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La cité prochaine

Ce livre fui écrit avant que les Nord-Américains eussent évincé de Cuba et des Philippines les fonctionnaires espagnols dont l'administration fantaisiste lésait fort les autochtones. Les Yankees n'ont guère amélioré la silualion des îles malaises, depuis leur victoire. Ils souhaitent les vendre au Japon pour épargner à sa flotte la gloire d'y aborder canons tonnants, avec un geste libérateur des indigènes révoltés. Bien qu'à l'exposition de Saint-Louis, on ait pu voir, en 1901, les cavaliers et les fantassins de Manille évoluer en uniformes de l'Union avec leur teint jaune et leur stature gracile, aux îles, la sécurité, sur les routes de l'intérieur cesse à vingt kilomètres de la capitale. L'insurrection reste maîtresse de la brousse, des forêts, des fleuves et de l'impénétrable montagne. Même les peuplades se dispersèrent que les moines avaient rassemblées et civilisées, autour de leurs couvents. Des millions de dollars furent inutilement dépensés. La sauvage indépendance des Philippins demeure incoercible. C'est pourquoi, en dépit de ces changements historiques, la fable que l'on va lire n'a point perdu de sa vraisemblance.

Comme je l'affirme plus bas, on ne saurait découvrir ici un idéal de société future. Plutôt ai-je voulu montrer l'une des formes possibles qu'eût

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revêtue, dans la pratique, l'évolution des etîorts chers aux gens de 1848, à ceux qu'on nomma : « les Vieilles Barbes ».

Trop différente serait mon espérance d'avenir, espérance déterminée par les conceptions successives qui me possédèrent dès le temps de la philosophie. Au lycée, les encyclopédistes me séduisirent. Ils furent les éducateurs de ma justice. Mais l'esprit de Montesquieu me pourvut d'un libéralisme que ne corrompit jamais mon goût des organisations phalanstériennes, qu'amplifia mon jeune engouement pour l'anarchie, et que seconda toujours mon entêtement jaloux de protéger le sol des Quiriles, avec les armes de Marceau contre l'impérialisme anglais ou allemand.

Ce besoin de liberté fit de moi d'abord un socialiste chrétien ; non que j'eusse pour les principes de l'Eglise une vénération inébranlable; mais j'ai toujours admiré que les Cisterciens aient pu, sept ou huit siècles, appliquer, dans leurs couvents, les règles du communisme auquel aspire la Confédération du Travail, propager une langue internationale, le latin, édifier partout ces palais du peuple,les cathédrales, où les corporations tenaient séance, où la fête de l'âne éclatait de rire, où les acteurs des mystères se grimaient, où le tocsin sonnait l'appel aux armes, où l'on acclamait la naissance et l'amour, où l'on déplorait la mort des plus humbles, où tous les trésors des arts étaient entassés pour la joie des yeux populaires, où les plus sublimes musiques du plain-chant et des orgues flattèrent la douleur humaine.

Se proclamer socialiste chrétien, vers 1881, c'était dire son inclination vers l'affranchissement des travailleurs exploités par le capital, et son

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respect dos intelligences anciennes, des traditions qui formèrent le corps de nos connaissances, les causes de nos mœurs, la cohésion de nos races disparates. Deux épithètes jointes marquaient pour moi la tolérance libertaire à l'égard de l'innovation indispensable et de la tradition utile.

Déjà s'assurait ma foi dans le « Parallélisme DES Forces » nationales, de toutes les forces afin de les faire concourir à l'excellence générale par l'excellence de chacune. Aussi les premières manifestations anticléricales de Jules Ferry m'agacèrent. Comment diminuer, en République, la faculté d'apostolat? C'était une entreprise monarchique au premier chof que cet écrasement par le Pouvoir de ses contradicteurs. On recommençait l'histoire de l'Fdit de Nantes. Mon besoin de justice équilatérale faillit me jeter dans la réaction. A mieux raisonner, à longuement peser les choses, je conclus qu'il fallait prendre parti. La misère de l'ouvrier exigeait un secours plus prompt. Et mon socialisme l'emporta sur mon libéralisme.

Lorsque M. Naquet publia le Programme de Tours, en 1888, programme d'une république favorable au développement de toutes les tendances, je devins révisionniste, par logique, si médiocre ([ue fût mon penchant pour le général Boulanger. A Nancy je fus prêcher le socialisme libéral, le parall;'lism3 des forces, notre répugnance pour la morale de l'affaire Wilson,pour ces concussionnaires du Panama qui se révélaient. Le scandale de ce gigantesque pot- de-vin justifia tout ce que le boulangisme avait tenté contre les amis de M. Constans.

De cette lutte je sortis écœuré. Les manigances

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électorales m'avaient peu ravi. Bourgeois et plébéiens, réactionnaires et révolutionnaires me parurent trop éloignés de cette Vertu qui doit être le principe d'une République. Chasser toutes les cliques, faire table rase des institutions avilissantes, tout abattre, puis reconstruire quelque chose ensuite de moins abject: ce fut notre vœu de littérateurs anarchistes. La théorie des groupements, telle que la vantèrent Reclus, Kropotkine et Jean Grave, promettait au Parallélisme des Forces leur libre jeu. Nous excusâmes Ravachol, Vaillant, et cet Emile Henry qui, frappant les consommateurs du café Terminus, atteignit la stupidité du citoyen votant, seul coupable.

Malheureusement la timidité des compagnons nous déplut. Opposés à toute action efficace, désireux seulement de pérorer dans les estaminets, ils refusèrent toujours de risquer l'émeute sérieuse, même de s'armer. Nous cherchions des Armodius, nous ne trouvâmes que des braillards inoffensifs. Notre fièvre se calma. De nouveau nous nous vouâmes à la culture des lettres.

Quand surgit l'affaire Dreyfus, notre libéralisme ne toléra point une condamnation à huis-clos sans preuves matérielles suffisantes. Que l'accusé fût coupable ou non ; cela n'importait point. L'essentiel était que six militaires ne pussent, enfermés dans une chambre avec un septième, le déshonorer et l'envoyer au bagne, sans contrôle. Il ne pouvait y avoir d'hésitation pour les disciples de l'Encyclopédie. La cause de la justice plus précieuse que la patrie, et la cause de la patrie plus précieuse que la justice suscitèrent un magnifique débat, honneur de ce pays. Zola, Jules Lemaître composèrent des pages impérissables et nobles

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semblablement. Car les deux thèses valaient d'être dôfcndiiospar les grands talents et par les meilleurs esprits. Elles le furent aussi malheureusement par fies énergumènes, des imbéciles et des aigrefins. Au bout de l'aventure il y eut la déchéance des Syveton et des Vadécard. I<]nlre tous ces faux en écritures publiques, ces témoignages douteux, ces calomnies téméraires, ces fiches, ces espionnages, res dénonciations, ces déguisements saugrenus, ces expertises bizarres, nous démêlâmes peu à peu qu'un officier arrogant et bavard, à la manière de tous les sémites favorisés par le sort, avait un soir de bon dîner, trop franchementexpliquéàcertains convives mal connus, la mobilisation française ; que parmi ces convives l'ami d'un espion se trouvait ; que le propos fut transmis jusqu'aux ministères étrangers; que l'observateur entretenu par nous, secrètement et à grands frais, dans l'un de ces ministères avertit nos officiers de la communication imputée au capitaine Dreyfus ; que l'état-major du boulevard Saint Germain, ainsi convaincu, tendit des pièges au militaire oublieux de sa prolixité, qu'Eslerhazy chargé de découvrir une preuve écrite la fabriqua pour touclier quelquf argent, et que les généiaux osèrent tout afin do |»erdrc ci'liii ffu'ils considérai(uit, de bonne foi, comme un traître, et cela sans pouvoir môme dire le nom de l'observateur secret nécessaire à la défense nationale. Ce drame qui nous fit lutter plusieurs saisons n'a jamais foiriii à la logique le droit do tenir tous les officiers pour des ennemis de la République et de la justice. Et quand les adversaires du nationalisme s'avisèrent on leur triomphe, d'écarter des hauts grades les capitaines brevetés, seuls généraux possibles

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sous prétexte de cléricalisme, quand ils démunirent l'armée de ses moyens de combat dans l'unique intention d'atTaiblir la situation des états-majors, quand ils obéirent lâchement à l'Allemagne et chassèrent M. Delcassé à qui donnèrent raison les événements de Casablanca, nous dûmes aussi protester contre ce simplisme. Il fallut évoquer Saint-Just faisant dresser la guillotine au camp du Rhin parce que Jourdan se refusait au passage du fleuve sous le feu des Impériaux. Il fallut se dire révolutionnaire à l'exemple de Saint-Just et non à l'exemple de M. Hervé. Naguère au congrès socialiste d'Essen, M. Bebcl fit une profession publique de chauvinisme qui reporte aux calendes l'illusion de réaliser prochainement nos vieilles espérances d'internationalisme européen. Convié par M. .Jaurès et la formule de Nancy à se prononcer, il déclara que la socialedémocratie avait besoin, comme la bourgeoisie prussienne, d'un sol à elle, d'une patrie à faire la plus puissante etla plus bellede l'univers. « Deutschancl ûber ailes.-» Un tonnerre d'applaudissements collectivistes salua cette proclamation urhi et orhi. Il sied donc de voir l'évidence et de renoncer à l'ère pacifique. Les deux conférences de La Haye si elles furent l'occasion, pour les petits États, de professer leur goût de l'arbitrage, n'enregistrèr.^nt pas l'adhésion des cinq ou dix grandes patries belliqueuses et hostiles à ce principe. Entre ces deux réunions les guerres duTransvaal et deMandchourie, l'expédition contre les Boxers, ont fixé la mesure exacte h laquelle il convient de ramener rinfluence de ces solennités diplomatiques. Elles ne garantissent rien que la souveraineté jalouse des' aristocraties diverses et parfaitement rebelles

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à la reconnaissance d'un tribunal suprême pour régler les litiges historiques.

Par conséquent les contempteurs de l'armée agissent en utopistes naïfs. Le seul moyen de conserver la paix c'est de s'armer jusqu'aux dents et de paraître si redoutables (ju'on n'ose point nous attaquer. Toute autre opinion n'est que littérature. Les élections allemandes de 1907 provoquées sur la question exclusivement chauvine de l'expansion coloniale et de ses conséquences européennes ont valu au chancelier prussien l'assentiment total et enthousiaste du peuple, et aux social-démocrates une défaite politique réduisant leurs élus de moitié.

Aussi ne peut-on comprendre pourquoi M. Jaurès ici protecteur des ouvriers, ennemi des prêtres et de l'ancien régime, lutte si fougueusement en faveur des fanatiques marocains qui, dociles àleurs seigneurs féodaux, massacrent nos travailleurs et nos médecins, tâchant d'acquérir là-bas une clientèle grâce à laquelle nos usines mieux achalandées pourront servir des salaires importants à nos travailleurs métropolitains. Enigme singulière et véritablement insoluble. Loin de répudier les entreprises exotiques, les socialistes devraient les exiger puisque notre industrie rendue plus florissante par un large trafic satisferait des grévistes. Loin de répudier la guerre européenne, les socialistes doivent la souhaiter puisqu'au lendemain de la paix diplomatique ils se trouveront en armes pour tenter la Révolution, seule chance d'approcher un peu l'heure de la Justice sociale.

Mais, de même qu'on les a leurrés vingt-cinq ans, qu'on a trompé leur faim avec le gâteau de l'anticléricalisme, de môme la bourgeoisie radicale les bernera trente autres années avec le gâteau

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de rantimilitarisme. Point de retraites ouvrières convenables, pointde journée de huit heures, point d'assistance commode ni générale, mais l'expulsion annuelle d'un quarteron de curés, mais l'incorporation des Saint-Cyriens dans la compagnie de pousse-cailloux. Naïfs las travailleurs se contentent de ces sempiternelles facéties. En somme leur haine semble autrement vigoureuse que leur besoin. Ils préfèrent pâtir et voir leurs adversaires molestés plutôt que de vivre bien sans nuire à leurs ennemis.

Substituera l'exaspération des haines politiques l'enseignement économique des échanges, des ressources,des facultés productrices ; des concurrences inéluctables, et même génératrices de guerre; pousser ces foules laborieuses à concentrer leurs efforts sur l'organisation des grèves généralisées progressivement, et déclarées à l'heure du bénéfice industriel ; détourner de la politique , de l'anticléricalisme et de rantimilitarisme les revendications pour leur obtenir la représentation du Travail parmi les administrateurs des compagnies, la limitation de la journée, l'hygiène de l'atelier, l'assurance plus compensatrice des dommages, les retraites convenables, l'éducation complète de l'enfance : ce sont maintenant nos motifs d'apostolat. Mais n'oublions pas que nous évoluons au miheu de peuples émules, et qu'il faut regarder au dehors, sans cesse.

Imbus d'un tel esprit, nous ne saurions choisir pour idéal l'état social décrit dans ces chapitres, pour vraisemblable qu'il apparaisse dans le futur,

Un diplomate espagnol avec qui feus r honneur de me lier, en 1805, aux environs de Biarritz, m'écrivit alors, des Philippines, une série de lettres. Elles révèlent un curieux accident historique et social. Peut-être ne rappeUerai-je pas inutilement^ pour Vexplication du phénomène relaté plus bas, le succès dévolu en 1842, à la publication du Voyage en Icarie, par Cabet. Des personnes entièrement saisies par la lecture de cette utopie communiste, suivirent l'auteur au Te.vas, puis dans V Illinois où fut tentée, sous ses auspices, la réalisation de théories économiques. Nul n'ignore le pénible résultat. Donc un émule dissident de Cabet aurait, dans la Malaisie, essayé de même cette réalisation. Il siérait peu de s'en déclarer

surpj'is. L'époque comprise entre 1830 et le 2 décembre 1851 restera marquée par Veffervescence du socialisme. Xé en 177i, Fourier, ayant connu la Révolution française, la jugea comme incomplète. Henri de Saint-Simon, son contemporain, établit également que Vœuvre jacobine valait peu, si Von ne voulait adjoindre à son programme la suppression de l'héritage et l'égalité civile des sexes. Il instruisit Auguste Comte et Blanqui, qui magnifièrent l'un sa pensée, Vautre son action. Lors de 1840, ces ferments de socialisme agitaient fort les esprits, non moins qu'au temps actuel. En 1832, Fourier avait fondé son journal Le Phalanstère ; en 1840 Proudhon crie : « La propriété c'est le vol. » On transfère les cendres de Napoléon aux Lnvalides. On élève à Boulogne la colonne de la Grande Armée. L' Attila de la Révolution est reconnu ofjîciellement héros. Vers 1841 Proudhon lance son Avertissement aux propriétaires ; presque en même temps estpromulguée la loi sur les expropriations. Interné, depuis 1839, pour V échauffourée de Boulogne, au fort de Ham, le futur Napoléon III écrit son Extinction du paupé-

risme. 1842 voit paraître la loi sur le travail des enfants dans les manufactures. Pour la première fois, le Pouvoir tente d'enrayer V exploitation capitaliste et de protéger les vies laborieuses. Un décret roj'al autorise la construction des grandes lignes ferrées. L'évolution économique accomplit une étape considérable.

On lit le Voyage ea Icaric de Cabet, et on se passionne pour cet essaie parmi la ferveur réformiste qui préparait la Révolution de février 18 18, les Ateliers Nationaux, l'idéal du « Droit au travail », noyé par le général Gavai gnac dans le sang de douze mille prolétaires. La bourgeoisie éduquait ainsi le suffrage du peuple pour préférer, comme président de la République, Louis Bonaparte au massacreur de Juin.

La relation du diplomate espagnol ne saurait donc nous étonner beaucoup. Un émule de Cabet entraîna dans les îles de V Océan Indien quelques simples gens enthousiasmés par l'utopie à la mode. Rival et ennemi personnel de VIcarien, celui-ci dirigea son expédition vers V Extrême-Orient, puisque l'autre menait la sienne à V Occident.

Voilà tout ce quil semble indispensable de rappeler, avant la lecture de ce qui suit.

N. B. — L'esprit naïf de mon ami, brave homme d'intelligence médiocre juge assezmaladroitement, et son style manque de parure. Il faut excuser les habitudes administratives d'un diplomate.

Au surplus, on verra très aisément que : CECI n'est pas un idéal.

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