DANS LA POÉSIE DU NORD
Poëme irlandais de CuchuUin.
Il semble que le combat de Hildebrand et de Hadebrand soit encore du nombre de ces traditions poétiques dont rhéritage resta commun aux nations du Nord et à celles de TOrient. M. Ampère (Uist, littéraire, t. ÏI) a signalé Tétonnante ressem^ blance du récit germanique avec Tépisode du Schahnamehy où le héros dala Perse Rustam combat Zohrab son fils,'qu*il lue sans le reconnaître. Il a retrouvé la même aventure dans deux chants celtiques, l'un, publié parmi les fra|ments supposés d'Ossian, Fautre dans une collection de poëmes irlandais, dont' on s'accorde à. reconnaître Tauthenticité. C'est celui que j*ai essayé de traduire, comme un document de plus à l'appui de Fantique paren^ qui unissait les Celtes et les Germains.
Sous le règne de Conor Mac Nessa, roi d'Ulster, vers les approches de l'ère chrétienne, Tlrlatide était peuplée de guerriers si célèbres, que toute l'Europe connaissait tf les héros de tlte d'Occident^ i» CuchuUin, après de lointaines expéditions, aima en Albanie (Ecosse) une belle princesse appelée Aifé ; et, i^pprfé par les affaires de son paj^s; il la laissa enceinte efi^hii rècofiflmandant, si elle avait un fils j de le faire exeroer «au inétiélr des armes, et de l'envoyer ensuite en Dlster. Il devait 9^ faire i^connaître au moyen d'une chaîne d'or que CuchuUin remit' à la mère en y ajoutant ces trois préceptes que le jeun^ guerrier observait: De ne jamais révéler son nom à un ennemi; dé'ne point livrer passage à quiconque semblerait l'exiger comme un
droit; et de ne jamais refuser le combat à aucun chevalier sous
le soleil.
Âifé envoie son iils; mais il semble que par jalousie elle ait
évité de lui donner les instructions qui lui auraient fait connaître
son père... Il arrive tout armé. Un héraut va le reconnaître. f Gonloch, superbe et hardi, a traversé les flots qui baignent
la terre d'Érin. Animé par la gloire, il est venu des murs de
Dunscaik pour visiter la côte d*Érin, pour éprouver Tannée
puissante.
d Sois le bienvenu, jeune homme au visage intrépide, couf vert d*armes éclatantes. Sans doute tes pas se sont égarés, f hôte illustre. Mais puisque le vent d'est t'a poussé sain et sauf € sur ce rivage, raconte-nous tes courses ; fais-nous le récit des € exploits qui ont étendu ta gloire.
a Ne fais point comme d'autres venus de la terre d'Albanie, « ne rejette point ma demande, ne force pas Tépée conquérante « à sortir du fourreau pour te terrasser, ô jeune homme ! si « comme eux, par ufl vain orgueil, tu refusais de payer au pas- « sage du pont le tribut accoutumé. »
— Le jeune homme répondit : « Si telle a été jusqu'ici la a coutume de votre île odieuse, sachez qu'elle n*humiliera plus « aucun chef, car ce bras va effacer votre orgueilleuse loi. »
En disant ces mots, Gonloch se met en défense : son épée ne trouve pas de repos qu'il n'ait jeté autour de lui cent guerriers sur la poussière. Conor demande s'il n'y a plus de héros qui veuille se mesurer avec cet étranger. Conall s'avance, et il est fait prisonnier. On envoie chercher Cuchullin dans sa haute demeure de Dundalgan; on lui montre des morts et son ami enchaîné. Il hésite cependant à combattre ce guerrier inconnu. Il ne cède qu'aux prières réunies de tous ses compagnons d'armes.
Alors, d'un pas ferme et d'un air intrépide, Cuchullin s'avança, et adressa ces mots à l'ennemi : a Permets, ô vaillant € guerrier, que je requière ceci de ta courtoisie : conGe-moi ton
ET PIÈCES JUSTIFICATITES. 441
« dessein et ton nom; quel est ton lignage et ton pays? Ne re- 9 pousse pas une main amie, et ne rejette pas la paix que je « t'offre. Cependant, si tu préfères le hasard des armes, alors <ï je te présente le combat, jeune homme aux beaux cheveux. »
« — Jamais la peur ne sera maîtresse du cœur d'un héros; « jamais, pour satisfaire une oreille curieuse, je ne trahirai ma « renommée. Non, ô noble chef, je ne révélerai à personne ni (( mon nom, ni mon dessein, ni ma naissance. Et je ne cherche a point à éviter le combat que tu m'offres, encore que ton bras « semble fort et ton glaive éprouvé.
« Cependant, je le confesse : si mon vœu l'eût permis, je « n'aurais point résisté à ta requête, j'aurais serré avec joie ta « main pacifique, tant la vue de ce visage étouffe en moi toute « pensée ennemie, tant ces nobles traits maîtrisent mon cœur, j»
Alors, et malgré eux, les chefs commencèrent le combat : l'honneur réveillait leurs forces endormies. Terribles étaient les coups que portaient les bras vaillants, et longtemps leurs destins demeurèrent indécis. Car, jusqu'à cette heure, Tœil n'avait jamais vu un combat soutenu de la sorte, une victoire si opiniâtrement poursuivie. A la fin, la colère et la honte soulevèrent Tâme de Cuchullin ; il poussa sa lance étincelante avec une habileté fatale, et jeta sur le champ de bataille le jeune guerrier mourant...
« Noble jeune homme! cette blessure, je le crains, n'est pas « de celles qu'on peut guérir. Maintenant donc fais-moi savoir <( ton nom et ton lignage, et d'où tu viens et pourquoi, afin que « nous puissions t' élever une tombe qui t'honore, et qu'un chant <( de gloire immortalise ta louange.
« — Approche, répliqua le jeune blessé, plus près, plus près « de moi! Oh! que je meure sur cette terre chérie et dans tes a bras bien-aimés! Ta main, mon père, guerrier malheureux! Et (( vous, défenseurs de notre île, approchez pour entendre ce qui a fait l'angoisse de mon âme : car je vais briser de douleur le « cœur d'un père.
« le premier des héros! écoute ton fils, reçois le dernier c soupir de Conloch ; vois le nourrisson de Dunscaik, vois Théc ritier chéri de Dundalgan. Vois ton malheureux fils trompé ff par les artifices d'une femm« ^x par une fatale promesse. 11 c tombe, triste victime d'une mort prématurée.
« mon père! n'as-tu pas reconnu que je n'étais qu'à moitié c ton ennemi? et quand ma lance était dardée contre toi, n'as-tu c pas vu qu'elle se détournait de ta poitrine? i