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La civilisation classique et la culture allemande

La Semaine du Livre, organisée à Lyon pendant les vacances de Pâques, comptera parmi les belles manifestations de la pensée française au cours de la guerre européenne. A cette occasion, M. Emile Boutroux prononça un discours d'un vif intérêt, dont le lecteur trouvera ici un résumé aussi fidèle que le permettent des notes hâtivement prises.

L'éminent philosophe établit un parallèle entre la kultur allemande et la civilisation classique. Il rattache, en effet, la civilisa-, tion française au monde grec et au monde latin et, avec une modestie nationale singulièrement rehaussée par l'outrecuidance germanique, professe que notre idéal social n'est, dans son fond, qu'un développement harmonieux de celui d'Athènes et de Rome.

Qu'est-ce que la civilisation? Le mot l'indique : dans « civilisation » il y a « cité ». La civilisation, c'est l'état de l'homme adapté à la vie civile, à la vie de société gouvernée par des lois. Ainsi que l'enseignait Aristote, l'homme est, par nature, un animal sociable, politique; et, comme il y a vingt siècles, c'est à rendre l'homme plus sociable que travaille aujourd'hui encore la civilisation classique. Plus sociable, ou, en bon vieux français, plus poli : d'une politesse qui n'est pas un rite, un masque, un mensonge, ce que les Allemands, avec leur légendaire incompréhension des vocables français, appellent « coquetterie » ; d'une politesse qui a dans le cœur et l'esprit des racines pro-

1. Conférence faite par M. Emile Boutroux, le 30 avril 1916, à Lyon, sous la présidence de M. Herriot, maire de Lyon, à l'occasion de la « Foire du Livre » .

fondes, et qui procède d'un souci constant de rendre plus conforme à la justice, plus intime et plus doux le commerce entre les hommes.

11 n'y a guère plus d'un demi-siècle que les Allemands ont changé le c de notre mot « culture » contre un, pour en faire leur kultur. Il leur semble qu'ainsi germanisé, ce mot affirme l'originalité de leur développement national. Ils ont de plus en plus coupé les liens qui les rattachaient à la civilisation européenne. Dans l'Europe décadente et moribonde ils sont, disent leurs professeurs, la vie, la force et l'avenir. Ils se considèrent comme investis d'une mission d'assainissement et de balayage. Depuis que, par la félonie, ils ont détruit les légions de Varus, c'est toute la latinité qu'ils ont la vocation de subjuguer et de régénérer. La guerre actuelle n'est qu'un épisode plus sanglant d'une lutte poursuivie à travers les siècles. Leur kultur doit se développer en opposition avec la civilisation gréco-latine.

Race primitive et pure, le peuple allemand n'a pas besoin de faire appel à des disciplines étrangères, si consacrées, si brillantes soient-elles. C'est en lui-même qu'il doit puiser toute force et toute lumière; c'est dans sa conscience nationale toute seule, que doivent s'élaborer les règles de sa conduite. C'est en pénétrant plus avant dans cette conscience, qu'il atteindra la divinité, à laquelle il tient immédiatement. Fort de ce contact, de cette union intime avec l'infini, il s'attribue intrépidement une triple mission de conquérant, de purificateur et d'organisateur de l'univers. La grande idée allemande, c'est l'idée du Tout, die Idée des Ganzen. Dans la métaphysique, dans la poésie, dans la musique, cette idée enfanta des chefs-d'œuvre. Mais, non contents de contempler le Tout idéal, les Allemands en vinrent à se considérer comme étant, eux-mêmes, ce Tout, le Tout de l'Humanité et de l'Univers. Dès lors, tout ce qui est leur appartient de droit divin. Tout ce qui entrave leur action doit être écrasé. Le règne de Dieu, qu'annonce le Pater, se confond avec la suprématie universelle de l'Allemagne.

Tandis que notre civilisation a pour objet de grandir les nations en leur apprenant à sortir d'elles-mêmes et à se mettre au service de l'humanité, — la kultur, regardant de haut le reste des hommes, ne connaît que l'Allemagne. Pour elle, selon le

mot du kaiser, l'humanité finit aux Vosges. Elle confond dans un même concept une certaine race, la race élue, et le Dieu qui l'a choisie; cette race est le sel de la terre. Les autres races n'existent que pour fournir à l'Allemagne l'excitation (Anregung) dont elle a besoin pour développer son activité propre : elles sont la matière que l'Allemagne est appelée à discipliner, à exploiter, à s'assimiler.

Telle est la différence entre la civilisation classique et la culture allemande, considérées dans leur principe. Voyons maintenant quelles conséquences résultent de cette différence fondam cntale dans quelques domaines déterminés, tels que l'éducation, la forme générale de la vie, la politique.

L'objet de la civilisation étant la réalisation de l'idéal humain, l'éducation classique a pour tâche de former l'homme à remplir son métier d'homme. Pour nous, comme pour les Grecs, l'éducation est le perfectionnement de la nature par l'art. Selon l'art grec, la forme est si parfaitement adaptée à la matière, que, loin J~ la violenter, elle semble ne faire autre chose que de l'aider à réaliser son secret désir : d'elles-mêmes les pierres se lèvent à l'appel de la lyre d'Amphion. De même, l'éducation graeco-latine est une maïeutique, qui, loin de se substituer à la nature, l'amène à réaliser le meilleur d'elle-même. L'éducateur estime la nature, et joue, à son égard, le rôle de collaborateur : il élève, il développe, il dirige une liberté, une spontanéité. Toutes les disciplines vraiment classiques sont fondées sur ce principe.

C'est ce souci de la valeur intrinsèque de la nature humaine qui fait dire à Rabelais : « Science sans conscience n'est que ruine de l'âme », et à Montaigne : « Science sans jugement n'est que ruine de l'esprit ». De même, Descartes et Pascal professent que la racine de toutes les sciences, si hautes soient-elles, n'est autre que le bon sens naturel, la raison innée en tous les hommes. Pour ces esprits classiques, l'érudition la plus vaste, le raisonnement le plus savant, ne peuvent suppléer à la droiture spontanée de l'esprit. La pensée vivante est supérieure à la

masse des connaissances, l'ouvrier est au-dessus de son outil. Chez le spécialiste, si particulière que soit sa tâche, nous vouions, en ce sens, retrouver l'homme, un homme tout entier, un homme vraiment homme. Nous pensons qu'ainsi pratiqué, tout travail est noble et honore l'homme. Et, même au point de vue du résultat, nous pensons que le travail doit être, en définitive, plus efficace, s'il est accompli par des hommes libres, à l'intelligence souple et alerte, à l'âme fière et généreuse, que s'il est le simple produit de mécanismes matériels, où l'homme est réduit au rôle de rouage.

Est-ce à dire que, pour respecter la nature, l'éducation classique développe sans distinction tous les penchants de l'homme ? Assurément non. La plupart des instincts, même s'ils sont foncièrement bons, se gâtent, s'ils ne sont soutenus et dirigés par la raison. La vie sociale, pour laquelle il est fait, impose à l'homme une mesure, une maîtrise de soi, une puissance d'abnégation, que la nature, sans y répugner, n'acquiert que par la discipline. La lutte contre les passions est donc un élément de l'éducation classique non moins essentiel que le respect de la dignité humaine. La fin poursuivie est le développement de la grandeur de Fhomme, et cette grandeur ne peut consister que dans la réalisation la plus parfaite possible de son amour inné de la vérité et du bien.

Il y a, semble-t-il, une différence sensible entre l'éducation classique et l'éducation allemande. Celle-ci a pour objet final la conquête et la domination du monde. Elle travaille à former, non des hommes, mais des instruments , des moyens exactement adaptés à ces fins. Elle ne tend pas précisément à développer les facultés naturelles, comme le mot latin de culture pourrait le faire croire, mais à façonner, à modeler les esprits, comme l'indique le mot allemand Bildung. Je me rappelle un ouvrage allemand dont le titre était: Drill oder Erziehung ? (Dressage ou éducation?) L'auteur concluait : Dressage, et non Éducation. Dans la Kultur, en effet, il s'agit, non de développer, chez les individus, leur nature, mais de substituer à cette nature une autre nature, déterminée exclusivement par les besoins du Tout dont ils doivent devenir un organe. L'éducation doit réaliser,

dans l'individu, une seconde naissance, par laquelle, dépouillant son individualité, il devient un membre qui n'a de vie que par et pour l'organisme dont il fait partie.

Pénétrés de ces idées, les professeurs allemands raillent notre « culture générale », où ils ne voient que dilettantisme et incompétence. Tout professeur allemand est compétent en telles branches, à l'exclusion absolue des autres. Il n'est pas nécessaire, d'ailleurs, que ces branches soient connexes entre elles. J'ai ouï parler d'un professeur de gymnase qui était diplômé poulie latin, la danse et l'histoire naturelle.

Pour montrer à quel point les chefs de la nation allemande se détient de l'humanisme classique, M. Emile Boutroux cite des instructions impériales, où le Kaiser met en garde les universitaires contre le danger de développer dans les esprits, par une étude trop sympathique du grec et du latin, l'amour de la liberté et du droit que respirent les chefs-d'œuvre de la littérature latine et grecque. Le grec et le latin sont, dans la culture allemande, des spécialités, au même titre que la chimie ou la géologie. L'étude de l'antiquité ne peut avoir d'autre objet, en dehors des recherches d'érudition, que de montrer, dans l'Empire allemand, l'héritier appelé à recueillir et mettre en valeur tout ce que les âges passés ont laissé de viable.

L'objet de l'éducation est essentiellement utilitaire. On dit d'un bon élève qu'il est brauchbar : utilisable. Il s'agit de former non un homme : Mensch, mais une portion d'homme : Te'imensch. L'éducation a cette mission précise, de substituer une fraction d'homme à l'homme complet qu'a créé la nature. L'homme de la nature avait en lui-même le principe de sa personnalité. L'homme mutilé qu'y substitue la pédagogie allemande, créé en vue de la division du travail, sera incapable de se suffire : il ne pourra produire, être quelque chose qu'en se solidarisant avec des êtres complémentaires. Sa devise sera : recevoir du Tout l'être, le mouvement et la vie. Sa liberté consistera, non à agir par luimême, mais à agir par la puissance et la volonté du Tout. Liberté, disent les Allemands, c'est Einheit des Einzelnen mit dem Ganzen : unité de l'individu avec le Tout.

Ainsi diffèrent l'éducation classique et l'éducation germanique. Un contraste analogue se manifeste en ce qui concerne la forme générale de la vie.

Le principe classique, c'est qu'entre l'utile et l'idéal doit régner un accord et une harmonie. L'utilité doit, comme d'ellemême, se muer en beauté. L'Antiquité nous a légué, à ce sujet, une curieuse anecdote. Aristote raconte que des admirateurs d'Héraclite, désireux de voir de leurs yeux l'illustre philosophe, se rendirent à Éphèse, et se firent conduire à sa demeure. Étant entrés, ils virent un homme pauvrement vêtu, qui épluchait des légumes. « Héraclite est-il ici? demandèrent-ils. — C'est moi », leur fut-il répondu. Et comme ils laissaient voir leur surprise de le voir occupé à une besogne si humble : « En cela même il y a du divin », leur répondit-il. Selon la conception classique de la vie, toute occupation, tout travail, sans rien sacrifier de sa destination pratique, peut se vêtir de grâce et de beauté. Et, réciproquement, la beauté ne doit pas être appliquée du dehors et comme plaquée sur la réalité : elle doit jaillir naturellement de l'appropriation de la chose à sa destination. La beauté n'est pas un ornement futile. C'est une chose sérieuse, un principe de l'être, un attribut de Dieu. Toute la vie humaine en est susceptible d'y participer.

C'est précisément parce que la vie et la beauté, au point de vue classique, sont sœurs, que tant de nos jeunes savants et écrivains, tout à l'art et à l'idéal, semblait-il, se sont révélés soldats, quand sonna l'heure du danger.

Ces jeunes hommes avaient pris l'art au sérieux. Ils savaient que c'est du cœur, selon une parole française, que viennent les grandes pensées, et que, selon une autre parole, également française, le lecteur n'est jamais plus ravi, que quand, dans un auteur, il trouve un homme. Un noble écrivain est, par définition, un homme de cœur. Que la patrie lui demande ses facultés et sa vie : il n'aura pas à se transformer; la main qui tenait la plume est, d'avance, prête à tenir l'épée. L'homme vraiment digne de ce nom, selon les Grecs, est indissolublement bon et beau,

Gomme la conception classique de la vie relie étroitement entre eux la nature de l'idéal, ainsi elle maintient un lien vivant entre le passé et le présent. Parmi nos traditions, une des plus enracinées est l'antique respect et le culte des morts. En France, il n'est personne qui ne se découvre lorsque passe un convoi mortuaire. Il n'en est pas de même de l'autre côté du Rhin. Les veuves même n'y portent pas le deuil de leurs maris . Et il ne nous suffit pas de saluer, de célébrer nos morts. Notre pensée est celle qu'a si bien exprimée Pascal quand il a dit : « Une des plus solides et des plus utiles charités envers les morts est de faire les choses qu'ils nous ordonneraient s'ils étaient encore au monde, et de pratiquer les saints avis qu'ils nous ont donnés ». Le passé n'est pas pour nous une chose morte. Nous le vivons, nous nous proposons de le faire subsister dans ce qu'il a réalisé de grandeur et de beauté. L'esprit qui, en ce moment, nous anime à l'égard de nos morts héroïques, c'est la résolution d'accomplir le vœu qui remplissait leur cœur à l'heure du sacrifice.

La forme générale de vie où se résume la civilisation classique est caractérisée essentiellement par la sociabilité. Déjà les anciens enseignaient que le rôle précis de la raison humaine était de fonder un genre de société propre à l'homme : Ratio vinculum societatis. Cette fleur de la nature humaine, on sait avec quelle prédilection les Français l'ont cultivée. Nous entendons par la société un libre et affectueux commerce entre honnêtes gens. Chacun a le devoir d'y être sincère, d'être lui-même. Mais en même temps chacun doit respecter et apprécier la liberté des autres. C'est ce qu'on appelle la politesse. L'union résulte, et de cette commune disposition à la bienveillance, et de l'attachement commun aux grandes traditions du passé, aux nobles ambitions pour l'avenir. L'un des traits distinctifs de cette société, c'est la place qu'y tiennent les femmes. Moins asservies que les hommes «ux formules abstraites, plus capables de discerner les affinités morales des individus à travers la différence de leurs opinions, elles maintiennent le lien social entre les personnes, là où se heurtent des doctrines qui paraissent inconciliables. Elles travaillent excellemment à faire reposer la société humaine, comme le veut la nature humaine, sur le sentiment, en même temps que sur la raison proprement dite.

Tout autre est la conception de la vie humaine qui résulte des principes de la culture allemande.

Le rapport entre la nature et l'idée n'y est pas un rapport d'harmonie, mais d'asservissement. Les individus doivent devenir des instruments passifs entre les mains des pouvoirs qui ont mission de mettre en œuvre leurs facultés. L'Allemagne est devenue le pays par excellence de l'artificialisme. L'homme n'y est pas traité autrement que les animaux ou les forces physiques. Il représente une certaine somme d'action possible, que la science exploite. Pour ce qui est de la partie de son être que n'absorbe pas le service public, il en dispose avec une liberté quasi absolue. Au-dessous de l'homme réduit en machine, l'homme naturel reste brut. Le fond de l'âme allemande est peu civilisé. Tandis, remarquait Aristote, que l'homme libre doit, dans ses moindres actes, se montrer cultivé et sociable, on laisse les bêtes de somme et les esclaves, en dehors de leur travail, libres de faire ce qui leur plaît.

Gomme elle fait de la nature, sans souci de sa dignité propre, un simple instrument au service de l'idée, ainsi la culture allemande, réduisant le passé à l'état de chose morte, ne songe qu'à l'exploiter, non à s'unir à lui d'une manière vivante. Certes, les Allemands protestent de leur vénération pour le passé. C'est pour prendre soin de nos monuments, comme eux seuls sont capables de le faire, qu'ils les ont bombardés et réduits en ruines. Ils ont ou s'attribuent le monopole de la critique des textes, de l'exégèse, de l'histoire. Mais considérez l'esprit dans lequel ils recueillent et analysent ces reliques. Ce sont pour eux des choses mortes, des pièces de musée, bonnes à fournir la matière de profondes études à des professeurs d'université. C'est, en outre, un arsenal, où le présent peut trouver des armes. L'histoire, la littérature, la philosophie valent, non en elles-mêmes, mais par les ressourses qu'elles offrent au présent pour réaliser ses ambitions. C'est ainsi que l'Allemagne démontre que les frontières de la France doivent être le Rhône, la Saône, la Meuse et l'Escaut, puisque telles étaient les limites de la part attribuée à Charles le Chauve par le traité de Verdun. Le passé, non plus que la nature, n'a nulle valeur, nulle dignité propre. La culture allemande n'y voit qu'une chose brute qu'elle exploite à son profit.

Si maintenant nous nous demandons quel est, en définitive, au point de vue allemand, l'idéal de la vie humaine, nous le trouvons clans ces deux mots : Streben und Geniessen, effort et jouissance, lesquels se traduisent pratiquement par ces deux autres : Macht und Geld, puissance et argent. De ces deux choses, laquelle est la fin, laquelle le moyen, on ne saurait le dire : chacune des deux doit servir au développement de l'autre. La culture allemande, c'est la poursuite solidaire et infinie d'un infini de jouissance et de puissance.

Comparons enfin la civilisation classique et la culture allemande, en ce qui concerne la politique et la guerre.

Le principe général où s'est fixé le développement de la civilisation classique est le suivant : l'union des hommes comporte deux formes, la forme sociale proprement dite, et la forme politique proprement dite. Or la conciliation, la collaboration cordiale de la société et de l'État, de la liberté et du gouvernement, des mœurs et des lois est la fin que les nations doivent s'efforcer de réaliser.

Dans leur vie intérieure, donc, les nations auront pour devise : Liberté et Solidarité; libre développement des individus, des groupes traditionnels, des associations, et en même temps unité nationale.

En ce qui concerne les rapports des nations entre elles, la tendance classique est de considérer les nations comme des personnes, et de s'efforcer d'établir entre elles un régime de justice et de bienveillance mutuelle.

Quoique la paix soit tenue pour un bien du plus grand prix, elle n'est pas, pour des esprits que dominent les idées morales, le premier des biens. Ce rang n'appartient qu'à la justice. La seule paix où se repose la conscience humaine, la seule d'ailleurs qui ait chance d'être solide, à moins que les hommes n'abdiquent leur dignité d'hommes, c'est la paix fondée sur la justice. La civilisation classique admet donc la possibilité et la légitimité de la guerre, comme protestation du droit contre la force, de la dignité humaine contre le despotisme.

Mais, jusque dans la guerre, l'idéal classique demande que le respect de l'homme subsiste. Au moment où toute loi morale paraît sombrer, il prescrit d'éviter les actes inexpiables. Il veut un combat loyal, qui maintienne l'estime réciproque et laisse possible la réconciliation. Ce que poursuit une nation de civilisation classique, ce n'est pas l'extermination, mais la défense ou la réparation. Sur le terrain de la justice, estime-t-elle, tous les hommes doivent pouvoir se mettre d'accord.

Telles ne sont pas les théories politiques allemandes.

La société, la nation, la patrie, selon la doctrine allemande, sont tout entières absorbées par l'État. L'État est la conscience commune, la source et la mesure unique du devoir et du droit.

Donc, dans la politique intérieure, nulle liberté n'est reconnue que celle qui est octroyée par l'État.

En ce qui concerne la politique extérieure, le principe fondamental, c'est que, les Etats étant, par essence, souverains, au sens absolu du mot, nulle loi, nulle justice ne peut être conçue comme supérieure au droit des États. Ce droit, à son tour, n'est autre que leur force, en sorte que la condition naturelle, nécessaire et permanente des États, les uns à l'égard des autres, c'est la guerre. La guerre n'est pas un remède pénible, cruel, auquel on est obligé de recourir quand la raison est impuissante, c'est un élément essentiel et indispensable de la vie des nations. L'Allemagne applique aux nations, en l'interprétant dans ce sens, le Struggle for existence de Darwin.

Et, dans sa manière de conduire la guerre, non seulement elle élimine tout respect des lois reconnues, et des conventions qu'elle-même a signées, mais elle pose en principe ce qu'elle appelle le retour à l'état de pure nature, c'est-à-dire le retour à la barbarie. Keine Sentimentalitàl ! Il ne s'agit pas d'un franc combat, rappelant, de si loin que ce soit, la chevalerie, mais de l'organisation scientifique de la destruction. Anéantir, par les moyens les plus efficaces, les forces matérielles et morales de l'adversaire : telle est la règle, et il n'y en a pas d'autre. Permettez-moi de vous citer, à ce propos, la lettre d'un offi cier allemand, racontant ses impressions à la vue du quartier de la gare de Louvain, entièrement détruit par les soldats aile-

raands : Das Baknhofsviertel beweist, dass hier dcutsche, das heisst griïndliche Arbeit geleistet worden ist. « L'état du quartier de la gare démontre qu'il a été fourni là de bon travail allemand, du travail exécuté à fond. »

En résumé, la civilisation classique est essentiellement humaine. Elle appelle toutes les nations à collaborer, en se respectant les unes les autres, ainsi que doivent faire des personnes, au progrès matériel et moral de l'humanité. La culture allemande, au contraire, vise à créer un type exclusivement allemand, différent de tous les autres, et, soi-disant, infiniment supérieur. Et à cette race unique elle livre l'univers comme une proie. Elle prétend, d'ailleurs, mériter seule, véritablement, le nom de culture humaine. Elle ne consent à voir, dans la civilisation classique, qu'une civilisation toute spéciale, particulière aux peuples latins, ert définitivement dépassée, puisqu'enfin la Germanie a réduit le vieux monde à l'obéissance.

Mais la prétention allemande est vaine. La civilisation classique est, bien véritablement, la civilisation humaine et universelle; et c'est la culture allemande que les peuples se refusent à identifier avec la culture humaine.

Souffrez qu'à l'appui de cette énonciation je vous cite, autant qu'on peut le faire par un faible essai de traduction, les principaux passages d'un poème en anglais, qui, ces jours derniers, m'arrivait, non d'un pays latin, mais des Etats-Unis d'Amérique. Voici ce poème 1 :

L'Amérique a la France.

« A travers l'Océan, libre naguère, que ce message coure vers la France; qu'il lui dise qu'elle a conquis nos cœurs, qu'elle a réveillé nos âmes de leur sommeil.

« Noble terre de France ! Ceux-là ne la connaissaient pas qui

1. Poème de M. Robert Underwood Johnson, secrétaire de l'Académie américaine des Arts et Lettres (New-York), directeur du Cenlury Magazine, chevalier de la Légion d'honneur.

la disaient frivole, elle qui, la première, nous a enseigné le jeu sain et digne. Ils voyaient les oiseaux qui s'enfuient du nid, mais non la couvée qui lui demeure fidèle.

« Nous-mêmes, qui la connaissions et l'aimions, nous qu'elle avait accueillis comme elle sait accueillir, avec son cœur et avec son esprit, comment eussions-nous pu deviner les liens nouveaux qui allaient nous unir à elle pour l'éternité!

« Comment eussions-nous prévu que cette reine de la paix, cette reine des arts, plus royale que ses royales dynasties, allait devenir la reine de la guerre !

« Car, bien que le temps ait abîmé ses trônes et ses palais, bien qu'elle n'ait plus de roi, elle a conservé la noble fierté royale. Noblesse oblige : c'est sa devise, partout où elle porte son drapeau.

« Que d'autres invoquent brutalement la nécessité ou rusent avec la foi jurée, qu'ils souillent la robe de l'honneur, qu'ils fassent de la joie un spectre : elle, jamais, ne laissera le mensonge altérer le cristal de sa parole.

« Ils ont calculé à faux, ceux qui croyaient son énergie éteinte dans l'indolence ou dans la vanité, ceux qui appelaient sa patience faiblesse, ceux qui comptaient sur ses querelles intérieures. 11 n'est rouille qui puisse river l'épée au fourreau, quand celle-ci est une épée pensante.

« Nulle sonnerie de trompette n'a déchiré l'air, nul tambour n'a battu l'appel que l'esprit lançait aux esprits; jamais les feuilles d'automne n'étaient tombées plus doucement sur la terre.

« D'un coup d'œil elle vit la menace terrible, et elle se dressa, comme dans un cauchemar. Mais elle ne trembla pas sous le choc. Toutes les âmes furent retrempées, et frappées à l'effigie de la France.

« Oh! ces yeux, qui pleuraient dans la solitude des nuits, et que le jour voyait secs! Oh! ces lèvres, qui gardaient le silence, ou même s'attardaient à des paroles de joie! Combien chers, aujourd'hui, ces vivants souvenirs d'adieux 1

« Oh ! quand le souffle glacé de la mort balaie le sol, quand la grêle de fer, ainsi que les coups d'une faux, abat les épis

humains, comme nous saignons avec les blessés de France, comme nous pleurons les morts de France!

« Certes, alors que, lionne aux abois, derrière les eaux rouges de la Marne, elle prit un élan victorieux, elle sauva, avec son propre sol, celui de la nation parente, distante de trois milliers de milles !

« C'est pourquoi nous acclamons le nom sacré du libérateur; et le lien qui nous unit à la France devient une fraternité divine, comme celle qui unit le nuage à la terre. A part ceux qui dorment sous le gazon, où trouver des frères en humanité, si ce n'est en France ?

« Le triple mot d'ordre de sa foi se répandra par tout Punivers, jusqu'à ce que, ennoblies, toutes les nations se dressent, libres, égales, sœurs; toutes, alors, recevront, de ses mains amies, la communion.

Envoi à la République Française.

« Lorsque la paix et le travail garderont ton sol, entièrement rétabli dans ses anciennes frontières, lorsque la liberté, par ta vaillance, sera née, dans le monde, à une vie nouvelle, demain comme aujourd'hui, toujours nous crierons : « Ma France! « Notre France! France de l'univers ! »

N'en doutons pas, cette voix est celle de l'histoire elle-même. La récompense sera digne du sacrifice.

Louis Chaffurin.

Couloramiors. — Imp. Paul BRODAKU.

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