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LETTRE III

Minerve, Septembre 1896.

Palais des Voyageurs.

Mon cher ami,

Rien, parmi les impresssions qui m'assaillent ici, ne m'étonne plus que la déviation des idées socialistes. Le principe de la liberté semble avoir été nié tout d'abord à la descente même de Jérôme le Fondateur en ce pays. Militairement et tyranniquement il mena les révolutionnaires à leur idéal. Au reste il suffit de considérer ses statues, où il apparaît en attitude martiale, les guêtres jus- (ju'aux genoux, les cheveux en coup de vent,

les favoris rudes et courts, les sourcils joints, la lèvre mauvaise et rasée. Sous le plastron de sa redingote à jupe plissée, une poitrine maigre justifie les plis du bronze. Un geste historique lance sur l'espace la première poignée des semailles. L'autre poing serre comme une arme le manche de la charrue. Les pieds s'enfoncent dans le sol. A l'ombre d'arcades sourcilières très creuses, les yeux, petits, visent. Le nez lourd surplombe la fente de la bouche ricaneuse. Ces caractères de l'effigie désignent assez la rudesse de l'âme.

Son œuvre, aux premiers temps, fut d'ailleurs toute guerrière. Les tribus malaises s'inquiétaient de ces hommes venus, sans marchandises, depuis la côte chinoise où les avaient laissés les bâtiments à voile du commerce britannique. A peine hors des jonques qui les débarquèrent, ils connurent la traîtrise des embuscades, pendant les longues marches ténébreuses dans l'humidité des fo-

lots. Cinq ans, il fallut, étape par étape, se lïayer passage, remonter le cours de fleuves nouveaux qui, par de soudaines inondations, noyaient les camps provisoires ; et ces hommes fuyant lEurope par haine de l'injustice, de la guerre sociale, trouvèrent, au seuil du paradis attendu, les batailles, puis les cruautés de supplices asiatiques pour les prisonniers et les traînards.

L'imminence du péril contraignit donc à la plus stricte discipline ces libertaires. Autour d'eux rôdait la sanction de la mort. Il fallut oublier toutes les revendications, tous les espoirs d'individualité solitaire. Quand on eût conquis les hauts plateaux, établi la défense des accès, découvert enfin un pays salubre, des eaux propices, des gisements de houille et de métal, un humus fertile, et battu les épis de la première moisson, ce sens d'obéir occupait la raison de tous. Jérôme n'eut qu'à promulguer ses lois.

06 LA CITÉ PORCHAINE

Ce tils de maquignon picard eùt-il couvé la vulgaire ambition des généraux, et nourri le sot désir de rentrer, triomphateur, à Paris, rien ne lui eût été moins difficile. Il ne souhaita point ce misérable privilège. Au contraire, lors de l'expédition française en Chine, il édicta des décrets sévères interdisant toute imprudence capable de révéler l'empire mystérieux et déjà prospère. Telle fut son autorité, que nul ne transgressa les prescriptions ni ne tenta le retour en Europe, spontanément. Des émissaires y furent envoyés à bien des reprises pour les intérêts publics, sans que leur parole trahît le secret.

Peut-être le climat d'Asie favorable pendant le cours des histoires, au succès des autocraties absolues, modifîa-t-il le caractère des pionniers ; peut-être l'infiltration des races autochtones sut-elle insinuer aux conquérants le respect du destin qui impose la volonté d'un roi à des millions d'hommes.

LA CITlî PROCHAINE 1)7

II persiste en tous cas, aux yeux et aux allures des êtres une singulière langueur. Leurs paupières semblent alourdies par la résignation. Leur sourire erre avec indulgence et scepticisme. Peu de choses les émeuvent. Que les gens, dans la rue, s'accouplent sur les divans de pierre installés au fond des arcades bornant les nombreux squares à vasques et à jets d'eau ; que, même, l'élan d'un haut tramway coupe en deux le corps d'une personne imprudente, cela ne suffit point à les détourner beaucoup du rêve intérieur. Une expression de dédain s'esquisse à peine sur leurs visages, pour le premier spectacle ; et, pour le second, leur moue marque plus de dégoût procuré par le gâchis sanglant que de commisération envers la victime.

Je ne puis vous dire à quel point ce caractère agace nos impétueuses habitudes de l)articiper à toutesles manifestations de l'existence chez autrui. Théa et Pythie, mes com-

pagnes finissent par me désoler. Je me sens prêt à les haïr. Si je leur parle de nos arts, de notre politique, elles m'écoutent sans répondre, évidemment ennuyées. Ames demandes elles ne manquent pas de satisfaire, mais sans que le verbe s'anime pour exalter la merveille de leurs inventions ou pour en dénigrer les abus. Les voyageuses ne s'enchantent pas de franchir avec tant de célérité l'étendue, ni de jouir des très beaux décors que font les villes. Les convives ne se plaignent pas de cette vie ouverte qui les oblige à quitter leurs habits à la porte de la piscine précédant les salles de repas, pour en revêtir d'autres, de nouveaux, d'inconnus, imposés par l'administration. Tout venant à point, le sens de la lutte s'est perdu. Nul ne désire rien avec assez de violence pour agir dans un espoir. La vie semble dénuée de valeur. Naguère je risquai la chute mortelle au sortir d'un ascenseur. Gela ne fit point même

sourciller mes amies. Bien que les rapports iiilimes de la sexualité me lie à l'une et à l'autre maintenant, elles ne me confient pas de leurs gaietés ou de leurs craintes. Nous demeurons aussi étrangers qu'à la deuxième heure de la rencontre. Ici, chacun reste un pour chacun.

Figurez-vous que celte Pythie me passionne presque. Le charme intelligent de son silence, les cruautés de sa débauche et la supériorité de son mépris m'éblouirent. Son corps fatigué dégage des odeurs qui étourdissent. 11 vous enlace de douceurs, de tiédeurs. Elle lit à vos yeux toutes les convoitises secrètes. Théa et moi sommes sans mystère devant elle. La parole cesse t-elle, quelques instants, de fleurir nos lèvres, Pythie se met tout à coup à rire de ce que nous pensons, et nous décrit cette pensée dont elle peut se divertir. Rarement elle se trompe. Nous nous estimons inlérieurs^ à toute mi-

nute. Elle le voit trop pour tenter par ses allures de nous le faire sentir.

Avant la triple maternité qui l'exempte de service social, Pythie enseignait l'histoire aux jeunes filles du gymnase de Minerve. Sa mémoire connaît tous les travaux des érudits, les compilations des diplomates, les secrets des archives, les anecdotes des annalistes, les causes sentimentales des guerres, les vertus et les faiblesses des cités. Lorsqu^'elle se décide à parler, elle découvre l'origine, le développement, l'apogée et la décadence d'une idée sociale s'exprimant par les actions des peuples, de siècle en siècle. Elle suit cette idée dans ses voyages. Elle la montre partie d'Orient pour l'Occident avec les migrations des races puis revenue, grandie, de l'Atlantique vers la Chine avec le nouvel afflux européen qui recommence les migrations du cycle de Ram. Sa voix généralise les eff'orts de l'àme planétaire qui a pour

unité de cellule cérébrale, la personne humaine. Pythie ne s'attarde point à compter les exploits des conquérants ou les amours des rois, comme nos professeurs d'Europe. Elle vise à de plus hautes lâches.

Quand J3 l'écoute je comprends la supériorité value, par cinquante années d'une pareille éducation, à l'âge fort de ce jeune peuple.

Minerve est la ville des bureaucraties et des bibliothèques, de l'imprimerie. Les écoles, les collèges, les lycées et les gymnases féminins occupent les bourgs à des distances environnant la ville sur un circuit de vingtcinq ou trente kilomètres. C'est encore la ville des ministères et des administrations, A une lieue de son enceinte, au centre d'une foret très belle, éclaircie par la hache et la dynamite, l'Université dresse ses monuments somptueux, au bout d'allées d'eaux et de charmilles sévères.

7i LA CITÉ PROCHAINE

L'élément mâle se présente en petit liombre dans la cité. Il se compose d'inventeurs ou de travailleurs en congé qui viennent dans les bibliothèques parfaire leur connaissance des indications scientifiques. Aussi le Palais des Voyageurs est-il de vastes proportions. Les femmes des bureaux emplissent les avenues de leurs vastes habits noirs de leurs cravates blanches, de leurs feutres durs. A toutes les fenêtres des hauts édifices on les voit traverser l'intérieur, des papiers à la main.

Par groupes, elles jouissent du soleil sous les arcades de fer élancées qui couvrent les serres précédant les édifices du Laboratoire.

Contre les pluies trop fréquentes ces serres protègent des fleurs hypertrophiques, d'inconcevables orchidées, des chrysanthèmes monstrueux, et de délicates graminées aussi ; des corolles qu'on croirait les ailes

folles d oiseaux minuscules. Aux sentes de sable écarlate, les dames se promènent, sans rires ni éclats de voix, les yeux battus, deux à deux.

Dans les réfectoires publics, elles mangent avec plaisir, mais hâtives. Ce sont de vastes serres encore, pleines de fleurs et d'arbustes et sablées d'écarlate. Les tables occupent des sortes de bosquets. Elles sont à deux, à trois^ à dix et à vingt couverts. Par ce plafond de verre jaune et rouge, le jour se répand, traversé de vélums blancs. Des orgues mécaniques chantent dans les sous-sols; et leurs grandes voix se développent à travers les séries de sveltes colonnes métalliques à revèr lemenls de faïence où paradent des oiseaux émaillés.

11 y a toujours du silence, des sourires, un murmure, point de propos bruyants. La franchise de la lumière laisse paraître aux ligures des femmes toutes les petites flétris-

/ï- LA CITE PROCHAINE

sures de l'âge, d'autant que nulle ne semble user de fards ni de cosmétiques. Leurs cheveux raides, gonflés par des eaux hygiéniques, enodorent assez finement. Mais les tannes déparent leurs peaux rudes et sombres. Peu de blondes subsistèrent aux mélanges des races durant trois générations. 11 se rencontre des Gliinoises avérées, aux yeux malicieux, aux gestes mièvres, à la petite taille; des Malaises lentes et sournoises. Ce monde s'élire avec nonchalance dans de larges fauteuils de bambou et de joncs tressés. Les domestiques mâles ou femelles ne se distinguent pas des dîneuses au moyen du costume. Ils apportent les mets dans des terrines closes, la boisson dans des cruches simples. On boit, au cristal des coupes, certaine eau miellée et des bières capiteuses, du thé froid, des sorbets fondants. Dans une vaisselle de métal pareil à l'or, on mange des pâtés exquis, des chairs froi-

des, des gelées, des volailles. Pour éviter Todeur des sauces, les cuisines n'apprêtent rien de chaud. Du reste les narines de ce peuple sont devenues fort susceptibles. Personne ne souffre la moindre émanation. Les effluves de grillades et de rôtis qui nous réjouissent leur donneraient mal au cœur. Mais on se partage avec appétit des salades, des tomates, dos piments, et une grande variété de fruits que le climat favorise sur les espaliers. Point de légumes cuits. Ces pâtés, ces volailles, ces rosbifs sont donc servis en terrine par les « commis à la bouche ». Loin des villes au fond de fermes isolées, une classe décriée de gens prépare et cuisine ces victuailles. Les soldats font le service des abattoirs dont ne se chargeraient pas les honnêtes personnes. Les cuisines, à ce que j'ai compris, sont des sortes de prisons pour femmes.

Au-dessus du restaurant, dans les étages

élevés, des machinismes simples et rapides pincent les assiettes, les présentent à des jets d'eau bouillante, les font tourner vivement dessous, les glissent dans les fours séchoirs, d'où elles ressortent nettes et claires, beau métal pareil à l'or. Deux surveillantes appuient sur des leviers à manches de porcelaine, sur des boutons, et, automatiquement, le nettoyage de plusieurs centaines de plats s'accomplit en moins d'une heure sans salir l'ongle d'une seule servante. Ah, me voici loin de notre famille européenne, de son foyer, de la bonne odeur de la soupe et de nos relaveuses. Finie l'existence modeste et simple, un peu crasseuse, de notre vieux monde. Ici les serveurs nous reçoivent en camarades polis. Il n'est point permis de leur adresser directement une observation qui les offenserait. On marque sur un papier le choix du menu, et sa réclamation contre la souillure du cristal.

Le soir, les groupes de travail se visitent dans les théâtres.

N'imaginez point que ces théâtres ressemblent aux nôtres. Immenses édifices à coupoles et à souterrains, ils tiennent du jardin d'hiver, de la salle de bal et du lupanar. Le principal, à Minerve, possède une façade en porcelaine fort artistement émaillée de grappes de femmes et d'hommes qui semblent se précipiter du ciel. Cela se rapproche du Jugement Dernier que créa Michel- Ange.

Chacune des figures représente la passion d'un type dû à la littérature des nations ; et ils tombent, semble-t-il, à travers les profondeurs éloilées du firmament, le long de cette énorme façade luisante qu'aucune fenêtre ne troue. C'est un miracle d'art fort admiré ici-méme où les belles œuvres ne manquent pas. Dix-huit jeunes femmes le composèrent dans les ateliers décorateurs de la ville de Diane. Trois ans passèrent à l'exécuter.

Avec mes amies j'entrai, vers le crépuscule, par la porte basse et large du lieu, dans un vestibule en mosaïque de fer, d'argent. Des gestes indicateurs nous séparèrent, pour le bain qui précède toute action importante en cet hygiénique pays. Un Chinois m'introduisait dans une chambre circulaire où un mètre et demi d'eau tiède couvrait les faïences bleues du parquet. Savonné, massé, les cheveux et la barbe égalisés par le ciseau, enduit de parfums, je fus en outre couronné, comme les effigies de César, avec des bandelettes pourpres et une double palme. Le serviteur m'adapta des bottines de souple soie rouge lacées jusque mi-cuisses, et me passa une sorte de chlamyde bleuâtre à raies noires, qu'une ceinture de brocart colla sur ma taille. Prévenu par mes compagnes, je ne m'étonnai pas de cet affublement de fête. L'instant d'après je fus au seuil d'un édifice plus haut que les plus hautes cathédrales

gothiques. Les haies de colonnes jaillies soutiennent, sur les palmes de leurs chapiteaux, cinq coupoles de verre orangé. La voix d'orchestres invisibles montait du sol. Une joyeuse lumière s'épanouissait à travers des vélums roses et verts, teintait une foule vêtue commemoidechlamydesentissuschangeants, de hautes bottines rouges à semelles minces et sourdes, coiffée comme moi de doubles palmes impériales, parfumée comme moi d'odeurs fines et pénétrantes. Les poitrines nues de Théa et de Pythie, de mille autres femmes tremblaient à leurs pas, sous la transparence de l'étoffe. On se sentait la chair près de la chair, l'odeur dans l'odeur. De langoureuses musiques se perpétuèrent, couvrant le bruit des jets d'eau qui creusaient Içs mares des vasques entre les colonnes. Des divans couverts de fourrures, des tapis de laines colorées, des coussins de soie accueillirent les attitudes de tous. Avec de jolis cris, cent

oiseaux lâchés parcoururent la nef, volèrent aux verdures hérissées contre les murailles. Un murmure de joie frémit dans l'assistance. Des yeux de femmes se répondirent. Beaucoup se couchèrent, en s'enlaçant, les lèvres aux lèvres. Alors, devant nous, une fresque représentant le cortège de Bacchus, s'abîma sous les dalles de turquoise. La scène parut.

Son décor prolongeait des perspectives agrestes, jusque vers un paysage de montagnes dorées, jusque vers une ligne marine d'eaux violettes, évoquant une heureuse plage de l'Hellade. Des cytises bordaient un ruisseau. Des chèvres broutaient les lauriersroses. Un satyre aux poils argentés souffla dans la flûte de Pan une mélodie qui répéta le rire du ruisseau, les propos du vent, la querelle des fauvettes.

C'était un vieux faune. Sa barbe en boucles grisonnait comme sa chevelure crépue percée de deux cornes d'or ; et le pelage de son

estomac était un peu plus noir. Virtuose extraordinaire, il souffla dans cette (lùte à sept trous le chant de la nature totale. Des soupirs chauds révélèrent autour de moi le bonheur de l'auditoire. On faisait avec lui un long voyage. On affrontait la tempête dans la montagne. On descendait contre la cascade, par un chemin de cailloux sonores. On rencontrait les bêtes, le froufrou de leurs fuites entre les arbustes, la galopade du troupeau. L'aigle cria sur nos têtes. Ensuite il y eut des voix plus familières, celles des pinsons et des coucous, les caresses de la brise dans les feuillages légers, le trot du cheval, la course de l'homme. Plus tard l'eau du fleuve clapota contre les berges, des cris d'enfants s'appelèrent ; puis des voix confuses de vierges de femmes jeunes, de matrones, de vieilles..- Du silence à nouveau; la chute d'une pomme dans rherl)e; l'essor d'une colombe...

A cet instant, la timidité d'une nymphe

écarta le buisson. Elle inspecta la scène, et n'aperçut point le iaune qui s'accroupit traîtreusement derrière le laurier. Ballerine, la nymphe, à pas menus, entre, écoute. La flûte reprend la querelle des fauvettes. Une seconde nymphe franchit le buisson, une troisième, cinq, vingt; et les voici écoutant la dispute des oiseaux.

Je ne vous retracerai pas, mon cher ami, les phases du spectacle. Imaginez-vous cette immense scène, peu à peu remplie par des quadrilles de danseuses en maillot collant contre leur nudité. Le cortège trace des figures merveilleuses. La faune reprend sur sa flûte la symphonie du début amplifiée par tous les moyens d'un puissant orchestre invisible. Avec un art savant, les danseuses deviennent elles-mêmes les forces naturelles qu'il chante. Elles filent comme les nuées sous le vent, elles s'unissent et imitent l'eau, avec la houle de leurs hanches, de

leurs gorges. Elles sont la cascade et la rivière ; puis les biches du troupeau effaré, puis les enfants, les filles, les femmes ; des voix au bord du fleuve.

Soudain le faune surgit ; les nymphes fuient, reviennent, l'entourent. Un dialogue s'engage. Lui montre la puissance de son art avec lequel il pourrait, aveugle et sans mobilité, visiter cependant par suggestion, les plus beaux aspects du monde. Voilà que de sa flûte il tire le son d'un baiser. Elles rient. Elles frissonnent. Elles lui représentent qu'il est trop vieux, trop laid. Il veut en étreindre une. Les autres la dérobent à ce désir. Alors, il reprend sa flûte et en tire l'imitation de ce que l'amour a de baisers sonnants, de murmures,de rires énervés, de soupirs, de râles de hocquets, de cris. A l'entendre les nymphes d'abord se moquent, puis s'étonnent, puis s'exaspèrent. Une embrasse l'autre.

Et commence une autre phase du ballet.

OÙ les corps s'élreignent, se roulent, où la passion s'assouvit dans les postures. D'autres faunes se ruent. La priapée folle se noue, pleine de mots gais, de reparties savantes et fines. Ces nymphes et ce faune connaissent la raison du monde. Ils prévoient l'effort ridicule des peuples qui leur succéderont sur la terre d'Hellé. De leurs amours les hommes vont naître qui abandonneront la joie de la nature pour dominer ou servir.,. Le deuxième acte présenta un cirque de rochers, l'homme fauve, le chef de horde, qui rentre, amenant ses prisonniers, des faibles : adolescents, femmes, vieillards. Avec sa hache sanglante, il oblige les vieillards à réparer ses armes, les femmes à satisfaire sa luxure, les adolescents à bâtir pour lui. 11 fonde la famille en tuant qui résiste ; et, quand il part, ayant retiré l'arbre qui sert de pont pour franchir l'abîme, un chœur de lamentations s'éplore.

Le troisième acte montre le repaire du liéros, vers le sommet d'une colline que les serfs labourent, en haillons. Vêtu de son armure, le faune, l'homme, est assis sous le chêne de justice, et s'appuie sur son glaive. A genoux, le vaincu lui fait hommage, el, pour sceller la paix, donne en épousailles sa lille, avec de l'or, des chevaux, des châsses d'argent, des armes, dot et butin. Esclave, la femm.e ment, trompe. Le serf pèche avec la châtelaine.

Aux actes suivants, tous les avatars de l'amour sont représentés, d'époques en époques, de race en race. Œdipe erre, Othello étrangle Desdémone. Roméo et Juliette se chérissent. Antony poignarde. Armé de la religion et de la loi, le mari remplace le chef de horde, l'homme fauve, et sans moins de férocité.

Ainsi le spectacle se poursuit, traversant lu série des siècles. Les scènes d'amour y

sont mimées chaque fois jusqu'à la réalité la plus humble du dénouement. Gela finit par le retour du faune et de son cortège de nymphes. Il reprend sa flûte. Il rappelle les cris entendus dans les affres de la passion éternelle. Il dit les actes du monde s'enroulant et se déroulant autour du Phallos divin, et le ballet recommence que complètent des tableaux vivants d'un érotisme féerique.

D'autres pièces que j'ai vues résument ainsi la passion à travers les âges. Gela justifie des décors merveilleux et divers, d'acte en acte, des façons multiples de dialogue, des études de mœurs hétérogènes. Un drame se passant, comme chez nous, selon les unités de temps et de lieu ne plairait pas. L'esprit bien plus synthétique delà foule aime cette négation du temps, et cette recherche de la transformation d'une idée, d'un instinct au cours des sociétés successives. Gela contient de la féerie, du drame

lyrique, de la comédie senlimentalc, de la farce, des priapées et de somptueuses danses. Ce fut après l'un de ces spectacles que je constatai la force de mon inclination à l'égard de Pythie. Gomme la foide remuait, se regardait, se saluait à l'éclat des mille fleurs électriques tout à coup en incendie sur les arbres de fer qui forment la végétation fabuleuse des colonnes, un homme s'approcha, d'elle, le sourire dans la barbe. Elle le reconnut. Ils se tendirent la main. Elle lui fit place au long d'elle sur la fourrure du divan. Ils ne tardèrent pas à rire en chuchotant, et il fallutjDien prévoir, aux baisers qu'ils prolongèrent les yeux clos, des intimités prochaines. Sans doute l'altération de mon visage avertit Théa de ma peine. Elle me dit de la suivre jusqu'aux salles souterraines où la fête continuait. J'obéis, non sans me retourner encore, avant de descendre, pour savourer la douleur, et voir la barbe dure de l'intrus

contre les lèvres chéries de moi, sa couronne de palmes unie à la couronne de palmes, et sa forte musculature empreinte aux douceurs des lignes onduleuses. Une angoisse physique m'abîma le corps. Je respirai mal. Dans la main de Théa la mienne s'amollit. Les veines gonflèrent sur mes tempes. Je ressaisis très lentement mon énergie qui fuyait. A celte minute, mon cher ami, je me rappelai ce que vous m'avez dit à Biarritz de la torture passionnelle. Oui, le chagrin de se savoir abandonné cause un mal physique. Ce n'est pas seulement notre orgueil qui pleure, ce sont nos fibres, nos os, notre sang. Je le sentis alors, et je m'épouvantai de mon état. Elle me rasséréna peu la contemplation des salles souterraines. Leurs murs de miroirs semblent éclairés par des fleurs versicolores dont les pistils sont des feux lumineux. Je vis sans joie les femmes et les hommes se blottir au fond des loges som-

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bres, sur Touverlure desquelles retombaient les plis de toiles peintes. Je goûtai d'une bouche fade les breuvages d'or que des enfants chinoises versèrent dans les coupes. Le délire fringant des musiques frappa mon oreille de sons inutiles. Bien que j'eusse consenti à ces voluptés, les caresses tour à tour bestiales, légères, énervantes d'une femme à la gorge roide et aux mains crispées, si elles secouèrent mon corps de convulsions imprévues et firent grincer mes dents, n'effacèrent pas l'image de Pythie aux bras de l'autre, ni la colère que me laissait son indifférence. En vain Théa me fit boire les lèvres d'une Malaise serpentine, et les seins d'une grasse Chinoise ; en vain elle enveloppa mes reins avec l'étreinte dune blonde fleurant la tiédeur du lait. J'y gagnai la fatigue du corps sans obtenir la lassitude de mon angoisse.

Nous quittâmes les matelas de soie violette qui garnissaient la loge, et nous rcslà-

mes sous la tenture levée. Defrière nous à la lueup d'une veilleuse, la blonde épuisée de plaisir sommeilla. Les salles octogones convergeaient, de leurs murs en miroirs, jusqu'au carrefour où nous nous tenions. Ivres de cette liqueur d'or dont nous avions bu, aphrodisiaque certain, les femmes coururent en farandole, leurs poitrines tremblantes, nues jusque la ceinture qui retenait leurs chlamydes roulées. Vers le signe des hommes, trop peu nombreux, les bacchantes se glissaient sous les portières des loges ouvertes aux angles des salle» octogones. Des glaces multipliaient les rires vermeils de bouches, l'éclat de dentures, les gestes blancs ou bruns de bras, les danses rythmiques de jambes en bas écartâtes. Dix ventilateurs soufflèrent des boufl'ées de parfums sur le murmure de la cohue chaude. Un moment on admira la science d'une danseuse qui ranimait les sourires des hommes, en mimant, du ventre,

LA CITK PROCHAINE î)l

toutes les sortes de joies. Pins tard, une grappe de femmes se noua, bianches et brunes. Des soupirs gonflèrent l'ivoire des torses. A des trapèzes des filles maigres se balancèrent, tournèrent, offrirent aux yeux les lignes tendues de leurs hanches arides.

Gémissantes, hurlantes, furieuses et joyeuses, les femmes s'écrasaient s'abattaient, se dressaient pour atteindre les reins d'un éphèbe monté sur une escabeile, et qui se prometlait à la plus alerte. Une seconde, il me sembla voir Pythie entre elles, ses aisselles fauves, sa croupe large. Mais Théa me couvrit le visage de son visage, et me repoussant dans notre loge laissa retomber la tenture peinte sur la lumière des fleurs incendiées.

Nous nous retrouvâmes dans la pénombre rouge, à genoux sur la soie des coussins. D'autres femmes s'étaient glissées, râlaient. Une odeur de chairs brûlantes, un parfum

d'éther et de rose m'étouffa. Des mains me happèrent. Des bouches se collèrent à ma peau. Je tombai entre des bras. Des étreintes se refermèrent. Il y eut les feux noirs des yeux, les haleines, le rampement des peaux veloutées, la griffure des mains cruelles, les morsures des bouches sèches, l'afflux et le reflux des chairs contre ma chair, la succion des lèvres ventouses, des gorges molles aplaties dans mes mains, des baisers extraordinaires, le grattement des toisons. Etranglée de douleur ou de joie, une brama lamentablement. Des femmes chaudes me noyèrent.

J'étouflai. Mon corps se tendit en arc. J'eus peur de mourir, je me débattis; je repoussai ce mouvement vermiculaire : je tirai mon corps des mains, des bras, des jambes; j'atteignis la tenture et l'écartai. Partout grognait la luxure de couples informes. Devant moi, une enfant collée au miroir tout embu par sa tiédeur, sanglotait voluptueusement

contre son image. Je complétai son rêve avec ma force.

En haut, dans la salle aux coupoles, on retrouve les voltes des musiques, des tables mises, des boissons fortifiantes. On reprend la mesure des choses. On s'apaise devant l'harmonie architecturale des nefs infinies, devant les couleurs des fleurs de verre où 1 électricité brille.

Ces sortes de cérémonies ont lieu une fois la semaine. Je m'explique bien que, comparées à de telles luxures, les petites niaiseries du sentiment paraissent rien. Allez donc parler « clair de lune, passion éternelle, âmes sœurs » à des gaillardes ainsi rassasiées, une fois la semaine. Elles vous regardent comme un enfant benêt. Mais cela réduit au minimum les drames passionnels. Le communisme de sensations erotiques détruit le désir de propriété sur l'amante ou sur l'amant. On se laisse libre d'ofi'rir le baiser à qui bon

semble, sans qu'une connivence première entraîne l'obligation de connivences futures. L'amour ne tient pas, ici, la place qu'il occupe dans le vieux monde. Et cependant, je vous l'assure. On sait mieux proûter des plaisirs qu'il comporte.

Aussi les romans, les livres sentimentaux n'attirent-ils l'attention de personne. Les femmes comme les hommes, réclament aux bibliothèques les ouvrages d'histoire, de linguistique, de géographie, de science. De là l'extrême intelligence de tous. N'ayant plus à se munir contre les combats nécessités chez nous par la conquête de l'amour et du pain, les peuples de Jérôme le Fondateur passent leurs loisirs à fortifier leur âme par le savoir. Ils parlent des problèmes de science, comme les joueurs européens parlent des problèmes du baccara, des échecs ou de l'écarté. Ils s'amusent à rivaliser de connaissances. Vous l'imaginez facilement : à la suite des orgies

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hebdomadaires qui lassent, dans les théâtres, leur instinct sexuel, ni les hommes ni les femmes ne combinent de rendez- vous dans l'intervalle de ces fêtes. S'ils accordent des politesses, ce n'est pas avec fièvre, mais par politesse.

Vous n'entendrez personne, ici, se complaire à narrer les péripéties de ces aventures communes, comme vous n'entendez personne, en Europe, insister sur les menus de ses repas. C'est, en cette contrée de Malaisie, un peuple aux instincts rassasiés, et qui n'a plus de convoitises, sinon pour l'esprit.

Dans une prochaine missive, je vous entretiendrai de l'éducation reçue par les enfants ; vous verrez avec quel art les institutrices et les professeurs leur donnent le goût et l'avidité de connaître le plus (1).

(1) Cf. Fénélon, Téléma(iiie, Livre IX.

Après que l'armée fut partie, Idoméaéc mena Mentor dans tous les quartiers de la ville.

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Voyons, disait Mentor, combien vous avez d'hommes et dans la vilJe et dans la campagne voisine ; faisons-en le dénombrement.

Examinons aussi combien vous avez de laJjourcurs parmi ces hommes. Voyez combien vos terres portent dans les années médiocres, de blé, de vin, d'huile, et des autres choses utiles, nous saurons par cette voie si la terre fournit de quoi nourrir tous ses habitants, et si elle produit encore de quoi faire un commerce utile de son superflu avec les pays étrangers.Examinons aussi combien vous avez de vaisseaux et de matelots ; c'est par là qu'il faut juger de votre puissance.

Il alla visiter le port et entra dans chaque vaisseau. Il s'informa des pays où chaque vaisseau allait pour le commerce ; quelle marchandise il y apportait, celle qu'il prenait au retour; quelle était la dépense du vaisseau pendant la navigation ; les prêts que les marchands se faisaient les uns aux autres ; les sociétés qu'ils faisaient entre eux, pour savoir si elles étaient équitables et fidèlement observées ; enfin les hasards des naufrages et les autres malheurs du commerce pour ^prévenir la ruine des marchands, qui par l'avidité du gain, entreprennent souvent des choses qui sont au delà de leurs forces.

Il voulut qu'on punît sévèrement toutes les banqueroutes parce que celles qui sont exemptes de mauvaise foi ne le sont presque jamais de témérité. En même temps il fît des règles pour faire en sorte qu'il fût aisé de ne faire jamais banqueroute. Il établit des magistrats à qui les marchands rendaient compte de leurs effets, de leurs profits, de leurs dépenses et de leurs entreprises. 11 ne leur était jamais permis de risquer le bien d'autrui, et ils ne pouvaient

même risquer la moitié du leur. De plus, ils faisaient en société les entreprises qu'ils ne pouvaient faire seuls : et que la police de ces sociétés était inviolable par la rigueur des peines imposées à ceux qui ne les suivraient pas. D'ailleurs, la liberté du commerce était entière : bien loin de le gêner par des impôts, on promettait une récompense à tous les marchands qui pourraient attirer à Salente le commerce de quelque nouvelle nation.

Ainsi les peuples y accoururent bientôt en foule de toutes parts. Le commerce de cette ville était semblable au flux et au reflux de la mer. Les trésors y entraient comme les flots viennent l'un sur l'autre. Tout y était apporté, et tout en sortait librement. Tout ce qui entrait était utile, ce qui sortait laissait, en sortant, d'autres richesses à sa place. La justice sévère présidait dans le port au milieu de tant de nations. La franchise, la bonne foi, la candeur, semblaient du haut de ses superbes tours, appeler les marchands des terres les plus éloignées; chacun de ses marchands, soit qu'il vînt des rives orientales où le soleil sort chaque jour du sein des ondes, soit qu'il fut parti de cette grande mer où le soleil, lassé de son cours, va éteindre ses feux, vi" vait paisible et en sûreté dans Salente comme dans sa patrie.

Pour le dedans de la ville. Mentor visita tous les magasins, lout'-s les boutiques d'artisans, et toutes les places publiques. Il défendit toutes les marchandises de pays étrangers qui pouvaient introduire le luxe et la mollesse. Il régla les habits, la nourriture, les meubles, la grandeur et-1'ornement des maisons pour toutes les conditions diflércntes. Il bannit tous les ornements d'or et d'argent, et il dit à Idoménéc :

<i Je ne connais qu'un seul moyen pour rendre votre peuple modeste dans sa dépense, c'est que vous lui en donniez ▼ous-même l'exemple. 11 est nécessaire que vous ayez une certaine majesté dans votre extérieur ; mais votre autorité sera assez marquée par vos gardes elles principaux ofGcicrs qui vous environnent. Contentez-vous d'un habit de laine très fine teinte en pourpre: que les principaux de l'Etat, après vous, soient vêtus de la même lai^e, et que toute la différence ne consiste que dans la couleur et dans une légère broderie d'or que vous aurez sur le bord de votre habit. Les différentes couleurs serviront à distinguer les différentes conditions, sans avoir besoin ni d'or, ni d'argent, ni de pierreries. Réglez les conditions par la naissance. Mettez au premier rang ceux qui ont une noblesse plus ancienne et plus éclatante. Ceux qui auront le mérite et l'autorité des emplois seront assez contents de venir après ces anciennes et illustres familles qui sont dans une si longue possession des premiers honneurs. Les hommes qui n'ont pas la même noblesse leur cèderontsans peine, pourvu que vous ne les accoutumiez point à méconnaître dans une trop prompte et trop haute fortune, et que vous donniez des louanges à la modération de ceux qui seront modestes dans la prospérité. La distinction la moins exposée à l'envie est celle qui vient d'une longue suite d'ancêtres. Pour la vertu, elle sera assez excitée, et on aura assez d'empressement à servir l'Etat, pour\"u que vous donniez des couronnes et des statues aux belles actions, et que ce soit un commencement de noblesse pour les enfants de ceux qui les auront faites. Les personnes du premier rang, après vous, seront vêtues de blanc avec une frange d'or au bas de leurs habits. Ils auront au doigt un anneau

d'or, et au cou une médaille d'or avec votre portrait. Ceux du second rang seront velus de bleu, ils porteront une frange d'argent avec l'anneau, et point de médaille ; les troisièmes de vert, sans anneau et sans frange, mais avec la médaille d'argent ; les quatrièmes d'un jaune d'aurore ; les cinquièmes d'un rouge pale ou de rose ; les sixièmes, de gris de lin et les septièmes, qui seront les derniers du peuple, d'une couleur mêlée de jaune et de blauc. Voilà les habits de sept conditions différentes pour les hommes libres. Tous les esclaves seront vêtus de gris brun. Ainsi sans aucune dépense, chacun sera distingué selon sa condition, et on bannira de Salcnte tous les arts qui ne servent qu'à entretenir le faste. Tous les artisans qui seront employés à ces arts pernicieux serviront, aux arts nécessaires, qui sont en petit nombre, ou au commerce, ou à l'agriculture. On ne souffrira jamais aucun changement, ni pour la nature des étoffes, ni pour la forme des habits ; car il est indigne que des hommes destinés à une vie sérieuse et noble s'amusent à inventer des parures affectées, ni qui permettent que leurs femmes, à qui ces amusements seraient moins honteux, tombent jamais dans cet excès. »

Mentor, semblable à un habile jardinier qui retranche dans ses arbres fruitiers le bois inutile, lâchait ainsi de retrancher le faste qui corrompait les mœurs ; il ramenait toutes choses à une noble et frugale simplicité. II régla de même la nourriture des citoyens et des esclaves.

« Quelle honte, disait-il, que les hommes, les hommes les plus élevés fassent consister leur grandeurdans les ragoûts, par îsquela ils amollissent leurs âmes, et ruinent insensiblement la santé de leurs corps. Ils doivent faire consister leur bonheur dans leur modération, dans leur autorité pour faire du bien aux autres hommes, et dans la réputation que

leurs bonnes actions doivent leur procurer. La sobriété rend la nourriture la plus simple très ag:réable. C'est elle qui donne, avec la santé la plus vigoureuse, les plaisirs les plus purs el les plus constants. îl faut donc borner vos repas aux viandes les meilleures, mais apprêtées sans aucun ragoût. C'est un art pour empoisonner les hommes, que celui d'irriter leur appétit au delà de leur vrai besoin. »

Idoménée comprit bien qu'il avait eu tort de laisser les habitants de sa nouvelle ville amollir et corrompre leurs mœurs, en violant toutes les lois de Minos sur la sobriété; mais le sage Mentor lui fit remarquer que les lois mêmes, quoique renouvelées seraient inutiles, si l'exemple du roi ne leur donnaitune autorité qui ne pouvait venir d'ailleurs. Aussitôt Idoménée régla sa table, où il n'admit que du pain cvccllent, du vin du pays qui est fort et agréable, mais en fort petite quantité, avec des viandes simples, telles qu'il en mangeait avec ses autres Grecs au siège de Troie. Personne n'osa se plaindre d'une règle que le roi s'imposait luimême et chacun se corrigea ainsi de la profusion et de la délicatesse où l'on commençait à se plonger pour les repas.

Mentor retrancha ensuite la musique molle et efféminée, qui corrompait toute la jeunesse. Il ne condamna pas avec une moindre sévérité la musique bachique, qui n'enivre guère moins que le vin, et qui produit des mœurs pleines d'emportement et d'imprudence. Il borna toute la musique aux fêtes dans les temples, pour y chanter les louanges des dieux, et des héros qui ont donné l'exemple des plus rares vertus. Il ne permit aussi que pour les temples les grands ornements d'architecture, tels que les colonnes, les frontons, les portiques. Il donna des modèles d'une architecture simple et gracieuse pour faire, dans un médiocre

espace, une maison gaie et commode pour une famille nombreuse ; en sorte qu'elle fût tournée à un aspect sain, que les logements en fussent dégagés les uns des autres, que l'ordre et la propreté s'y conservassent facilement, et que l'entretien fût de peu de dépenses.

Il voulut que chaque maison un peu considérable eût un salon et un petit péristyle, avec de petites chambres pour toutes les personnes libres. Mais il défendit très sévèrement la multitude superflue et la magnificence des logements. Ces divers modèles de maisons, suivant la grandeur des familles, servirent à embellir à peu île frais une partie de la ville, et à la rendre régulière ;au lieu que l'autre partie déjà achevée suivant le caprice et le faste des particuliers, avait malgré sa magnificence, une disposition moins agréable et moins commode. Cette nouvelle ville fut bâtie en très peu de temps, parce que la côte voisine de la Grèce fournit de bons architectes, et qu'on fit venir un très grand nombre de l'Épire et de plusieurs autres pays, à condition qu'après avoir achevé leurs travaux, ils s'établiraient autour de Salente, y prendraient des terres à défricher, et serviraient à peupler la campagne.

La peinture et la sculpture parurent à Mentor des arts qu'il n'est pas permis d'abandonner, mais il voulut qu'on souffrît dans Salente peu d'hommes attachés à ces arts. Il établit une école où présidaient des maîtres dun goût exquis, qui examinaient les jeunes élèves.

« II ne faut, disait-il, rien de bas et de faible dans ces arts qui ne sont pas absolument nécessaires. Par conséquent on n'y doit admettre que des jeunes gens d'un génie qui promette beaucoup, et qui tendent à la perfection. Les autres sont nés pour des arts moins nobles, et ils scrojitcm-

ploycs plus uliloment aux besoins ordinaires de la République. Il ne faut employer les sculpteurs et les peintres que pour conserver la mémoire des grands hommes et des grandes actions. C'est dans les bâtiments publics ou dans les tombeaux qu'on doit conserver les représentations de tout ce qui a été fait avec une vertu extraordinaire pour le service de la patrie. »

Au reste, la modération et la frugalité de Mentor n'empêchèrent pas qu'il n'autorisât tous les grands bâtiments destinés aux courses de chevaux et de chariots, aux combats de lutteurs, à ceux du ceste et à tous les autres exercices qui cultivent les corps pour les rendre plus adroits et plus vigoureux.

Il retrancha un nombre prodigieux de marchands qui vendaient des étoiles façonnées des pays éloignes, des broderies d'un prix excessif, des vases dor et d'argent avec des figures de dieux, d'hommes et d'animaux ; enfin, des liqueurs et des parfums. Il voulut même que les meubles de chaque maison fussent simples et faits de manière à durer longtemps. En sorte que les Salentms, qui se plaignaient hautement de leur pauvreté, commencèrent à sentir combien ils avaient de richesses superflues mais c'étaient des richesses trompeuses qui les appauvrissaient, et ils devenaient effectivement riches à mesure qu'ils avaient le courage de s'en dépouiller.

« C'est s'enrichir, disaient-ils eux-mêmes, que de mépriser de telles richesses, qui épuisent l'État, et que de diminuer ses besoins, en les réduisant aux vraies nécessités de la nature. »

Mentor se hâta de visiter les arsenaux et tous les magasins, pour savoir si les armes, et toutes les autres choses

nécessaires à la guerre, étaient en bon état : car il faut, disait-il, être toujours prêt à faire la guerre pour n'étro jamais réduit au malheur de la faire. Il trouva que plusieurs choses manquaient partout. Aussitôt on assembla des ouvriers pour travailler sur le fer, sur l'acier et sur l'airain. On voyait s'élever des fournaises ardentes des tourbillons de fumée et de flammes si^mblablcs à ces feux souterrains que vomit le mont litna. Le marteau résonnait sur l'enclume, qui gémissait sous les coups redoublés. Les montagnes voisines et les rivages de la mer en retentissaient ; on eût cru être dans cette île où Vulcain, animant les cyclopes, forge des foudres pour le père des dieux ; et, par une sage prévoyance, on voj-ait dans une profonde paix tous les préparatifs de la guerre.

FInsuite Mentor sortit de la ville avec Idoménée, et trouva une grande étendue de terres fertiles qui demeuraient incultes, d'autres n'étaient cultivées qu'à demi, par la négligence et par la pauvreté des laboureurs qui, mantiuant d'hommes et de bœufs, manquaient aussi de courage et de force de corps pour mettre l'agriculture dans sa perfection.

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