‹ La citoyenne TallienChapitre 113 sur 122 · C. princesse de Chimay · texte numérisé non relu

C. princesse de Chimay

Mercredi 22 octobre.

A Monsieur Laf/îtte.

Lettre de Marc-Antoine Jullien, datée du 22 septembre 1823, adressée aux éditeurs de la collection des Mémoires relatifs à la Révolutioriy et insérée à la fin des Mémoires de Louvet.

Dès le 11 thermidor, comme on peut le voir dans le Moniteur. Carrier et son collègue Tallien se réunirent pour me dénoncer. Le premier voulait se venger du jeune audacieux qui avait osé provoquer son rappel. Le second voulait profiter de la circonstance de monpassage et séjour momentané à Bordeaux, pour détourner sur la tête obscure et dévouée d'un jeune homme

qu'il espérait pouvoir facilement sacrifier, l'odieux de ses propres acles. Il se ménacreait ainsi les movens de se réconcilier avec les députés girondins encore vivants, que le changement de système et la force des choses allaient ramener dans le sein de la Convention.

Ce n'est point une supposition gratuite, mais un fait qui m'a été bien démontré et dont je puis produire quelques preuves :

1° Une dame que j'avais connue à Bordeaux et qui conservait à Paris des relations avec la belle madame Thérésia Cabarrus- Fontonay, devenue madame Tallien, m'a raconté qu'à la suite d'un diner où se trouvaient plusieurs membres du parti qu'on a nommé Thermidorien, tels que les députés Fréron, Legendre, Bourdon de l'Oise, Benlabole, Courtois, etc., Tallien qui les avait réunis chez lui, leur tint à peu près ce langage :

« Nous avons tous participé de quelque manière, ou par des m.issions dans des départements, ou par notre coopération dans les comités, ou par nos discours dans l'Assemblée, au régime qui vient de finir. Nous devons nous bien entendre pour nous soutenir mutuellement contre les députés naguère proscrits qui vont rentrer dans la Convention, et pour prévenir des réactions violentes dont nous serions à notre tour victimes. Le fait le plus grave, et qui exciterait le plus contre nous la haine des girondins, c'est le supplice de plusieurs de leurs collègues mis hors la loi. C'est à Bordeaux, et pendant la mission que j'y ai remplie avec Ysabeau, qu'une partie de ces députés a péri sur l'échafaud. Si nous savons rejeter tout ce que leur mort offre d'odieux et faire retomber la mort de leurs amis sur quelques agents subalternes et obscurs, étrangers à la Convention, les députés girondins qui vivent encore, n'ayant plus à nous imputer la fin déplorable de leurs collègues, pourront se rapprocher de nous, et ce rapprochement est seul capable de prévenir de nouvelles révolutions qui seraient peut-être encore plus sanglantes. »

11 fut donc formellement convenu, entre ces députés, d'après

l'intérêt politique qui leur était commun, qu'on ferait peser

^'odieux de la mission de Bordeaux sur un jeune homme de

dix-neuf ans^ qui s'était trouvé envoyé dans celte ville pendant

les derniers mois du régime de la Terreur. Ce jeune homme, averti à la Rochelle, en lisant les journaux du 11 thermidor, des attaques publiques dirigées contre lui par ses deux ennemis, Carrier etTallien, n'en est pas moins revenu volontairement et immédiatement à Paris, où il s'était présenté au Comité de salut public, qui lui avait accordé huit jours pour rédiger le compte rendu de sa mission, et où Tallien s'était empressé de le faire an^êter, le môme jour, par un mandat d'arrêt signé de lui et de ses collègues Billaud-Varennes, Collot d'Herbois et Barère, quoiqu'un décret récent de la Convention nationale exigeât le concours et les signatures de sept membres au moins de l'un des comités de sûreté générale ou de salut public, pour rendre une arrestation légale. On voit, par ce seul fait, combien Tallien attachait de prix à empêcher le jeune Jullien de se faire entendre.

2° Plusieurs brochures, dont une intitulée Histoire de Bordeaux^ etc., furent écrites sous la dictée de Tallien, imprimées par ses soins et répandues avec profusion, pour égarer l'opinion publique et celle des Bordelais eux-mêmes, en faisant attribuer au jeune Jullien les maux qu'ils avaient soufferts. L'auteur de ces écrits, M. B. delà C..., avec lequel je me suis rencontré longtemps après, en 1808 ou 1809, m'a fait à ce sujet un aveu positif, très remarquable. Comme il occupait, après le 9 thermidor, une place auprès du représentant Tallien, il avait suivi les instructions de son protecteur, en publiant contre le jeune Jullien, qu'il ne connaissait pas et qu'il n'avait même jamais vu, une brochure dans laquelle les faits arrivés à Bordeaux étaient présentés sous le point de vue que Tallien jugeait favorable à ses intérêts.

3» Plusieurs journaux, dont les rédacteurs se prêtaient volontiers aux désirs d'un membre influent du Comité de salut public, l'Orateur du peuple, rédigé par Fréron, l'Ami des citoyens^ le Journal de Perlet.., représentèrent à l'envi le jeune Jullien, auquel on affectait alors de donner beaucoup d'importance, et qu'on retenait en prison sans vouloir le faire jugei\ malgré ses réclamations énergiques et réitérées, comme le

principal auteur des événements dont Bordeaux avait naguère été le théâtre.

4** Le député Ysabeau, membre du nouveau Comité de sûreté générale, comme Tallien l'était du Comité de salut public, fut envoyé en mission à Bordeaux par son collègue et par une décision de ces deux comités, pour étouffer la manifestation de l'opinion publique, qui commençait à disculper hautement le jeune JuUien des accusations dirigées contre lui par quelques hommes puissants intéressés à le calomnier et à le perdre.

4*^ L'un des collègues de Tallien, Fréron, rédigeait Curateur du 'peuple ; un ancien secrétaire de Tallien, ou son adjoint lorsqu'il était secrétaire de la Commune de Paris, à l'époque des massacres du 2 septembre 92, nommé M... fils^ et qui signait ses articles Felhémési^ dans un journal du temps, VAmi des citoyens^ reproduisaient souvent, dans ces deux feuilles, des articles tendant à m'imputer les crimes commis à Bordeaux. Ces hommes ne me connaissaient point et n'avaient personnellement aucun intérêt à me nuire ; mais ils rendaient un service essentiel à Tallien, qui était fort en crédit et très puissant, en contribuant à fo-ire oublier sa mission de Bordeaux et à me représenter comme ayant fait tout le mal. J'étais toujours détenu et je n'ai pu connaître que longtemps après cos'infàmes machinations et le système profondément machiavélique et atroce, combiné avec une méchanceté infernale, pour faire d'un jeune homme obscur et mourant d'une maladie de poitrine dans une prison 3 le bouc émissaire des représentants du peuple en mission à Bordeaux, qui voulaient se réhabiliter à mes dépens.

i. Méhée de la Touche (J.-T.).

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