité n'en a sur les fidèles (1), et que le nombre de ceux qui veulent, au service du Dieu leur Créateur, rivaliser avec les partisans de la vanité, soit si restreint, qu'encore que tous soient appelés, il n'y a que peu d'élus (2).

428. Tàcbezdonc, maiille, d'acquérir cette science, et d'y gagner la palme sur les enfants de ténèbres; et pour combattre leur orgueil, remarquez ce que j'ai fait pour le vaincre dans le monde par l'industrie de l'humilité. Le Seigneur veut, et moi aussi, que vous en appreniez tous les secrets et toute la sagesse. Ne perdez jamais l'occasion de pratiquer les choses humbles, ne permettez pas non plus que personne vous les enlève, et si les occasions de vous humilier vous manquent ou se présentent trop rarement, cherchezles, et demandez à Uieu qu'il vous les procm'e (3); car le Très-Haut se plait à voir cette sollicitude et cette ardeur pour ce qui lui est si agréable, \juand ce ne serait que pour cette seule complaisance, vous devriez, en qualité de fille de sa maison et d'épouse, montrer le plus Mf empressement à répondre à ses désirs; et alin que vous appreniez encore de l'ambition humaine à ne pas être ici négligente, remarquez les fatigues qu'une femme économe s'impose pour accroître les biens et arrondir la fortune de sa famille ; elle ne laisse aucune occasion de bénéfice; rien ne lui coûte, et si elle perd la moindre bagatelle, ou croirait qu'elle mu délaillir de douleur. Voilà ce qu'enseigne la cupidité mondaine, et il n'est pas juste que la sagesse du Ciel soit plus stérile à cause de l'indiflérence de ceux qui la possèdent. Ainsi je veux qu'on ne

et) Luc, XVI, 8. —(2) Matlh., xx , 16. — (3) Luc, xv, 8.

trouve en vous ni paresse, ni lenteur, ni oubli, en une affaire qui vous importe si grandement; je veux que vous ne négligiez aucune occasion de vous humilier, et de travailler à la gloire du Seigneur; il faut, au contraire, que vous les recherchiez toutes, et que vous vous en prévaliez en fiUc et épouse très-fidèle, afin que, suivant votre désir, vous trouviez grâce devant le Seigneur et devant moi.

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