CHAPITRE PREMIER. - NIVELLEMENT DES CLASSES
Dante la poésie et la littérature introduisirent un nouvel intérêt dans l'existence \ lorsque la découverte de l'antiquité et l'étude de l'homme passionnèrent les esprits, pendant que des condottieri s'élevaient au rang de princes et que non-seulement l'éclat, mais encore la légitimité cessaient d'être une condition de l'exercice de l'autorité souveraine (t. I, p. 24 et 25), on put croire que l'ère de l'égalité était venue et que l'idée de la noblesse avait disparu pour toujours.
En s'appuyant sur l'antiquité, la théorie pouvait trouver dans le seul Aristote des arguments pour affirmer ou pour nier la valeur de la noblesse. Dante, par exemple *, se base uniquement sur la définition d'Aristote, qui dit « que la noblesse repose sur la distinction naturelle appuyée d'un grand patrimoine », pour établir la proposition suivante : la noblesse repose sur notre distinction personnelle ou sur celle de nos ancêtres. Mais ailleurs cela ne lui suffit plus; il s'accuse 3 d'avoir, en conversant dans le paradis avec son aïeul Cacciaguida, parlé de la noblesse de la naissance comme d'un mérite, attendu qu'elle n'est, après tout, qu'un manteau que le temps rogne sans cesse, si l'on n'en rehausse pas tous les jours la valeur. Et dans le Convito 4 il dégage presque ent'ére-
1 C'est ce qui eut lieu bien avant la découverte de l'imprimerie. Une foule de manuscrits, et des meilleurs, appartenaient à des ouvriers florentins Sans l'holocauste de Savonarole, il en existerait bien davantage. Comp. t. I, p. 24a.
a Dante, De monarchia, \. II, cap. m.
3 Paradiso, XVI, au commencement.
* Dante, Convito, presque tout le trattato IV, et plusieurs autres endroits. Déjà Brunetto Latini dit (// tcsoro, lib. I, p. 2, cap. l, ed. Chabaille, p. 343) : De ce [la vertu) nasqui premièrement la nobleté de gentil genl, non pas de ces ancêtres, et il avertit (lib. Il, p. 2,
cap. cxcvi, p. 440) qu'on peut perdre la vraie noblesse par de mauvaises actions. De même Pétrarque : De rem. utr. fort., lib. I, dial. XVII, où l'on trouve entre autres cette phrase : Verus nobilis non nascilur sed Jit.
nient l'idée de nobile et de nobiltà de toute condition de naissance et l'identifie avec l'aptitude à toute supériorité morale et intellectuelle; il donne une importance particulière à la haute culture, attendu que la nobiltà doit être la sœur de Xbfilosojia.
Plus l'humanisme étendit sa puissance sur les esprits en Italie, plus s'affermit la conviction que la valeur de l'homme est indépendante de sa naissance. Au quinzième siècle, c'était déjà la théorie en vogue. Le Pogge, dans son dialogue « sur la noblesse 1 », est déjà d'accord avec ses interlocuteurs, Niccolo Niccoli et Laurent de Médicis, frère du grand Côme, sur ce point qu'il n'y a plus d'autre noblesse que celle qui résulte du mérite personnel. Son persiflage est mordant quand il tourne en ridicule ce qui, d'après le préjugé vulgaire, constitue la noblesse. « Un homme est d'autant plus éloigné de la vraie noblesse, dit-il, que ses ancêtres ont été de plus hardis malfaiteurs. L'ardeur à chasser l'oiseau et à poursuivre un gibier quelconque ne sent pas plus la noblesse que les nids ou les gîtes des bêtes sauvages ne sentent la rose. L'agriculture, comme les anciens l'entendaient, serait bien plus noble que ces courses insensées par monts et par vaux, qui font ressembler l'homme aux animaux eux-mêmes. On peut en faire une récréation accidentelle, mais non pas la grande affaire de la vie. » Rien n'est moins noble, selon lui, que la vie menée par la chevalerie française et anglaise à la campagne ou dans les châteaux perdus au fond des bois, et surtout que celle des chevaliers brigands de l'Allemagne. Là-dessus Laurent de Médicis prend jusqu'à un certain point la
1 POGGU Opéra, Dial. de nobilitate. — L'opinion d'Aristote est formellement combattue par B. Platina, De vera nobilitate. (Opp. ed. Colon. 1573.)